Simone Martini, « Frontespizio del Virgilio Ambrosiano di Francesco Petrarca »

Simone Martini (Sienne, v.  1284 – Avignon, 1344)

Frontespizio del Virgilio Ambrosiano di Francesco Petrarca (Frontispice du Virgilio Ambrosiano de Pétrarque), manuscrit des œuvres de Virgile commentées par Maurus Servius Honoratus, ayant appartenu au poète Francesco Petrarca, v. 1325-1338.

Enluminure à la tempéra et à l’aquarelle sur parchemin, 41 x 26,5 cm.

Inscriptions [1]L’image est accompagnée de trois distiques (*) d’hexamètres rimés, signés de Pétrarque (Voir : Mary Louise Lord, « Petrarch and Vergil’s First Eclogue: The Codex Ambrosianus », Harvard Studies in Classical Philology, vol. 86,‎ 1982, p. 253-276. Mise en ligne à l’adresse : https://www.jstor.org/stable/311196. (*) Distique : groupe de deux vers … Poursuivre :

  • (dans l’image, premier phylactère, distique avec initiale Y) : « Ytala praeclaros tellus alis alma poetas / Sed tibi Graecorum dedit hic attingere metas » [2]« Ô féconde terre italienne, tu nourris les plus célèbres poètes, mais à toi elle a donné d’atteindre la visée des Grecs ».
  • (dans l’image, second phylactère, distique avec initiale S) : «  Servius altilo qui retegens archana Maronis / ut pateant ducibus pastoribus atque colonis » [3]« Servius, qui dévoile dans son discours les secrets de Maro (*) afin qu’ils soient révélés aux nobles, aux pasteurs et aux paysans ».
    (*) Maro : le nom latin complet de Virgile est Publius Vergilius Maro.
  • (sous l’image, dans la marge inférieure, distique avec initiale M) : « Mantua Virgilium qui talia carmina finxit. / Sena tulit Symonem digito qui talia pinxit » [4]« Mantoue a engendré Virgile, qui y inventa de tels chants, / Sienne a engendré Simone qui peignait de telles choses avec ses doigts ». Voir Maria Cristina Gozzoli, L’Opera completa di Simone Martini (présenté par Gianfranco Contini). Milan, Rizzoli, 1970, p. 101. .

Milan, Veneranda Biblioteca Ambrosiana, A 79 inf., fol. 1v.

Le manuscrit des œuvres de Virgile [5]Ce célèbre manuscrit est connu en Italie sous le nom de Il Virgilio del Petrarca (Le Virgile de Pétrarque) ou de Virgilio ambrosiano (Virgile ambrosien) du nom de la bibliothèque où il est conservé à Milan, Écrit sur un parchemin épais et luxueusement relié, il contient les trois grands poèmes de Virgile et leur commentaire par Maurus Servius Honoratus : … Poursuivre commentées par Servius [6]Maurus Servius Honoratus, dit Servius, rhéteur et grammairien païen de la fin du IVe siècle, réputé parmi ses contemporains comme l’homme le plus instruit de sa génération en Italie ; il est l’auteur d’un livre de commentaires sur Virgile, In tria Virgilii Opera Expositio, qui fut le premier manuscrit imprimé à Florence, … Poursuivre, pour lequel a été réalisée la présente miniature qui en constitue le frontispice, faisait partie de la bibliothèque du père de Pétrarque, Ser Petracco [7]Le père de Pétrarque s’appelait Pietro di Parenzo di Garzo ou Petracco de’ Parenzo, dit Ser Petracco (1267—1326) : notaire (et fils de notaire), comme l’indique le titre (« Ser ») qui précède son nom., lui-même commanditaire de l’ouvrage qu’il offrit un beau jour à son fils en guise de consolation [8]Le père de Pétrarque, craignant que son fils ne soit distrait de ses études par ses lectures, aurait jeté au feu le Virgile ambrosien et d’autres livres classiques. Quand il vit le jeune homme fondre en larmes, son père sauva deux volumes noircis, le texte de Virgile et La Rhétorique de Cicéron. » Pétrarque raconte lui-même l’incident des années plus tard, dans une lettre … Poursuivre. Devenu propriétaire du précieux manuscrit, le poète, se le fit dérober et n’en reprit possession que onze ans plus tard [9]La première note calligraphiée par Pétrarque sur le folio de garde de garde de l’ouvrage rappelle l’étonnant incident : « Liber hic furto mihi subreptus fuerat anno Domini 1326 in Kalendis Novembris ac deinde restitutus anno 1338 die XVI Aprilis, apud Avignonem » (« Ce livre me fut subrepticement dérobé en novembre de l’an 1326, et enfin restitué à Avignon, en … Poursuivre, y ajouta des annotations dans les marges [10]Pétrarque a continué à étudier Virgile sur ce livre tout au long de sa vie, comme en témoignent les nombreuses annotations qui remontent aux différentes époques de son existence. et demanda à Simone Martini, rencontré en Avignon et devenu son ami, de peindre pour lui l’enluminure qui en orne le premier feuillet.

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L’extraordinaire miniature en pleine page, dont la mention lisible dans la marge inférieure [11]Voir note 4. vient confirmer l’attribution à Simone Martini, représente Servius, son commentateur antique, révélant les secrets de la poésie du poète latin, dans un scénario qui vise également à évoquer son œuvre sur le mode de l’allégorie. L’image idyllique ne pouvait que satisfaire Pétrarque. Dans le verdoiement bucolique d’une campagne improbable apparaît Virgile, portant la barbe, assis au sol adossé à un arbre [12]Sa pose pourrait être celle du berger Tityre, protagoniste de la Première églogue des Bucoliques : « Couché sous le vaste feuillage de ce hêtre, tu essayes, ô Tityre, un air champêtre sur tes légers pipeaux […]. » Virgile, Bucoliques, I, Œuvres Complètes (trad. du latin, préf. Jeanne Dion), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2015, p. . ; la tête levée vers le ciel et couronnée d’olivier, visiblement saisi par l’inspiration, Virgile tient à la main un stylet afin de pouvoir traduire dans le volume qu’il maintient ouvert sur ses genoux la vision qui vient de lui être révélée dans l’immédiateté de l’écriture. Tandis que le poète recueille l’inspiration venue d’une muse invisible, le rhéteur Maurus Servius Honoratus soulève le voile transparent, barrière bien fragile pour jouer un rôle autre que purement symbolique, derrière lequel le poète est livré à la méditation. D’un geste extraordinaire, comme si son bras et tout son corps se projetaient en avant et suivaient le mouvement initié par son index tendu, il le désigne au noble guerrier armé d’une lance et de deux épées (Enée ?), qui se tient à ses côtés. Plus bas, un paysan est occupé à tailler des sarments de vigne ; un berger trait l’une de ses brebis. Tout deux observent à leur tour le poète abîmé dans sa rêverie. Dans ce monde où rien n’est réel, Servius dévoile Virgile à trois personnages bien différenciés, de manière à ce que leur rôle soit à son tour dévoilé au spectateur : de fait, ces personnages symbolisent les trois poèmes, l’Énéide (l’homme en arme), les Géorgiques (un paysan) et les Bucoliques (un berger), et révèlent

Les trois arbres du fond, qui symbolisent le bois sacré des Muses [13]VirgileŒuvres Complètes (trad. du latin, préf. Jeanne Dion), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2015, p., sont de taille égale, ce qui indique que les trois poèmes de Virgile sont de même valeur, le poète ayant atteint l’excellence et la perfection dans les trois genres littéraires et les trois styles mis en œuvre [14]VIRGILE, op. cit., p. : le style humble des Bucoliques, le style moyen des Géorgiques et le style noble de l’Énéide.

Au centre, deux couples d’hexamètres [15]Voir note 6., inscrits sur des rouleaux tenus par des mains ailées, célèbrent Virgile, fruit de la terre italique, et Servius capable par son commentaire d’en dévoiler les arcanes. Le premier fait allusion à la patrie italienne de Virgile. La fécondité de la terre italienne semble suggérée par la présence du personnage du paysan qui coupe la vigne et du berger qui trait une de ses brebis au milieu d’un pré fleuri. Dans le deuxième phylactère, le programme iconographique de l’image est formulé afin qu’il soit révélé au noble, au pasteur et au paysan, ou à quiconque décide de la contempler.

Notes

Notes
1 L’image est accompagnée de trois distiques (*) d’hexamètres rimés, signés de Pétrarque (Voir : Mary Louise Lord, « Petrarch and Vergil’s First Eclogue: The Codex Ambrosianus », Harvard Studies in Classical Philology, vol. 86,‎ 1982, p. 253-276. Mise en ligne à l’adresse : https://www.jstor.org/stable/311196.

(*) Distique : groupe de deux vers renfermant un énoncé complet.

2 « Ô féconde terre italienne, tu nourris les plus célèbres poètes, mais à toi elle a donné d’atteindre la visée des Grecs ».
3 « Servius, qui dévoile dans son discours les secrets de Maro (*) afin qu’ils soient révélés aux nobles, aux pasteurs et aux paysans ».
(*) Maro : le nom latin complet de Virgile est Publius Vergilius Maro.
4 « Mantoue a engendré Virgile, qui y inventa de tels chants, / Sienne a engendré Simone qui peignait de telles choses avec ses doigts ». Voir Maria Cristina Gozzoli, L’Opera completa di Simone Martini (présenté par Gianfranco Contini). Milan, Rizzoli, 1970, p. 101.
5 Ce célèbre manuscrit est connu en Italie sous le nom de Il Virgilio del Petrarca (Le Virgile de Pétrarque) ou de Virgilio ambrosiano (Virgile ambrosien) du nom de la bibliothèque où il est conservé à Milan, Écrit sur un parchemin épais et luxueusement relié, il contient les trois grands poèmes de Virgile et leur commentaire par Maurus Servius Honoratus : les Bucoliques (f. 2-16), les Géorgiques (f. 16-52) et l’Énéide (f. 52-233). Il contient aussi d’autres œuvres : l’Achilléide de Stace commentée (f. 233-238), les Odes d’Horace (f. 249-251) et deux commentaires sur le De Barbarismo de Donat (f. 251-f.270). Le texte lui-même n’est décoré que de simples lettrines sobrement ornées (Mary Louise LORD, op. cit., p. 253-276.).
Ces textes sont annotés dans les marges par Pétrarque, propriétaire du manuscrit. Les annotations ont été probablement ajoutées à différentes reprises tout au long de sa vie, comme en témoignent les variations observables dans l’écriture ainsi que les différences de couleur des encres utilisées. Le premier feuillet contient en outre plusieurs mentions autobiographiques, comme la mort du grand amour de sa vie, Laure (*), en 1348 (?).

(*) Laure, à qui l’on prête différentes identités, et dont l’existence même demeure si hypothétique, fut la muse de Pétrarque. L’éternel amour du poète succomba, le 6 avril 1348, vingt-et-un ans jour pour jour après sa rencontre avec lui. Sur son exemplaire de Virgile, il consigna son affliction : « Laure, illustre par ses vertus et fort célébrée dans mes vers, m’apparut pour la première fois pendant ma jeunesse en 1327, le 6 avril dans l’église Sainte-Claire à Avignon, à la première heure du jour ; et dans la même cité dans le même mois, au même sixième jour et à la même première heure en l’an 1348, cette éclatante beauté fut soustraite à la lumière alors que j’étais à Vérone, bien portant, ignorant hélas de mon malheur ! Mais la malheureuse nouvelle me fut apportée à Parme par une lettre de mon ami Louis[N 8] dans le dix-neuvième jour du mois suivant. Ce corps si beau et si chaste de Laure fut enseveli au couvent des frères mineurs, le jour même de sa mort à vêpres. »

6 Maurus Servius Honoratus, dit Servius, rhéteur et grammairien païen de la fin du IVe siècle, réputé parmi ses contemporains comme l’homme le plus instruit de sa génération en Italie ; il est l’auteur d’un livre de commentaires sur Virgile, In tria Virgilii Opera Expositio, qui fut le premier manuscrit imprimé à Florence, par Bernardo Cennini, en 1471.
7 Le père de Pétrarque s’appelait Pietro di Parenzo di Garzo ou Petracco de’ Parenzo, dit Ser Petracco (1267—1326) : notaire (et fils de notaire), comme l’indique le titre (« Ser ») qui précède son nom.
8 Le père de Pétrarque, craignant que son fils ne soit distrait de ses études par ses lectures, aurait jeté au feu le Virgile ambrosien et d’autres livres classiques. Quand il vit le jeune homme fondre en larmes, son père sauva deux volumes noircis, le texte de Virgile et La Rhétorique de Cicéron. » Pétrarque raconte lui-même l’incident des années plus tard, dans une lettre adressée à Luca de Penna publiée tardivement, en 1937 : « Dans cette étude [du droit], sept années entières furent, je ne dis pas passées mais bien plutôt, complètement perdues. Et pour que cela soit à la fois un motif de rire et de compassion, je vais aussi te raconter ce qui m’est arrivé autrefois. Présageant ce qui allait se produire, je gardais jalousement dans une cachette secrète tous les livres que j’avais pu collectionner de Cicéron et de quelques poètes. Eh bien, parce qu’ils étaient condamnés comme un obstacle et comme une entrave à cette étude envisagée pour plus tard comme une source sûre de gros gains, je les vis de mes yeux extraits de ce placard et, comme s’ils étaient des documents de dépravation hérétique, jetés dans les flammes avec un ignoble mépris.
Déchiré par ce spectacle, comme si ce feu me brûlait la chair, j’éclatai en gémissements douloureux, si ému, je m’en souviens bien, que mon père sauva du feu deux volumes déjà à moitié brunis, et à moi qui pleurais, me tendre d’une main Virgile, de l’autre, la Rhétorique de Cicéron. “Tiens !”, me dit-il en souriant, “emporte ceci pour recréer quelques fois ton esprit, et cet autre pour te réconforter et t’aider dans l’étude des lois.” » Giovanni De Caesaris, « Una lettera di Francesco Petrarca a Luca de Penna. (Testo e versione) », Pescara, Reale Stamperia De Arcangelis, 1937, pp. 21-22.
9 La première note calligraphiée par Pétrarque sur le folio de garde de garde de l’ouvrage rappelle l’étonnant incident : « Liber hic furto mihi subreptus fuerat anno Domini 1326 in Kalendis Novembris ac deinde restitutus anno 1338 die XVI Aprilis, apud Avignonem » (« Ce livre me fut subrepticement dérobé en novembre de l’an 1326, et enfin restitué à Avignon, en avril de l’année 1338). » Voir Perrine Mane, « Enluminures médiévales des Géorgiques de Virgile », Mélanges de l’École française de Rome. Moyen-Âge, tome 107, no. 1. 1995, p. 237.
10 Pétrarque a continué à étudier Virgile sur ce livre tout au long de sa vie, comme en témoignent les nombreuses annotations qui remontent aux différentes époques de son existence.
11 Voir note 4.
12 Sa pose pourrait être celle du berger Tityre, protagoniste de la Première églogue des Bucoliques : « Couché sous le vaste feuillage de ce hêtre, tu essayes, ô Tityre, un air champêtre sur tes légers pipeaux […]. » Virgile, Bucoliques, I, Œuvres Complètes (trad. du latin, préf. Jeanne Dion), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2015, p. .
13 VirgileŒuvres Complètes (trad. du latin, préf. Jeanne Dion), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2015, p.
14 VIRGILE, op. cit., p.
15 Voir note 6.

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