Domenico Beccafumi, « La Virgen y el Niño con san Juanito y san Jerónimo »

Domenico Beccafumi (Cortine in Valdibiana [Montaperti], 1486- Sienne, 1551)

La Virgen y el Niño con san Juanito y san Jerónimo (Vierge à l’Enfant avec saint Jean enfant et saint Jérôme), v. 1523-1525

Huile sur panneau, diam. 85,5 cm.

Inscriptions :

  • (sur le rouleau tenu par le petit saint Jean) : « ECCE ANC… » [1]« [Dixit autem Maria:] Ecce ancilla Domini[: fiat mihi secundum verbum tuum. Et discessit ab illa angelus]. (« Marie dit : Je suis la servante du Seigneur ; qu’il me soit fait selon ta parole ! Et l’ange la quitta »). Lc 1, 38. Au lieu de l’habituel Ecce Agnus Dei, qui renvoie à l’arrivée de Jésus parmi les catéchumènes sur les rives du Jourdain, les trois … Poursuivre
  • (sur la page droite du livre tenu par l’Enfant) : « hanc mat/rem vir/gine(m) de/dit mi/hi pater » [2]« Hanc matrem virginem dedit mihi pater «  (« Mon père m’a donné cette mère vierge. »).

Provenance :

Madrid. Museo Nacional Thyssen-Bornemisza. Inv. n. 33 (1981.34).

Ce tondo, format très répandu à l’époque de la Renaissance, a rejoint la collection Thyssen-Bornemisza en 1981, en provenance de celle de Silvano Lodi à Campione d’Italia. Quasi inconnu jusqu’alors, la toile a fait l’objet d’une étude approfondie menée par Fabio Bisogni en 1983 [3]Fabio BISOGNI, « A Madonna and Child by Domenico Beccafumi », Apollo: The international magazine of arts, n. 257 (1983), pp. 54-56., qui le situe entre 1523 et 1525. Depuis, il est inclus dans l’œuvre de Beccafumi et figure dans les monographies consacrées à l’artiste, notamment celle de Piero Torriti [4]Piero TORRITI, Beccafumi. L’opera completa, Milan, Electa, 1998, pp. 90-92..

L’élément central de cette composition pyramidale [5]Ce type de composition, que Beccafumi a utilisée à plusieurs reprises au cours de sa carrière, se retrouve également dans une œuvre de jeunesse, La Sainte Famille, conservée à l’Alte Pinakothek de Munich, dont le fond représente un paysage. est la figure de la Vierge, assise au premier plan avec l’Enfant-Jésus. Le groupe formé par la Mère et l’Enfant émerge de la pénombre environnante comme si elle bénéficiait d’un éclairage particulier. De part et d’autre, dans un espace plongé dans l’obscurité et visuellement indéfini, se trouvent deux figures : celle de saint Jérôme à gauche, dans l’attitude du pénitent tenant sa pierre serrée contre sa poitrine comme si le geste de s’en frapper s’était figé, et celle, à droite, du petit Jean Baptiste [6]Le modèle de saint Jean enfant pourrait être le putto qui accompagne Nymphe allongée du Barber Institute of Fine Arts de Birmingham (Royaume-Uni), tandis que le modèle du Christ se trouve dans Le Mariage mystique de sainte Catherine à l’Ermitage de Saint-Pétersbourg., à la coiffure d’un roux éclatant, un rouleau à la main, selon une tradition iconographique constante. L’Enfant-Jésus est assis sur un coussin jaune, tenant un livre et s’efforce de tourner la tête vers saint Jérôme dans un contrapposto compliqué et certainement très inconfortable [7]Cette attitude n’est pas sans évoquer la Pelagonitissa Pelagonitissa, variante de Vierge Eleousa byzantine dans laquelle l’Enfant-Jésus effectue un mouvement brusque (*).

(*) Voir : Alfredo TRADIGO, Icons and Saints of the Eastern Orthodox Church, Los Angeles, Getty Publications, 2004, https://archive.org/details/iconssaintsofeas0000trad/page/n4/mode/1up, p. 180.
, signe cependant de l’intérêt qu’il porte au personnage. La couleur et la lumière sont deux éléments remarquables, que Beccafumi utilise pour créer des contrastes saisissants. Les tons choisis pour traiter la figure de Marie sont intensément clairs, et donnent lieu à des rapports chromatiques, comme ceux que l’on peut observer entre le bleu de son manteau à doublure verte, le rose de sa robe et le jaune vif du coussin, étonnamment acidulés.

Quelques signes discrets, déjà mentionnés [8]Voir la curiosité signalée en note 1 et son explicitation en note 2, ainsi que l’insistance avec laquelle l’Enfant-Jésus cherche à observer saint Jérôme qui se trouve en retrait derrière lui., montrent que l’un des messages de l’œuvre, destiné à son commanditaire comme au spectateur du XXIe siècle, constitue un hommage subtilement rendu à saint Jérôme, lequel a joué un rôle historique fondamental dans la réflexion sur le dogme de la virginité perpétuelle de la Mère de Jésus. Au début du IVe siècle, la diffusion du monachisme ayant promu le célibat comme un idéal de vie chrétienne [9]David G. HUNTER, « Marriage, early Christian », dans Robert BENEDETTO, James O. DUKE (éds.). The New Westminster Dictionary of Church History: The early, medieval, and Reformation eras, Westminster, John Knox Press, 2008, p. 412., une nouvelle hiérarchie morale s’était établie, reléguant le mariage au troisième rang après la virginité perpétuelle et le veuvage [10]David G. HUNTER, op. cit., pp. 412-413.. Si les théologiens orientaux reconnaissaient généralement la virginité éternelle de Marie (Aeiparthenos [11]Aeiparthenos : « toujours vierge » (*). Il s’agit de l’un des quatre dogmes mariaux de l’Église catholique (**). Marian dogmas 

(*) Donald FAIRBAIRN, Eastern Orthodoxy Through Western Eyes, Westminster, John Knox, 2002, p. 100.
(**) William J. COLLINGE, Historical Dictionary of Catholicism, 2de éd., Lanham, MD, The Scarecrow Press, 2012, p. 133.
), nombre d’entre eux, au sein de l’Église occidentale, étaient moins convaincus [12]Geoffrey NATHAN, « The Jovinianist Controversy and Mary Aeiparthenos: Questioning Mary’s Virginity and the Question of Motherhood, Saeculum. 68, 2, (2018), p. 230.. Helvidius [13]Gaius Helvidius Priscus : philosophe stoïcien qui vécut au Ier siècle. Les seules sources concernant cet auteur proviennent du Contre Helvidius, ouvrage dans lequel les indications données par Jérôme ne permettent pas de savoir s’il était laïc ou clerc (« […] et solus in uniuerso mundo sibi et laicus et sacerdos » : « seul dans le monde entier à se prendre … Poursuivre s’opposait à la dévalorisation du mariage inhérente à cette conception et soutenait que les deux états, la virginité et le mariage, étaient égaux [14]David G. HUNTER, « Marriage, early Christian », dans Robert BENEDETTO, James O. DUKE (eds.). The New Westminster Dictionary of Church History: The early, medieval, and Reformation eras, 1999, pp. 423-424.. Son contemporain Jérôme de Stridon, conscient que cette hypothèse conduirait à placer la Mère de Dieu à un rang inférieur à celui des vierges et des veuves, défendit sa virginité perpétuelle dans un ouvrage, Contre Helvidius (v. 383) [15]Il s’agit d’une réponse à l’opuscule d’un certain Helvidius qui avançait l’idée que Marie, vierge avant la naissance de Jésus, s’était ensuite unie à Joseph dont elle avait eu d’autres enfants, appelés « frères » du Seigneur, et défendait à cette occasion une égale dignité entre la virginité et le mariage. Jérôme illustrant son engagement en faveur de la … Poursuivre, appelé à connaître une influence immense [16]Philip POLCAR, « Developments in the Doctrine of Mary’s Perpetual Virginity in Antiquity (2nd-7th centuries AD) », dans Florin CURTA, Andrew HOLT (éds.). Great Events in Religion: An Encyclopedia of Pivotal Events in Religious History, vol. 1, Santa Barbara (Californie), ABC-CLIO, 2016, p. 185.. La conclusion de l’argumentaire de Jérôme, d’une certaine manière, s’impose par son caractère binaire destiné, en son temps, à clore le débat : « Que Dieu soit né d’une Vierge, nous le croyons parce que nous le lisons ; que Marie, après la naissance de Jésus, ait eu des rapports conjugaux, nous ne le croyons pas parce que nous ne le lisons pas. »

Ainsi l’œuvre de Beccafumi, au delà de l’hommage rendu à saint Jérôme par la simple présence de son image dans l’ombre de l’arrière-plan, fait-elle cheminer le spectateur autour de quelques indices, incluant l’écriture, disséminés à sa surface et semble lui proposer à son tour une méditation sur le caractère providentiel du personnage de Marie, qui constitue bien, de fait, le sujet principal de ce panneau peint empreint d’un étrange mystère.

Notes

Notes
1 « [Dixit autem Maria:] Ecce ancilla Domini[: fiat mihi secundum verbum tuum. Et discessit ab illa angelus]. (« Marie dit : Je suis la servante du Seigneur ; qu’il me soit fait selon ta parole ! Et l’ange la quitta »). Lc 1, 38. Au lieu de l’habituel Ecce Agnus Dei, qui renvoie à l’arrivée de Jésus parmi les catéchumènes sur les rives du Jourdain, les trois lettres « ANC[…] (*) » évoquent l’acceptation de la parole divine portée par l’archange venu annoncer à Marie le miracle de l’Incarnation du Christ dans le corps d’une jeune vierge.

(*) La lettre C ne semble pas pouvoir être confondue avec un G, orthographe de l’« Angnus » Dei (Agneau de Dieu) fréquente dans la peinture ancienne, et qui justifierait cette lecture.
2 « Hanc matrem virginem dedit mihi pater «  (« Mon père m’a donné cette mère vierge. »).
3 Fabio BISOGNI, « A Madonna and Child by Domenico Beccafumi », Apollo: The international magazine of arts, n. 257 (1983), pp. 54-56.
4 Piero TORRITI, Beccafumi. L’opera completa, Milan, Electa, 1998, pp. 90-92.
5 Ce type de composition, que Beccafumi a utilisée à plusieurs reprises au cours de sa carrière, se retrouve également dans une œuvre de jeunesse, La Sainte Famille, conservée à l’Alte Pinakothek de Munich, dont le fond représente un paysage.
6 Le modèle de saint Jean enfant pourrait être le putto qui accompagne Nymphe allongée du Barber Institute of Fine Arts de Birmingham (Royaume-Uni), tandis que le modèle du Christ se trouve dans Le Mariage mystique de sainte Catherine à l’Ermitage de Saint-Pétersbourg.
7 Cette attitude n’est pas sans évoquer la Pelagonitissa Pelagonitissa, variante de Vierge Eleousa byzantine dans laquelle l’Enfant-Jésus effectue un mouvement brusque (*).

(*) Voir : Alfredo TRADIGO, Icons and Saints of the Eastern Orthodox Church, Los Angeles, Getty Publications, 2004, https://archive.org/details/iconssaintsofeas0000trad/page/n4/mode/1up, p. 180.

8 Voir la curiosité signalée en note 1 et son explicitation en note 2, ainsi que l’insistance avec laquelle l’Enfant-Jésus cherche à observer saint Jérôme qui se trouve en retrait derrière lui.
9 David G. HUNTER, « Marriage, early Christian », dans Robert BENEDETTO, James O. DUKE (éds.). The New Westminster Dictionary of Church History: The early, medieval, and Reformation eras, Westminster, John Knox Press, 2008, p. 412.
10 David G. HUNTER, op. cit., pp. 412-413.
11 Aeiparthenos : « toujours vierge » (*). Il s’agit de l’un des quatre dogmes mariaux de l’Église catholique (**). Marian dogmas 

(*) Donald FAIRBAIRN, Eastern Orthodoxy Through Western Eyes, Westminster, John Knox, 2002, p. 100.
(**) William J. COLLINGE, Historical Dictionary of Catholicism, 2de éd., Lanham, MD, The Scarecrow Press, 2012, p. 133.

12 Geoffrey NATHAN, « The Jovinianist Controversy and Mary Aeiparthenos: Questioning Mary’s Virginity and the Question of Motherhood, Saeculum. 68, 2, (2018), p. 230.
13 Gaius Helvidius Priscus : philosophe stoïcien qui vécut au Ier siècle. Les seules sources concernant cet auteur proviennent du Contre Helvidius, ouvrage dans lequel les indications données par Jérôme ne permettent pas de savoir s’il était laïc ou clerc (« […] et solus in uniuerso mundo sibi et laicus et sacerdos » : « seul dans le monde entier à se prendre à la fois pour laïc et prêtre » [Helv. 1 193 A]), et de Gennade de Marseille, qui ne donne pas plus de détails (« Helvidius, disciple d’Auxentius, imitateur de Symmaque, écrivit bien avec le zèle de la religion, mais point selon la science, un livre où manque la netteté du langage, comme celle de la vraie raison, et dans lequel il s’est tellement efforcé de plier à sa perversité le sens des saintes Ecritures, qu’il a voulu établir par leurs témoignages que, après la naissance du Seigneur, la bienheureuse Marie, qui enfanta vierge, s’unit à Joseph, son époux, et en eut des enfants, qui furent appelés frères du Seigneur. Jérôme réfutant cette perverse doctrine, publia contre lui un petit livre suffisamment appuyé sur les preuves des Ecritures. » GENNADIUS MASSILENSIS, De viris illustribus, 33 – TU 14.1, p. 73).
14 David G. HUNTER, « Marriage, early Christian », dans Robert BENEDETTO, James O. DUKE (eds.). The New Westminster Dictionary of Church History: The early, medieval, and Reformation eras, 1999, pp. 423-424.
15 Il s’agit d’une réponse à l’opuscule d’un certain Helvidius qui avançait l’idée que Marie, vierge avant la naissance de Jésus, s’était ensuite unie à Joseph dont elle avait eu d’autres enfants, appelés « frères » du Seigneur, et défendait à cette occasion une égale dignité entre la virginité et le mariage. Jérôme illustrant son engagement en faveur de la virginité, qu’il présente comme un idéal supérieur au mariage, reprend un à un les arguments de son adversaire, pour montrer que Marie est bien restée perpétuellement vierge, que Jésus a été son unique enfant et que les « frères » de celui-ci seraient en réalité ses cousins. (Voir : JÉRÔME, Contre Helvidius. Sur la virginité perpétuelle de la bienheureuse Marie (introduction, édition critique, traduction, notes et index de Régis COURTRAY), Paris, Le Cerf (« Sources Chrétiennes » n. 53), 2025.
16 Philip POLCAR, « Developments in the Doctrine of Mary’s Perpetual Virginity in Antiquity (2nd-7th centuries AD) », dans Florin CURTA, Andrew HOLT (éds.). Great Events in Religion: An Encyclopedia of Pivotal Events in Religious History, vol. 1, Santa Barbara (Californie), ABC-CLIO, 2016, p. 185.

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