« La croyance en un lieu où se prolonge l’existence de tous les êtres humains après leur mort (sans distinction des bons et des méchants) est très ancienne. Dans la culture occidentale, c’est la vision qu’en ont donnée les poètes de l’Antiquité qui joue un rôle essentiel : dans la mythologie grecque, le royaume d’Hadès accueille tous les hommes après leur mort, mais certains, ceux qui ont outragé les dieux, sont soumis à des châtiments éternels. Ce royaume des morts – que l’on n’appelait pas encore ‘enfers’ mais ‘maison d’Hadès’, ‘royaume d’Hadès’ ou plus simplement ‘Hadès‘ – est décrit par Homère dans L’Odyssée [1]« Cependant nous arrivons aux limites du profond Océan. Là se trouve la ville et le peuple des Cimmériens (*), toujours enveloppés par les ténèbres et les brouillards ; jamais le brillant soleil ne les éclaire de ses rayons, soit qu’il monte vers la voûte étoilée, soit que du haut des cieux il se précipite sur la terre ; mais une nuit funeste couvre sans cesse ces mortels … Poursuivre et par Hésiode dans la Théogonie [2]« C’est là que s’élève la demeure retentissante du dieu souterrain, du puissant Hadès et de la terrible Perséphone. Un chien farouche en garde les portes, monstre cruel qui a recours à une ruse perfide : il caresse de la queue et des deux oreilles ceux qui entrent ; mais il ne leur permet plus de ressortir, et, plein de vigilance, il dévore quiconque … Poursuivre. Il est repris par les auteurs tragiques mais aussi par Aristophane qui en fait une parodie dans une de ses comédies, Les Grenouilles. Les philosophes grecs quant à eux sont le plus souvent sceptiques sur l’existence d’un enfer. Seul Platon a évoqué l’idée d’un jugement posthume des hommes visant surtout les injustices et les crimes politiques [3]« Mais ceux qui sont jugés incurables en raison de l’énormité de leurs fautes — qu’ils se soient à maintes reprises livrés à de graves pillages dans des lieux sacrés, qu’ils aient de nombreuses fois tué sans motif et au mépris de toutes les lois ou commis tout ce qu’il peut y avoir d’abominations dans cet ordre — ceux-là, le lot qu’il leur … Poursuivre. Dans La République, il a recours au mythe d’Er [4]Le mythe d’Er clôt le livre X (614 b – 621 d) de La République, de Platon, et aussi la dernière partie de cet ouvrage. Ce mythe eschatologique raconte l’histoire d’Er, fils d’Arménios, soldat vaillant mort au combat. Douze jours après sa mort, alors qu’il est installé sur son bûcher funéraire, il revient à la vie et raconte ce qu’il a vu … Poursuivre, descendu chez les morts et ressuscité, qui décrit les tortures subies par les damnés durant un temps limité [5]« Le spectacle des âmes choisissant leur condition, ajoutait Er, valait la peine d’être vu, car il était pitoyable, ridicule et étrange. En effet, c’était d’après les habitudes de la vie précédente que, la plupart du temps, elles faisaient leur choix. Il avait vu, disait-il, l’âme qui fut un jour celle d’Orphée choisir la vie d’un cygne, parce … Poursuivre. Platon joue aussi avec le texte d’Homère dont il réfute les images et discours pour expliquer qu’il ne faut pas craindre la mort [6]« Tels sont, dis-je, à l’égard des dieux, les discours qu’il faut tenir et ne pas tenir, dès l’enfance, à des hommes qui devront honorer les dieux et leurs parents, et faire grand cas de leur mutuelle amitié. Et ces conclusions me paraissent fort justes. Mais, s’ils doivent être courageux, ne faut-il pas aussi leur tenir des discours propres à leur ôter, … Poursuivre.
Virgile (Ier siècle avant JC), imitateur d’Homère dans L’Énéide, à son tour a écrit une descente aux enfers, une catabase. Ce thème est ainsi devenu un topos de l’épopée [7]« La descente aux Enfers (268-336) Ils allaient obscurs sous la nuit solitaire parmi l’ombre, à travers les palais vides de Dis et son royaume d’apparences ; ainsi par une lune incertaine, sous une clarté douteuse, on chemine dans les bois quand Jupiter a enfoui le ciel dans l’ombre et que la nuit noire a décoloré les choses. Avant la cour elle-même, dans les … Poursuivre. Nous retrouvons la description des enfers chez Ovide [8]« Orphée et Eurydice. « De là, vêtu de son manteau safran, Hyménée s’éloigne Dans le ciel immense et se dirige vers le pays des Ciconiens Où, vainement, la voix d’Orphée l’appelle. Il est venu, certes, mais sans les paroles d’usage, Ni un visage souriant, ni sous d’heureux auspices. Même la torche qu’il tenait n’a cessé de … Poursuivre. Lucien de Samosate (IIeme siècle après JC) quant à lui a plutôt utilisé le mythe ou le topos dans un but satirique et en fait une parodie (Ménippe ou la Nécyomancie).
« Au Moyen-Âge s’est élaborée l’image d’un enfer chrétien, alors même qu’il est peu question d’enfer dans la Bible. Les représentations littéraires ou picturales de l’enfer chrétien reprennent des éléments de la tradition antique mais s’en différencie nettement puisque ce lieu effrayant est réservé aux seuls damnés et se distingue nettement du paradis où vont les élus. Il ne faut donc évidemment pas le confondre avec la notion antique […]. [9]« Dante ALIGHIERI, L’Enfer, XXVI, » [10]« Un mythe devenu topos : La descente aux Enfers », Lettres volées, mise en ligne : https://www.yumpu.com/fr/document/view/16243268/un-mythe-devenu-topos-la-descente-aux-enfers-lettres-volees
Notes
| 1↑ | « Cependant nous arrivons aux limites du profond Océan. Là se trouve la ville et le peuple des Cimmériens (*), toujours enveloppés par les ténèbres et les brouillards ; jamais le brillant soleil ne les éclaire de ses rayons, soit qu’il monte vers la voûte étoilée, soit que du haut des cieux il se précipite sur la terre ; mais une nuit funeste couvre sans cesse ces mortels infortunés. » HOMÈRE, L’Odysée, 20, 13.
(*) Cimmériens : ancien peuple cavalier et nomade qui a existé à la fois dans la mythologie grecque et dans l’histoire antique, avant de devenir une référence célèbre de la culture populaire (les Cimmériens doivent leur immense célébrité dans la culture populaire à un coup de génie littéraire : la création par Robert E. Howard du personnage de Conan le Barbare, en 1932 ; en s’appropriant ce nom historique pour en faire la patrie de son héros, l’auteur a posé les fondations d’un archétype culturel majeur). |
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| 2↑ | « C’est là que s’élève la demeure retentissante du dieu souterrain, du puissant Hadès et de la terrible Perséphone. Un chien farouche en garde les portes, monstre cruel qui a recours à une ruse perfide : il caresse de la queue et des deux oreilles ceux qui entrent ; mais il ne leur permet plus de ressortir, et, plein de vigilance, il dévore quiconque veut franchir le seuil du puissant Hadès et de la terrible Perséphone » (767-773) ; « Elle [Échidna (*)] enfanta ensuite le Cerbère dévoreur de viande, le chien d’Hadès à la voix d’airain, le monstre aux cinquante têtes, impudent et farouche. » (311-312) ; « C’est là que résident les enfants de la Nuit obscure, le Sommeil et la Mort, dieux terribles que jamais le Soleil éclatant n’éclaire de ses rayons, soit qu’il monte au ciel, soit qu’il en descende. Le premier se promène paisiblement sur la terre et sur le vaste dos de la mer, et se montre plein de douceur pour les humains ; mais le cœur de l’autre est de fer, son âme est d’airain dans sa poitrine, et quiconque il a une fois saisi, il le garde : il est odieux aux dieux immortels eux-mêmes » (758-766) ; « C’est là que réside la déesse abhorrée des immortels, la terrible Styx, fille aînée d’Océan qui coule à l’entour. C’est loin des dieux qu’elle habite sa demeure illustre, couverte de roches immenses ; de toutes parts, des colonnes d’argent s’élèvent vers le ciel » (775-780).
(*) Dans la mythologie grecque, Échidna, moitié femme et moitié serpent, est la mère de nombreux monstres, le plus souvent engendrés avec Typhon. |
| 3↑ | « Mais ceux qui sont jugés incurables en raison de l’énormité de leurs fautes — qu’ils se soient à maintes reprises livrés à de graves pillages dans des lieux sacrés, qu’ils aient de nombreuses fois tué sans motif et au mépris de toutes les lois ou commis tout ce qu’il peut y avoir d’abominations dans cet ordre — ceux-là, le lot qu’il leur convient est d’être jetés au Tartare, d’où jamais ils ne sortent. » PLATON, Phédon, 113e (trad. du grec ancien par Léon ROBIN), Paris, Les Belles Lettres, 1967, p. 113. |
| 4↑ | Le mythe d’Er clôt le livre X (614 b – 621 d) de La République, de Platon, et aussi la dernière partie de cet ouvrage. Ce mythe eschatologique raconte l’histoire d’Er, fils d’Arménios, soldat vaillant mort au combat. Douze jours après sa mort, alors qu’il est installé sur son bûcher funéraire, il revient à la vie et raconte ce qu’il a vu dans l’au-delà. Son âme a voyagé vers un lieu divin où les juges dirigent les âmes des morts soit vers le ciel (pour les justes), soit sous la terre (pour les injustes) pour y subir des récompenses ou des punitions proportionnelles à leurs actes passés. Ce mythe constitue un élément essentiel de l’argumentation platonicienne, l’accord fondamental entre justice et bonheur étant clairement affirmé dans ce livre X (618 e-619 b et 621 c6-d3) (*).
(*) Daniel BABUT, « L’unité du livre X de la République et sa fonction dans le dialogue |
| 5↑ | « Le spectacle des âmes choisissant leur condition, ajoutait Er, valait la peine d’être vu, car il était pitoyable, ridicule et étrange. En effet, c’était d’après les habitudes de la vie précédente que, la plupart du temps, elles faisaient leur choix. Il avait vu, disait-il, l’âme qui fut un jour celle d’Orphée choisir la vie d’un cygne, parce que, en haine du sexe qui lui avait donné la mort, elle ne voulait point naître d’une femme ; il avait vu l’âme de Thamyras choisir la vie d’un rossignol, un cygne échanger sa condition contre celle de l’homme, et d’autres animaux chanteurs faire de même. L’âme appelée la vingtième à choisir prit la vie d’un lion : C’était celle d’Ajax, fils de Télamon, qui ne voulait plus renaître à l’état d’homme, n’ayant pas oublié le jugement des armes. La suivante était l’âme d’Agamemnon ; ayant elle aussi en aversion le genre humain, à cause de ses malheurs passés, elle troqua sa condition contre celle d’un aigle. Appelée parmi celles qui avaient obtenu un rang moyen, l’âme d’Atalante, considérant les grands honneurs rendus aux athlètes, ne put passer outre, et les choisit. Ensuite il vit l’âme d’Epéos, fils de Panopée, passer à la condition de femme industrieuse, et loin, dans les derniers rangs, celle du bouffon Thersite revêtir la forme d’un singe. Enfin l’âme d’Ulysse, à qui le sort avait fixé le dernier rang, s’avança pour choisir ; dépouillée de son ambition par le souvenir de ses fatigues passées, elle tourna longtemps à la recherche de la condition tranquille d’un homme privé ; avec peine elle en trouva une qui gisait dans un coin, dédaignée par les autres ; et quand elle l’aperçut, elle dit qu’elle n’eût point agi autrement si le sort l’avait appelée la première et, joyeuse, elle la choisit. Les animaux, pareillement, passaient à la condition humaine ou à celle d’autres animaux, les injustes dans les espèces féroces, les justes dans les espèces apprivoisées : il se faisait ainsi des mélanges de toutes sortes. » PLATON La République, Livre X (traduction Robert Baccou). |
| 6↑ | « Tels sont, dis-je, à l’égard des dieux, les discours qu’il faut tenir et ne pas tenir, dès l’enfance, à des hommes qui devront honorer les dieux et leurs parents, et faire grand cas de leur mutuelle amitié. Et ces conclusions me paraissent fort justes. Mais, s’ils doivent être courageux, ne faut-il pas aussi leur tenir des discours propres à leur ôter, autant que possible, la crainte de la mort ? Ou penses-tu qu’on puisse devenir courageux en ayant en soi cette crainte ? Par Zeus, répondit-il, je ne le pense pas ! Mais quoi ! celui qui croit à l’Hadès et se le représente comme un lieu terrible, penses-tu qu’il ne craigne pas la mort, et dans les combats la préfère à la défaite et à la servitude ? Nullement. Il faut donc encore, comme il semble, surveiller ceux qui entreprennent de raconter ces fables, et les prier de ne point blâmer, d’une manière simpliste, les choses de l’Hadès, mais plutôt de les louer ; car leurs récits ne sont ni vrais ni utiles à de futurs guerriers. Il le faut assurément, dit-il. Nous effacerons par conséquent, repris-je, à commencer par ces vers, toutes les assertions de ce genre : « J’aimerais mieux, valet de labour, être aux gages d’un autre, d’un homme pauvre et menant vie étroite, que régner sur ces morts, sur tout ce peuple éteint ! » et celle-ci : (368d) « (Aïdônée craignit) qu’aux mortels et aux immortels n’apparussent les demeures effrayantes, ténébreuses, que les dieux eux-mêmes ont en horreur ! » et ceci encore : « Ah ! dieux ! de nous il est encore aux demeures d’Hadès une âme et une image, mais privée de tout sentiment ». Et « seul (Tirésias) garde le sentiment parmi l’agitation des ombres ». Et encore : « Son âme, s’envolant de son corps s’en alla chez Hadès, déplorant son destin, quittant sa force et sa jeunesse ». Et : « Mais l’âme sous terre, telle une fumée, s’en allait en poussant des cris aigus ». Et ceci : « Comme des chauves-souris dans le fond d’un antre sacré prennent leur vol en criant, et s’attachent les unes aux autres, quand l’une d’elles tombe de la file qui s’accroche au rocher, ainsi, avec des cris stridents, elles partaient ensemble ». Pour ces passages et tous ceux de même genre, nous prierons Homère et les autres poètes de ne point trouver mauvais que nous les effacions ; ce n’est point qu’ils manquent de poésie, et ne flattent l’oreille du grand nombre : mais, plus ils sont poétiques, moins il convient de les laisser entendre à des enfants et à des hommes qui doivent être libres, et redouter l’esclavage plus que la mort. Tu as parfaitement raison. Donc, tous les noms terribles et effrayants relatifs à ces sujets sont aussi à rejeter : ceux de Cocyte, de Styx, d’habitants des enfers, de spectres, et d’autres du même genre qui font frissonner ceux qui les entendent. Peut-être ont-ils leur utilité sous quelque autre rapport ; mais nous craignons qu’un tel frisson n’enfièvre et n’amollisse exagérément nos gardiens. Et c’est à bon droit, dit-il, que nous le craignons. Il faut donc retrancher ces noms ? Oui. Et les remplacer, en prose et en poésie, par des mots d’un caractère opposé. Evidemment. (387d) Nous retrancherons aussi les lamentations et les plaintes qu’on met dans la bouche des grands hommes. Il y a nécessité, dit-il, de retrancher cela avec le reste. […] Nous aurons raison, dit-il. Encore une fois, nous prierons donc Homère et les autres poètes de ne pas nous représenter Achille, le fils d’une déesse « […] tantôt couché sur le côté, tantôt sur le dos, et tantôt la face contre terre, puis se levant, » et errant, l’âme agitée, « sur le rivage de la mer inféconde » , « ni prenant à deux mains la cendre du foyer et se la répandant sur la tête », ni pleurant et se lamentant tant de fois et de telles façons qu’Homère l’a représenté ; ni Priam, que sa naissance approchait des dieux, « suppliant, se roulant dans la poussière, appelant chaque homme par son nom ». Et nous les prierons plus instamment encore de ne pas nous représenter les dieux en pleurs et disant: « Hélas! infortunée ! Hélas ! malheureuse mère du plus noble des hommes ». Et s’ils parlent ainsi des dieux, que, du moins, ils n’aient pas l’audace de défigurer le plus grand des dieux, au point de lui faire dire : « Hélas ! c’est un homme cher, fuyant autour de la ville, qu’aperçoivent mes yeux, et mon cœur en est désolé » ; et ailleurs : « Hélas pour moi ! le destin de Sarpédon, le plus cher des hommes, veut qu’il soit dompté par Patrocle, fils de Ménoetios ». PLATON, La République, Livre II (Œuvres de Platon, traduites par Victor COUSIN, tome IX, Paris, Rey et Gravier, 1833). |
| 7↑ | « La descente aux Enfers (268-336)
Ils allaient obscurs sous la nuit solitaire parmi l’ombre, à travers les palais vides de Dis et son royaume d’apparences ; ainsi par une lune incertaine, sous une clarté douteuse, on chemine dans les bois quand Jupiter a enfoui le ciel dans l’ombre et que la nuit noire a décoloré les choses. Avant la cour elle-même, dans les premiers passages de l’Orcus, les Deuils et les Soucis vengeurs ont installé leur lit ; les pâles Maladies y habitent et la triste Vieillesse, et la Peur, et la Faim, mauvaise conseillère, et l’affreuse Misère, larves terribles à voir, et le Trépas et la Peine ; puis le Sommeil frère du Trépas, et les Mauvaises Joies de l’âme, la Guerre qui tue l’homme, en face sur le seuil, et les loges de fer des Euménides, la Discorde en délire, sa chevelure de vipères nouée de bandeaux sanglants. Au milieu, un orme impénétrable, démesuré, déploie ses branches, ses bras chargés d’ans ; on dit que les Songes vains y ont confusément leur demeure, immobiles sous toutes les feuilles. Là encore, en foule, les formes monstrueuses d’êtres terribles, des Centaures ont pris quartier devant la porte, des Scylla à la double nature, le centuple Briarée, la bête de Lerne sifflant affreusement, la Chimère armée de flammes, des Gorgones, des Harpyes et l’apparence d’une ombre à trois corps Ici, pressé d’une terreur soudaine, Énée saisit son épée, à ces êtres qui viennent il en présente la pointe dégainée et si sa docte compagne ne l’avertissait que ce sont là vies ténues, sans corps, voletant sous la creuse apparence d’une forme, il allait fondre sur eux et des coups de son fer fendre vainement des ombres. De là une voie mène dans le Tartare vers les eaux de l’Achéron. Gouffre mêlé de fange, en un immense tournoiement, il bout et rejette en hoquetant tout son sable dans le Cocyte. Un passeur effrayant monte la garde près de ces flots mouvants, Charon, sale, hérissé, terrible ; des poils blancs foisonnent incultes sur son menton, ses yeux fixes sont de flamme ; un manteau sordide est noué sur ses épaules et pend. Il pousse lui-même la barque avec une perche, sert les voiles et dans sa gabare noircie transporte les corps ; vieux, sans doute, mais c’est un dieu, une vieillesse verte et pleine de sang. Là, vers les rives toute une foule, en désordre, se ruait, des mères et des hommes, les corps désormais sans vie de héros magnanimes, des garçons, de jeunes vierges, des fils mis au bûcher sous les yeux de leurs parents. Aussi nombreux que dans lus bois au premier froid de l’automne les feuilles se détachent et tombent, ou que, volant du large vers la terre, se serrent nombreux les oiseaux lorsque la saison froide les chasse au-delà de la mer et les pousse aux pays du soleil. Ils étaient debout, suppliant qu’on les fit passer les premiers, ils tendaient leurs mains, avides, dans leur désir de la rive ultérieure. Mais l’inflexible nocher tantôt prend ceux-ci, tantôt prend ceux-là ; les autres, il les déloge et les repousse loin de la grève. » « Passage du Styx – Charon et Cerbère (384-425) « Dès que le nocher, depuis les flots du Styx, les aperçoit de loin s’avançant par le bois silencieux et dirigeant leurs pas vers la rive, il les interpelle, et d’emblée les accable d’invectives : « Qui que tu sois, homme en armes qui te diriges vers nos fleuves, allons, de là où tu es, dis-moi pourquoi tu viens, et arrête-toi. Ici, c’est le royaume des ombres, du sommeil et de la nuit qui endort : transporter dans la barque stygienne des corps en vie est interdit. D’ailleurs, je n’ai pas eu à me réjouir, à leur arrivée ici, d’avoir accueilli sur le marais l’Alcide, et Thésée et Pirithoüs, bien qu’ils fussent nés de dieux et dotés de forces invincibles. Le premier saisit de sa main et enchaîna le gardien du Tartare, qu’il avait arraché, tout tremblant, du trône même du roi ; les autres tentèrent d’enlever notre souveraine à la couche de Dis ». À ces dires, la prophétesse de l’Amphrysos répondit brièvement : « Ici, point de traîtrise comparable ; cesse de t’inquiéter, nos traits n’apportent pas de violence ; le gigantesque geôlier pourra aboyant sans fin dans son antre, terroriser les ombres exsangues, et la chaste Proserpine surveiller le seuil de son oncle paternel. Le Troyen Énée. illustre pour sa piété et ses faits d’armes, descend auprès de son père, chez les ombres profondes de l’Érèbe. Si le spectacle d’une si grande piété ne t’apitoie nullement, reconnais du moins ce rameau ». Et elle découvre le rameau dissimulé sous son vêtement. Le cœur gonflé de colère s’apaise ; et plus rien n’est dit. Lui, admirant le don vénérable, la baguette miraculeuse qu’il aperçoit après si longtemps, tourna sa barque bleu sombre et s’approcha de la rive. Alors, il fait reculer les autres âmes, assises sur les longs bancs, et vide le pont: en même temps, il accueille dans sa coque le grand Énée. Sous le poids, la barque faite de pièces agencées gémit et par ses fentes prend en abondance l’eau du marais. Finalement la prophétesse et le héros indemnes traversent le fleuve, et sont déposés sur une fange informe, parmi les algues glauques. L’énorme Cerbère, monstrueux, couché dans un antre en face, aboie de ses trois gueules, faisant résonner au loin ces royaumes. La prêtresse. voyant déjà autour de ses cous se dresser des couleuvres, lui jette une boulette soporifique de miel et de fruits traités. Lui, enragé de faim, ouvre largement ses trois gueules, et saisit ce qu’on lui a jeté ; il relâche alors son immense échine, gisant sur le sol, et couvre de toute sa longueur l’antre tout entier. Énée en hâte franchit l’entrée, tandis que son gardien est endormi, et rapidement s’éloigne de la rive du fleuve sans retour. » « Rencontre avec son père Anchise, au bord du Léthé (vers 679 – 702) « De son côté, le vénérable Anchise, au fond d’une vallée verdoyante, observait, en les passant en revue avec soin, les âmes prisonnières destinées à rejoindre la lumière d’en haut ; et justement, il considérait toute la série des siens, ses chers descendants, les destinées et le sort des héros, leurs caractères et leurs exploits. Dès qu’il vit, en face de lui, Enée s’avancer tout joyeux à travers les herbes, il lui tendit les deux mains ; les larmes inondaient ses joues, et de sa bouche sortit ce cri : « Tu es venu enfin, et ta piété, comme ton père l’avait pressenti, a triomphé des difficultés du voyage ! Il m’est donné, mon fils, de voir ton visage, d’entendre et d’échanger des paroles familières ! Certes, j’en rêvais et je pensais, en décomptant les jours, que tu viendrais ; mon attente inquiète n’a pas été abusée. Que de terres, quelles immensités tu as traversées, avant que je t’accueille ! Quels dangers extraordinaires t’ont éprouvé ! Comme j’ai craint les torts que pouvait te faire le royaume de Libye ! » Et Enée de lui répondre : « C’est ton image, père, ta triste image, qui, si souvent présente devant moi, m’a amené vers ce seuil ; notre flotte est ancrée dans la mer tyrrhénienne. Laisse-moi, père, laisse-moi serrer ta main, et ne te soustrais pas à notre étreinte ». Pendant qu’il parlait, son visage ruisselait d’abondantes larmes. Par trois fois, il tenta d’entourer de ses bras le cou paternel ; par trois fois l’image vainement saisie lui échappa des mains, à l’égal des brises légères, et toute pareille à un songe qui s’envole. » VIRGILE, Énéide, chant VI : Énée aux enfers (traduction Jacques PERRET, Paris, C.U.F., 1978). |
| 8↑ | « Orphée et Eurydice.
« De là, vêtu de son manteau safran, Hyménée s’éloigne OVIDE, Les Métamorphoses, Livres X et XI (traduction Danièle ROBERT), Arles, Actes Sud, 2001. |
| 9↑ | « Dante ALIGHIERI, L’Enfer, XXVI, |
| 10↑ | « Un mythe devenu topos : La descente aux Enfers », Lettres volées, mise en ligne : https://www.yumpu.com/fr/document/view/16243268/un-mythe-devenu-topos-la-descente-aux-enfers-lettres-volees |
