Bocca degli Abati (… – av. 1300) : noble florentin membre de la faction gibeline, Bocca degli Abati combattit parmi les Guelfes florentins lors de la bataille de Monteaperti (1260). Depuis que Dante l’a évoqué sur un mode allusif dans le chant XXXII de l’Enfer [1]Dante fait une première allusion à Monteaperti dans le chant X de l’Enfer, lors de sa rencontre dramatique avec Farinata degli Uberti, chef des Gibelins de Florence qui combattit à Montaperti dans les rangs ennemis. « La seconde fois que Dante mentionne Montaperti, c’est au chant XXXII de l’Enfer, dans la seconde région du neuvième cercle, là où les traîtres à leur … Poursuivre, il est soupçonné d’être le personnage central d’une trahison de son camp selon une historiographie florentine plus soucieuse de promouvoir une réputation flatteuse de la cité que d’établir une vérité historique [2]« Le lieu de la rencontre et les trois mots « Montaperti », « Bocca » et « traître » suffisent au poète pour résumer de façon saisissante l’événement et en donner une interprétation d’autant plus définitive qu’elle semble déjà établie en raison même du recours à la seule allusion. Il n’y a plus d’autre explication possible à la … Poursuivre. Lors de l’assaut des troupes allemandes de Manfred, il se trouvait dans les rangs de la cavalerie guelfe près de Jacopo de’ Pazzi, lequel brandissait l’étendard florentin en tête des rangs. Quelqu’un aurait alors coupé la main de ce dernier avec l’intention de faire tomber le drapeau. Bocca fut parmi les principaux suspects de cet acte de trahison qui mit la cavalerie des Guelfes en déroute, ainsi privée de son gonfalon. Les troupes Guelfes qui purent échapper au massacre se retirèrent vaincues le 4 septembre 1260.
Bocca degli Abati, Guelphe avant la bataille, fut parmi les Gibelins qui revinrent victorieux à Florence après la bataille ; pourtant, après la revanche du parti guelfe, il fut simplement exilé (1266), signe qu’il n’y avait pas suffisamment de preuves pour lui reprocher la trahison.
Traversant l’Anténore, la deuxième zone du neuvième cercle où sont punis les traîtres à la patrie, Dante se cogne le pied contre une tête dépassant de la glace (il écrit lui-même qu’il ne peut expliquer si c’est de sa propre volonté, celle du destin ou par une volonté divine), qui maudit et fait une brève référence à la vengeance de Montaperti. Ce qui a pour effet de le rendre suspect aux yeux de Dante : le poète demande à Virgile de l’attendre un moment, retourne vers le damné, l’invite à prononcer son nom. Devant son refus catégorique (les deux se livrent une véritable dispute), Dante devient violent et s’empare du damné par la peau du cou, menaçant de lui arracher les cheveux et sur un énième refus, lui en ôte plus d’une mèche. C’est alors qu’un autre damné trahit Bocca et révèle son nom à Dante.
Io avea già i capelli in mano avvolti,
e tratto glien’avea più d’una ciocca,
latrando lui con li occhi in giù raccolti,
quando un altro gridò : « Che hai tu, Bocca?
non ti basta sonar con le mascelle,
se tu non latri? qual diavol ti tocca? ».
« Omai », diss’io, « non vo’ che più favelle,
malvagio traditor; ch’a la tua onta
io porterò di te vere novelle ».
Je tenais dans ma main ses cheveux enroulés,
dont j’avais arraché déjà plusieurs mèches,
et lui, il aboyait, les yeux à terre,
quand un autre cria : « Qu’as-tu donc, Bocca ?
claquer des mâchoires ne te suffit pas,
il faut que tu aboies ? quel démon te pique ? »
« A présent, je n’ai plus besoin que tu parles,
traître maudit », lui dis-je, « et à ta honte
je porterai là-haut de tes vraies nouvelles. [3]Dante ALIGHIERI, La Divina Comédie (sous la direction de Carlo Ossola ; traduction de Jacqueline Risset), Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 2021, (Enfer, XXXII, 103-11, pp. 252-253). »
Notes
| 1↑ | Dante fait une première allusion à Monteaperti dans le chant X de l’Enfer, lors de sa rencontre dramatique avec Farinata degli Uberti, chef des Gibelins de Florence qui combattit à Montaperti dans les rangs ennemis. « La seconde fois que Dante mentionne Montaperti, c’est au chant XXXII de l’Enfer, dans la seconde région du neuvième cercle, là où les traîtres à leur patrie sont plongés dans les glaces éternelles. Il heurte une tête qui lui crie en pleurant : « Pourquoi me foules-tu ? Si tu ne viens pas accroître la vengeance de Montaperti, pourquoi me tourmentes-tu ? » (Enfer, XXXII, vv. 79-81). Il s’ensuit une scène dans laquelle le poète se comporte avec une rare violence physique et verbale. Il empoigne le damné par la peau du cou pour lui faire avouer son nom puis par les cheveux qu’il cherche à arracher. Il en a déjà enlevé « plus d’une mèche » quand un autre damné interpelle l’infortuné. En entendant le nom de Bocca, Dante s’exclame : « je ne tiens plus que tu parles, traître pervers, et à ta honte je porterai là-haut des nouvelles exactes de toi » (Ibid., vv. 109-111). |
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| 2↑ | « Le lieu de la rencontre et les trois mots « Montaperti », « Bocca » et « traître » suffisent au poète pour résumer de façon saisissante l’événement et en donner une interprétation d’autant plus définitive qu’elle semble déjà établie en raison même du recours à la seule allusion. Il n’y a plus d’autre explication possible à la défaite cuisante des Florentins. À quel moment eut lieu dans l’historiographie florentine le passage d’une déroute militaire à une défaite uniquement provoquée par une trahison ? Nous possédons quelques éléments de réponse grâce à la datation, même approximative, des écrits. Guittone d’Arezzo qui écrit entre 1260 et 1263 n’en a pas plus connaissance que le chroniqueur siennois. Les Gesta florentinorum, et les chroniques qui leur restent fidèles, n’en font pas davantage mention. En revanche Paolino Pieri, dont la chronique devient plus personnelle à partir de 1270, semble le mieux informé. L’œuvre de Martin de Troppau, qui fait allusion à une trahison, est divulguée à Rome vers 1270 et son auteur meurt en 1278 ce qui constitue, de fait, la date limite possible de construction de la légende. Un dernier élément semble accréditer les alentours de 1270 : la datation du Tesoretto de Brunetto Latini. En effet, la trame narrative de l’ouvrage, écrit selon Pietro G. Beltrami vers 1268 (*), est un voyage que le héros “Maître Brunetto” réalise en traversant des lieux symboliques mais qui commence par une ambassade en Espagne bien réelle (**). Sur le chemin du retour, Brunetto rencontre un écolier, venant de Bologne sur un mulet bai et lui demande des nouvelles de Toscane. Le jeune homme « […] me dit aussitôt courtoisement qu’à Florence les Guelfes par imprévoyance et force de guerre étaient bannis de la ville, et le dommage était grand en morts et en prisonniers. (***) » Cette nouvelle concernait directement Brunetto qui ne put rentrer dans sa patrie qu’en 1266. L’annonce de Montaperti est préparée par les vers précédents qui rappellent la chanson de Guittone : « Le Trésor commence. / Au temps où Florence tant fleurissait et fructifiait / qu’elle était pleinement / la Dame de Toscane » (****). La figure rhétorique qui associe Florence à une fleur était, certes, largement répandue dans la poésie lyrique contemporaine mais il nous semble qu’ici elle ne se limite pas à un jeu poétique. Rien n’est dit de la bataille et de ses causes, cela semble inutile : la rencontre a lieu à Roncevaux, lieu symbolique, s’il en est, de trahison et suggère suffisamment l’interprétation qu’il faut faire de la bataille de Montaperti. Coup de génie ou simple écho d’une rumeur déjà existante, l’allusion du Tesoretto permet de constater qu’en moins de dix ans, la propagande florentine avait su donner une lecture favorable de l’événement. Il ne pouvait en être autrement dès lors que la faction guelfe reprenait le pouvoir sur les bords de l’Arno. Pour autant, à ce retour au pouvoir, les Guelfes se sont contentés d’exiler Bocca degli Abati, ce qui n’aurait sans doute pas été le sort d’un traître avéré. Il importait davantage qu’il le fût au regard de l’Histoire. » Colette Gros, Montaperti, entre défaite et trahison, dans Claude Carozzi et Huguette Taviani-Carozzi (dir.), Faire l’événement au Moyen Âge, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2007, pp. 103-118.
(*) Pietro G. BELTRAMI, « Tre schede sul Tresor », Annali della Scuola Normale Superiore di Pisa, ser. 3a, XXIII, 1993, p. 134-138. L’hypothèse traditionnelle situait la composition de l’œuvre en France vers 1261. La datation du Tesoretto est essentielle pour cet épisode car, en 1261, Brunetto Latini est toujours banni mais, en 1268, il ne l’est plus. L’analyse que nous avons faite de l’interprétation de Montaperti paraît confirmer la datation proposée par P. G. Beltrami. (N. d. l’A.) (**) Cette ambassade, effectuée en 1259 pour Florence auprès d’Alphonse X de Castille, avait pour but d’obtenir qu’il intervienne en Italie contre Manfred (N. d. l’A.). (***) La prosa del Duecento, Letteratura italiana, storia e testi, a cura di Cesare Segré e Mario Marti, Milano-Napoli, Ricciardi, 1954, vol. III, pp. 245-248 (N. d. l’A.). (****) La prosa del Duecento, op. cit., vv. 113-118, p. 245. Cf. la première et la dernière stance de la chanson de Guittone supra note 16 (« la noble Fleur toujours florissante ») et note 19 (« Florence fleur qui toujours renaît »). La chanson de Guittone ayant été écrite entre septembre 1260 et mai 1261, Brunetto Latini a nécessairement composé le Tesoretto à une date ultérieure (N. d. l’A). |
| 3↑ | Dante ALIGHIERI, La Divina Comédie (sous la direction de Carlo Ossola ; traduction de Jacqueline Risset), Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 2021, (Enfer, XXXII, 103-11, pp. 252-253). |
