« Visibile parlare »

« Dans le chant X du Purgatoire, écrit Patricia Oster [1]Patricia Oster, « ‘Visibile parlare’ : entre poésie et peinture », dans Le Genre humain, 2008/1 (N° 47), pp. 107 à 123., Dante représente l’art divin qui se manifeste à travers une série de scènes sculptées en bas relief dans le roc […]. La troisième scène représente une vieille femme qui implore l’empereur Trajan de prononcer un jugement. La suggestivité de ses gestes est telle que le spectateur croit assister à un dialogue imaginaire. Dante caractérise cet aspect d’une esthétique de la réception de l’œuvre divin :

« Colui che mai non vide cosa nova / produsse esto visibile parlare, / novello a noi perchè qui non si trova ». Purgatorio (X, 94-96.) [2]« Celui qui jamais ne vit chose nouvelle / figura ce langage visible, nouveau pour nous car il n’est pas d’ici ». Dante Alighieri, La Divine Comédie (Purg. X, 94-96.), trad., préface et notes par Jacqueline Risset. Paris, Flammarion, 2021, p. 223..

Dans les poèmes qu’il consacre au portrait de Laure peint, peut-être à sa demande, par Simone Martini, Pétrarque, quant à lui, « semble répondre à l’esthétique d’un ‘visibile parlare’ en séparant les deux aspects ‘visibile’ et ‘parlare’. Dans le processus d’une création commune, le peintre donne une visibilité à l’idée immatérielle du poète, qui fait parler le portrait en suggérant un dialogue imaginaire. Pétrarque surpasse encore l’esthétique de Dante par un autre aspect. Alors que le bas-relief dans La Divine Comédie est statique, sculpté dans la pierre, la stimulation esthétique du ‘visibile parlare’ chez Pétrarque consiste en une oscillation permanente du tableau de Simone. L’image idéale de Laure semble s’offrir à l’amant, elle semble répondre à ses questions pour disparaître aussitôt derrière le voile du désir. Le dialogue entre peinture et poésie dynamise ainsi l’image de la beauté absolue [3]Patricia Oster, « ‘Visibile parlare’ : entre poésie et peinture », dans Le Genre humain, 2008/1 (N° 47), pp. 107 à 123. ».

Le « visibile parlare » entre Simone Martini et Pétrarque prend doublement forme : l’une, dans les deux sonnets de Pétrarque qui, en évoquant la bien-aimée, induisent un dialogue entre poésie et peinture, l’autre, dans l’enluminure de Simone Martini créée pour l’exemplaire du codex de Virgile que Pétrarque possédait, qui se trouve aujourd’hui à la Bibliothèque Ambrosienne, à Milan (fig. ci-dessous).

Simone Martini, « Frontespizio del Commento di Servio a Virgilio », 1340. Tempera et aquarelle sur parchemin, 20 x 29,5 cm. Milan, Biblioteca Ambrosiana.

« On pourrait presque parler ici d’un polylogue entre Virgile, Pétrarque et Simone Martini. […] Dans cette enluminure, le commentateur Servius [4]Maurus Servius Honoratus, dit Servius, grammairien païen de la fin du IVe siècle, réputé parmi ses contemporains comme l’homme le plus instruit de sa génération en Italie ; il est l’auteur d’un livre de commentaires sur Virgile, In tria Virgilii Opera Expositio, qui fut le premier manuscrit imprimé à Florence, par Bernardo Cennini, en 1471. lève un voile placé devant le poète Virgile en état d’inspiration. Virgile s’appuie contre un arbre, tenant la plume dans sa main déjà levée pour traduire sa vision immédiatement en écriture. Devant le voile, à côté du commentateur, se trouvent un guerrier, un paysan et un berger. Deux phylactères sont placés au-dessous. Le premier fait allusion à la patrie italienne de Virgile. ‘Itala praeclaros tellus alis alma poetas / Sed tibi Graecorum dedit hic attingere metas [5]« Féconde terre italienne, tu nourris les plus célèbres poètes, mais à toi elle a donné d’atteindre la visée des Grecs ».’. La fécondité de la terre italienne semble suggérée par la présence du personnage du paysan qui coupe la vigne et du berger qui trait une de ses brebis au milieu d’un pré fleuri. Dans le deuxième phylactère, le programme du tableau est formulé : ‘Servius altilo qui retegens archana Maronis / ut pateant ducibus pastoribus atque colonis [6]« Servius, qui dévoile dans son discours les secrets de Maro (le nom latin complet de Virgile est Publius Vergilius Maro) afin qu’ils soient révélés aux nobles, aux pasteurs et aux paysans ».’.

Sous l’enluminure se trouve un commentaire de Pétrarque : Mantua Virgilium qui talia carmina finxit. / Sena tulit Symonem digito qui talia pinxit [7]« Mantoue a engendré Virgile, qui y inventa de tels chants, / Sienne a engendré Simone qui peignait de telles choses avec ses doigts ». Voir Maria Cristina Gozzoli, L’Opera completa di Simone Martini (présenté par Gianfranco Contini). Milan, Rizzoli, 1970, p. 101..

Notes

Notes
1 Patricia Oster, « ‘Visibile parlare’ : entre poésie et peinture », dans Le Genre humain, 2008/1 (N° 47), pp. 107 à 123.
2 « Celui qui jamais ne vit chose nouvelle / figura ce langage visible, nouveau pour nous car il n’est pas d’ici ». Dante Alighieri, La Divine Comédie (Purg. X, 94-96.), trad., préface et notes par Jacqueline Risset. Paris, Flammarion, 2021, p. 223.
3 Patricia Oster, « ‘Visibile parlare’ : entre poésie et peinture », dans Le Genre humain, 2008/1 (N° 47), pp. 107 à 123.
4 Maurus Servius Honoratus, dit Servius, grammairien païen de la fin du IVe siècle, réputé parmi ses contemporains comme l’homme le plus instruit de sa génération en Italie ; il est l’auteur d’un livre de commentaires sur Virgile, In tria Virgilii Opera Expositio, qui fut le premier manuscrit imprimé à Florence, par Bernardo Cennini, en 1471.
5 « Féconde terre italienne, tu nourris les plus célèbres poètes, mais à toi elle a donné d’atteindre la visée des Grecs ».
6 « Servius, qui dévoile dans son discours les secrets de Maro (le nom latin complet de Virgile est Publius Vergilius Maro) afin qu’ils soient révélés aux nobles, aux pasteurs et aux paysans ».
7 « Mantoue a engendré Virgile, qui y inventa de tels chants, / Sienne a engendré Simone qui peignait de telles choses avec ses doigts ». Voir Maria Cristina Gozzoli, L’Opera completa di Simone Martini (présenté par Gianfranco Contini). Milan, Rizzoli, 1970, p. 101.
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