textes canoniques
Malgré l’importance exceptionnelle que revêt la naissance de Jésus dans l’histoire chrétienne de la Rédemption, les sources canoniques sont étonnamment silencieuses au sujet de cet événement majeur. Parmi les Évangélistes, seul Luc développe un récit quelque peu circonstancié de la Nativité. Matthieu mentionne l’événement sous la forme d’un unique verset. Les deux textes présentent une seconde différence notable : Luc met en avant, dans son récit, la présence des bergers qui, par l’entremise des anges, ont reçu les premiers l’annonce de l’événement (voir Adoration des bergers).
- Évangile selon Matthieu
« Jésus étant né à Bethléhem en Judée, au temps du roi Hérode […]. » [1]Mt 2, 1.
- Évangile selon Luc
« En ces jours-là, parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre.[…] Et tous allaient se faire recenser, chacun dans sa ville d’origine. Joseph, lui aussi, monta de Galilée, depuis la ville de Nazareth, vers la Judée, jusqu’à la ville de David appelée Bethléem. Il était en effet de la maison et de la lignée de David. Il venait se faire recenser avec Marie, qui lui avait été accordée en mariage et qui était enceinte. Or, pendant qu’ils étaient là, le temps où elle devait enfanter fut accompli. Et elle mit au monde son fils premier-né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune. » [2]Lc 2, 1-7.
apocryphes
La tradition apocryphe enrichit considérablement le récit de la Nativité.
- Protévangile de Jacques (IIe siècle) [3]Voir texte intégral du Protévangile de Jacques.
Le texte livre, sans doute pour la première fois, une narration très développée de la naissance du Christ qui a connu une grande postérité. Il ajoute aux textes canoniques plusieurs événements où le merveilleux est mis à l’honneur :
- l’épreuve de l’eau et l’exil au désert imposés par le grand-prêtre à Joseph et Marie pour mettre à l’épreuve leur bonne foi
- le voyage vers Bethléem à dos d’âne
- la vision des deux peuples par Marie, l’un souriant l’autre pleurant, qui préfigurent les chrétiens reconnaissant l’avènement du nouveau Dieu en Jésus par opposition au peuple des Juifs qui ne le reconnaîtrait pas
- la mention de la grotte comme lieu où s’abrite Marie pour accoucher
- la recherche d’une sage-femme par Joseph
- la description par Joseph de la sidération du cosmos, qui rend compte de la nature extraordinaire de la naissance de Jésus
- le dialogue entre Joseph et la sage-femme à propos de la virginité de Marie
- le miracle lumineux dans l’instant de la naissance, qui a la même fonction que la description de la sidération du cosmos
- Jésus venant téter seul sa Mère, nouvelle manifestation de sa puissance surhumaine
- l’incrédulité de Salomé et le miracle de sa main brûlée puis guérie, dernière mise à l’épreuve de la virginité de Marie » [4]Liste établie dans Giulia Puma, Les Nativités italiennes (1250-1450). Une histoire d’adoration, Rome, Collection de l’École française de Rome 562, 2019, « », p. . L’auteur précise que face à la « prolifération de détails versant dans l’anecdotique et le familier, dont le Protévangile de Jacques est la source première », plusieurs se sont employés à … Poursuivre
- Évangile du « Pseudo-Matthieu » (chapitre 13) [5]Voir texte intégral de l’Évangile du « Pseudo-Matthieu ».
Reprenant le Protévangile de Jacques, l’Évangile du « Pseudo-Matthieu » « jouit d’un prestige d’autant plus grand que sa traduction latine a longtemps été attribuée à saint Jérôme. » Il apporte un grand nombre de nouveautés et étoffe certains épisodes :
- le groupe de vierges témoignant de l’innocence de Marie
- l’épreuve de l’eau, après laquelle Joseph et Marie ne doivent plus se rendre au désert comme dans le Protévangile de Jacques mais faire sept fois le tour de l’autel. Cette épreuve, imposée aux deux époux, est surtout destinée à valoriser l’innocence de Marie dont la virginité est ensuite validée par un double témoignage
- les phénomènes lumineux surnaturels prennent une place nettement plus grande et sont décrits avec insistance
- la première sage-femme – croyante – reçoit le nom de Zahel pour faire pendant à Salomé l’incrédule
- les bergers aperçoivent l’étoile, manifestation lumineuse associée à la naissance du Christ et motif qui résulte de la fusion des deux évangiles canoniques où Matthieu racontait que les mages étaient guidés par une étoile tandis que Luc décrivait les bergers sans mentionner d’astre
- le Pseudo-Matthieu introduit deux données, de temps et de lieu, tout à fait nouvelles : Marie accouche dans une grotte qu’elle quitte au bout de quarante-huit heures pour s’installer dans une étable [6]« L’ange fit arrêter la monture et invita Marie à descendre de la bête et à entrer dans une grotte où régnait une obscurité complète, car elle était totalement privée de la lumière du jour. Mais, à l’entrée de Marie, toute la grotte se mit à briller d’une grande clarté […]. Et cette lumière ne s’éteignit ni le jour ni la nuit, aussi longtemps … Poursuivre. Il s’agit là de la première mention de ce lieu qui va devenir un topos pictural
- enfin, cet apocryphe est le premier qui mentionne la présence de deux animaux auprès de Jésus, un âne et un bœuf, dont il justifie la présence par deux citations vétéro-testamentaires (Isaïe et Habacuc)
sources tardives
- Jacques de Voragine, La Légende dorée
Comme à son habitude, Jacques de Voragine développe une narration qui n’omet aucun détail :
« La nativité de Notre-Seigneur J.-C. selon la chair arriva, au dire de quelques-uns, 5228 ans accomplis depuis Adam […]. Or, quand le fils de Dieu a pris chair, l’univers jouissait d’une paix si profonde que l’empereur des Romains était le seul maître du aronde. Son premier nom fut Octave ; on le surnomma César de Jules César dont il était le neveu. II fut encore appelé Auguste parce qu’il augmenta la république, et empereur de la dignité dont il fut honoré. C’est le premier des rois qui porta ce titre. […]. Or, César-Auguste, qui gouvernait l’univers, voulut savoir combien de provinces, de villes, de forteresses, de bourgades, combien d’hommes renfermait son empire ; il ordonna, en outre, ainsi qu’il est dit dans l’Histoire scholastique que tous les hommes iraient à la ville d’où ils étaient originaires, et que chacun, en donnant un denier d’argent au président de la province, se reconnaîtrait sujet de l’empire romain. (Le denier valait dix sols ordinaires, ce qui l’a fait appeler denier). En effet, la monnaie portait l’effigie et le nom de César. On déclarait aussi sa profession : on faisait le dénombrement, mais pour diverses considérations. On déclarait donc sa profession, parce que chacun en rendant, comme on disait, la capitation, c’est-à-dire un denier, le plaçait sur sa tête et professait de sa propre bouche qu’il était le sujet de l’empire, romain ; d’où vient le mot de profession, professer de sa propre bouche ; et cela avait lieu en présence de tout le peuple. On faisait le dénombrement, parce que le nombre de ceux qui portaient la capitation était désigné sous un chiffre particulier et inscrit sur les registres. […]
[…] Or, Joseph étant de la race de David, partit de Nazareth à Bethléem, et comme le temps des couches de la bienheureuse Marie était proche, et qu’il ignorait l’époque de son retour, il la prit et la mena avec lui à Bethléem, ne voulant pas remettre entre les mains d’un étranger le trésor que Dieu lui avait confié, jaloux qu’il était de s’en charger lui-même avec une sollicitude de tous les instants. Comme il approchait de Bethléem (ainsi l’attestent frère Barthélemi dans sa compilation et le récit du Livre de l’Enfance), la bienheureuse Vierge vit une partie du peuple dans la joie et une autre dans les gémissements : ce qu’un ange lui expliqua ainsi : « La partie du peuple qui est dans la joie, c’est le peuple gentil qui recevra bénédiction éternelle par le sang d’Abraham ; et la partie qui est dans les gémissements, c’est le peuple juif réprouvé de Dieu, comme il l’a mérité. » Arrivés à Bethléem, parce qu’ils étaient pauvres, et parce que tous les autres venus pour le même motif occupaient les hôtelleries, ils ne trouvèrent aucun logement ; ils se mirent donc sous un passage public, qui se trouvait […] entre deux maisons, ayant toiture, espèce de bazar sous lequel se réunissaient les citoyens soit pour converser, soit pour se voir, les jours de loisir, ou quand il faisait mauvais temps. Il se trouvait que Joseph y avait fait une crèche pour un bœuf et un âne, ou bien, d’après quelques auteurs, quand les gens de la campagne venaient au marché, c’était là qu’ils attachaient leurs bestiaux, et pour, cette raison, on y avait établi une crèche. Au milieu donc de la nuit du jour du Seigneur, la bienheureuse vierge enfanta son fils et le coucha dans la crèche sur du foin ; et ce foin […] fut dans la suite apporté à Rome par sainte Hélène. Le bœuf et l’âne n’avaient pas voulu le manger. »
- Brigitte de Suède, Les Révélations
En apportant sur la Nativité des détails qui ne se trouvent ni dans les textes canoniques ni dans les apocryphes, le texte de la « vision à Bethléem » reçue par Brigitte de Suède (Les Révélations 1372), alors même qu’elle se trouve à Bethléem en pèlerinage, parachève la narration de l’épisode biblique, donnant ainsi matière à un renouvellement de la figuration de cet épisode dans les arts visuels [7]Dans la Révélation VII, 21, Brigitte décrit le déroulement « véritable » de l’accouchement de la Vierge Marie, tel qu’elle a pu l’observer lors de cette vision : Cum essem ad presepe domini in Bethleem vidi quandam virginem pregnantem pulcherrimam valde indutam albo mantello et subtili tunica per quam ab extra eius carnes virgineas clare cernebam. Cuius uterus … Poursuivre.
