Bartolo di Fredi (attr.), « Il trionfo della morte »

Attribué à Bartolo di Fredi (Sienne, v. 1330 – 1410) 

Il trionfo della morte (Le Triomphe de la mort), v. 1360.

Fresque.

Inscriptions :

  • (paroles des quatre vieillards à gauche) : “POI CHE PROSPERITA / CIA LASCIATI OMORTE / MEDICINA AOGNI PENA VIE[N] / CI ADARE O[R]MAI L[‘]U[L]TIMA CENA” [1]
  • (paroles du Christ) : “O TU CHE LEGGI PONCHURA AI COLPI DI / CHOSTEI CHOCISE ME CHESO SIGNIOR DI LEI” [2]
  • (paroles de la Mort) : “IO NON BRAMO SE NON DI SPEGNER VITA / E CHI MI CHIAMA LE PIU VOLTE SCHIVO / GIUNGENDO SPESSO A CHI MI TORCIE IL GRIFO” [3]
  • (paroles du premier jeune homme à droite) : “QUANTE DOLCIE MONDO CHI SA PAGASSE” [4]
  • (paroles du second jeune homme, à droite du précédent) : “TU DICI BEN VERO SE PROSPERITA DURASSE” [5]
  • le rouleau pendu à l’arbre

Provenance : In situ.

Lucignano, église de San Francesco.

Si l’intitulé même du thème (“Triomphe de la mort”) est parfaitement éloquent en soi, l’approche de l’œuvre s’avère elle-même rapidement productive dès lors que l’on procède selon deux principes simples : d’abord, repérer les éléments visuels qui contribuent au sens général, puis, dans le cas présent, tenter de déchiffrer les inscriptions figurant dans l’image, véritable vignette de bande dessinée avant la lettre, si l’on peut dire ainsi, et en effectuer la lecture dans le bon ordre, c’est-à-dire, une nouvelle fois, dans le sens habituel de lecture, de gauche à droite. En somme, rien de véritablement compliqué.

Observons tout d’abord les personnages. Leurs caractéristiques individuelles sont suffisamment marquées pour qu’ils soient identifiables d’emblée :

  • à gauche, un groupe de quatre vieillards
  • puis, flottant dans les airs, la figure auréolée du Christ
  • au centre celle de la Mort, montée sur un cheval lancé à furieuse allure (la faux, emblème du personnage, est suspendue à sa hanche)
  • sous les sabots de la monture, gisent trois personnages, puis quatre autres : les yeux clos et le teint livide, ils sont morts
  • à droite, enfin, deux jeunes gens visiblement oisifs

Décrire le paysage se révèle aussi aisé, tant il est réduit à l’essentiel : quelques collines ondulent sous un ciel noir, une herbe rare pousse au sol. L’arbre peint à l’extrémité droite n’en est que plus visible.

À ce stade, il importe d’identifier les liens qui, en unissant les différents éléments entre eux, et dans un contexte précis, constituent la clé de la narration. Les attitudes des personnages, leurs gestuelles respectives ainsi que leurs positions relatives nous éclairent. Dans le premier groupe des quatre vieillards, une femme adresse la parole à la Mort en la pointant du doigt. On voit la figure du Christ désigner également la funeste cavalière. La Mort, comme une furie, s’apprête à décocher une flèche vers les deux jeunes gens si insouciants qu’ils ne peuvent voir le coup venir. Et nous avons compris que les sept corps inertes encore visibles sous les sabots du cheval sont l’œuvre de la furie qui le chevauche.

Les phylactères [6] rendent lisibles les paroles prononcées, et viennent corroborer ce que nous venons de comprendre de l’image : la Mort se détourne des vieillards qui pourtant l’appellent de leurs vœux. Le Christ rappelle au spectateur que lui-même n’a pas été épargné. La Mort hurle qu’elle aime « éteindre les vies » mais esquive ceux qui lui font trop souvent appel. Tandis que les deux jeunes étourdis dissertent sur les douceurs du monde et, cependant, ne voient rien du danger imminent qui les guette. Un second regard sur l’arbre, personnage à part entière que nous avons déjà repéré, fait apparaître qu’il est lui-même soumis au danger, et qu’il l’est doublement : la hache que l’on voit plantée dans son tronc exprime une première fois cette menace. Et voici que s’approchent deux rongeurs semblant tout droit sortis de la Légende de Barlaam et Josaphat. Nous les retrouvons dans la salle d’Aristote (Roue de Barlaam), au Musée d’Asciano, ils s’apprêtent à saper les racines de l’arbre pour le faire vaciller.

Ainsi l’image rappelle-t-elle à l’observateur que nul n’est épargné par la mort, laquelle frappe indistinctement, et sans crier gare. C’est également ainsi que l’une des grandes peurs médiévales, écho des nombreuses épidémies dévastatrices de l’époque, et attisée par une Église qui sait jouer de la menace de la « mauvaise mort », trouve à s’exprimer en peinture, en se donnant les moyens d’être universellement comprise. [7]

[1] « Puisque la prospérité nous a abandonnés, Ô Mort, remède à toutes peines, viens nous donner notre ultime repas ».

[2] « Ô toi qui lis, prends garde à cette femme qui m’a tué, moi qui suis son Seigneur ».

[3] « Je n’aime rien, sinon éteindre la vie, et j’évite qui fait le plus appel à moi, atteignant souvent ceux qui me tournent le dos ».

[4] « Combien ce monde est doux pour qui sait en profiter »

[5] « Tu dis bien vrai si la prospérité est durable ».

[6] Le terme vaut autant pour désigner, dans l’art chrétien médiéval, les banderoles qui se déploient pour exhiber les paroles prononcées par tel personnage dépeint que les bulles de nos actuelles bandes dessinées.

[7] Pour faire écho à cet universalisme, on ne saurait omettre de mentionner ici-même les étonnantes similitudes observables entre l’œuvre attribuée à Bartolo di Fredi et une peinture célèbre du Douanier Rousseau, La Guerre, conservée au Musée d’Orsay, à Paris.