Giotto di Bondone (Vespignano del Mugello, v. 1267 – Florence, 1337)
Crocifisso di Santa Maria Novella (Croix peinte de Santa Maria Novella), v. 1290-1295.
Tempéra et or sur panneau, 578 x 406 cm.
Provenance : In situ.
Florence, Basilique de Santa Maria Novella.
Du haut de la nef de l’église florentine de Santa Maria Novella où elle est suspendue, exposée aux regards de tous, la croix peinte, œuvre de Giotto, montre Jésus-Christ, pour l’une des toutes premières fois, sans doute la première dans l’histoire de l’art médiéval, sous l’apparence d’un homme réel qui souffre et meurt sous les yeux de la foule entière des fidèles réunis dans le sanctuaire. Son corps amaigri et supplicié porte les marques de l’épreuve endurée, qui l’a conduit jusqu’à une mort ignoble. Loin de l’image stylisée et aux yeux grands ouverts du Christus triomphans remportant la victoire sur la mort, tel que les peintres toscans le représentent au même moment sur les croix peintes des églises de Sienne, de Pise et de Florence, loin également des sublimes modèles élaborés par painting Giunta Pisano, et même de ceux de Cimabue [1] qui fut le maître de Giotto, à peine vingt ans après la leçon reçue de lui, l’élève montre le corps supplicié de Jésus, d’où un flot de sang jaillit abondamment par l’orifice de la blessure béante qu’il porte au flanc. Davantage sans doute, que ce puissant jet qui relève encore d’une forme de stéréotype, on observera les filets de sang qui dégoulinent avec lenteur et s’étirent de façon moins démonstrative mais plus véridique, en suivant les courbes des muscles, ou les os devenus saillants sous la peau tendue du torse du Christ, d’une manière beaucoup plus proche et préoccupée de naturel dans le traitement pictural qu’aucune des réalisations de ses prédécesseurs les plus géniaux. Il n’est que d’observer encore ces deux filets de sang qui s’étirent verticalement, éclaboussent d’éclats de rouge le rocher du Golgotha en deux endroits, et se divisent avant de se s’engouffrer et de disparaître à travers les fissures de la roche jaunâtre.
Ce corps pend lourdement sur la poutre du patibulum. L’abdomen gonflé par la masse pesante des viscères que des muscles privés d’énergie et de force ne soutiennent plus, mais aussi les doigts rétractés par l’effet des nerfs meurtris par le clou qui a percé chacune des deux mains, témoignent d’une observation véritablement anatomique. Le traitement de la lumière venue créer des effets d’ombre et de lumière sur les volumes de ces chairs cadavériques vient renforcer un rapport au réel inconnu jusque-là, creuse le ventre sous le sternum, le bombe à hauteur du perizonium, et permettrait à un œil averti de compter les côtes de l’homme douloureux. La tête, enfin, de cet homme que la vie a quitté afin qu’il puisse ressusciter, penche lamentablement. Ses yeux sont clos au plus profond de leurs sombres orbites que les souffrances sont venues creuser. Au sein de ce visage que couronne une épaisse chevelure presque rousse, au beau nez droit et au menton couvert d’une fine barbe aussi aérienne et légère qu’une brume, et que les tourments endurés ne sont pas parvenus à enlaidir, la bouche dorénavant entrouverte a sûrement déjà laissé passer le dernier souffle.
Cette forme de figuration du Christ sur la croix, tel que Giotto le peint en opérant une révolution, c’est, pour le croyant en premier lieu, un nouveau monde qui commence, annonciateur de la Rédemption du genre humain rendue possible par le sang christique – c’est le sujet même de l’œuvre – opérant sous les yeux mêmes du fidèle à la manière d’une onction déposée sur le crâne d’Adam, l’auteur du péché originel, apparu dans une anfractuosité de la roche. Pour l’histoire de l’art, il s’agit aussi de l’une des plus géniales préfigurations – il y en aura d’autres ! – d’un renouveau de la représentation au sein des arts visuels qui prendra bientôt le nom commode de Renaissance.





Vous devez être connecté pour poster un commentaire.