
Léonard de Vinci (Vinci, 1452 – Amboise, 1519)
Uomo vitruviano o Le proporzioni del corpo umano secondo Vitruvio (L’Homme de Vitruve ou Les proportions du corps humain selon Vitruve), v. 1989-1490 [1]La datation du dessin est incertaine : Luc IG Heydenreich (*) et Arthur Popham (**) le dataient des années comprises entre 1485 et 1490, tandis que Wilhelm Valentiner (***) le faisaient remonter à 1478, sur la base des affinités du dessin avec le style de Verrocchio (****), qui apparaissent évidentes surtout dans la tête. La datation au début des années 90 du XVe siècle est due à Carlo … Poursuivre.
Pointe métallique, plume, encre brune et lavis brun sur papier préparé blanc, 34,4 x 24,5 cm.
Inscriptions [2]Les textes comportent quelques abréviations scribales et une seule rature. :
- (dans la partie supérieure) : « Vetruvio, architetto, mette nella sua opera d’architectura, chelle misure dell’omo sono dalla natura disstribuite in quessto modo cioè che 4 diti fa 1 palmo, et 4 palmi fa 1 pie, 6 palmi fa un chubito, 4 cubiti fa 1 homo, he 4 chubiti fa 1 passo, he 24 palmi fa 1 homo ecqueste misure son ne’ sua edifiti. Settu apri tanto le gambe chettu chali da chapo 1/14 di tua altez(z)a e apri e alza tanto le bracia che cholle lunge dita tu tochi la linia della somita del chapo, sappi che ‘l cientro delle stremita delle aperte membra fia il bellicho. Ello spatio chessi truova infralle gambe fia triangolo equilatero » [3]« Vitruve, architecte, dit dans son ouvrage sur l’architecture (*) que la Nature a distribué les mesures du corps humain de telle sorte que quatre doigts font une paume, et quatre paumes font un pied, six paumes font un coude ; quatre coudes font la hauteur d’un homme. Et quatre coudes font un double pas, et vingt-quatre paumes font un homme ; et il a utilisé ces … Poursuivre
- (sous l’image) : « Tanto apre l’omo nele braccia, quanto ella sua altezza. Dal nasscimento de chapegli al fine di sotto del mento è il decimo dell’altez(z)a del(l)’uomo. Dal di sotto del mento alla som(m)ità del chapo he l’octavo dell’altez(z)a dell’omo. Dal di sopra del petto alla som(m)ità del chapo fia il sexto dell’omo. Dal di sopra del petto al nasscimento de chapegli fia la settima parte di tutto l’omo. Dalle tette al di sopra del chapo fia la quarta parte dell’omo. La mag(g)iore larg(h)ez(z)a delle spalli chontiene insè [la oct] la quarta parte dell’omo. Dal gomito alla punta della mano fia la quarta parte dell’omo, da esso gomito al termine della isspalla fia la octava parte d’esso omo ; tutta la mano fia la decima parte dell’omo. Il membro virile nasscie nel mez(z)o dell’omo. Il piè fia la sectima parte dell’omo. Dal di sotto del piè al di sotto del ginochio fia la quarta parte dell’omo. Dal di sotto del ginochio al nasscime(n)to del membro fia la quarta parte dell’omo. Le parti chessi truovano infra il mento e ‘l naso e ‘l nasscimento de chapegli e quel de cigli ciasscuno spatio perse essimile alloreche è ‘l terzo del volto. » [4]« Si tu écartes les jambes assez pour que ta hauteur diminue d’un quatorzième, et si tu ouvres et lèves les bras de sorte que les majeurs arrivent au niveau du sommet de la tête, sache que le nombril se trouvera au milieu entre les extrémités des membres écartés et que tes jambes écartées formeront deux des côtés d’un triangle équilatéral (*). La longueur des bras étendus … Poursuivre.
Venise, Gallerie dell’Accademia, inv. 228.
Témoin d’une époque qui aura rêvé une perfection universelle dont l’homme serait la mesure, à la fois étude rigoureusement scientifique du corps humain et de son anatomie, et manifeste d’une pensée fondée sur la certitude que l’homme, créé à l’image de Dieu, incarne, par ses proportions inscrites dans les formes parfaites du cercle et du carré, l’ordre de la Création ainsi que le modèle géométrique idéal de toute création architecturale, cette feuille, connue universellement, est aussi, ou avant tout, une magnifique œuvre d’art née de la main de l’un des princes de l’histoire de l’art. La minutie de l’écriture spéculaire [5]L’écriture spéculaire (« en miroir ») utilisée par Léonard de Vinci correspond à une transcription dans l’ordre inverse du mode de lecture normal des mots de la langue ainsi que des lettres qui les constituent. Un miroir permet de la déchiffrer. rivalise avec la perfection du dessin dont elle constitue le commentaire. Ici, le rapport visuel qu’entretiennent l’image et les textes qui l’accompagnent naît essentiellement de l’articulation étroite de ces derniers avec les éléments de composition de l’ensemble, respectant scrupuleusement les marges et les contours formels qu’ils contribuent à magnifier.
Au cours de ses recherches sur les rapports arithmétiques et géométriques qui régissent le vivant, Léonard de Vinci s’est penché sur le canon du De architectura de Vitruve. Celui-ci, notamment, y inscrit le corps humain dans le cercle et le carré [6]« L’ordonnance d’un édifice consiste dans la proportion, chose à laquelle l’architecte doit apporter le plus grand soin. Or, la proportion naît du rapport de grandeur que les Grecs appellent ἀναλογία [analogía : rapport]. Ce rapport est la convenance de mesure qui existe entre une certaine partie des membres d’un ouvrage et le tout ; c’est … Poursuivre. Prenant la suite de nombreux commentateurs, Léonard propose une interprétation personnelle de ce passage aussi célèbre que laconique. Vitruve expliquait qu’un homme aux bras et aux jambes écartés s’inscrit à la fois dans un cercle et dans un carré, figures géométriques parfaites, faisant du nombril le centre du corps humain. Léonard de Vinci, qui a effectué de nombreuses mesures anthropométriques, corrige la théorie de Vitruve, articule la relation à la fois au carré (fig. 1) et au cercle (fig. 2), ce que l’architecte romain ne fait pas, et corrige les valeurs – très abstraites – en fonction de sa propre expérience des données anthropologiques. Ainsi, le corps humain s’inscrit dans un carré, si son centre est situé au niveau du pubis, et dans un cercle, si son centre est déterminé par le nombril. Les mesures des formes organiques rejoignent ainsi la régularité et la mesure géométriques : c’est le principe même de la théorie de la divine proportion.
Si le dessin porte en lui l’écho des nombreuses réflexions qui ont porté auparavant sur la relation entre l’homme et l’univers, l’intention principale de Léonard de Vinci est de visualiser en une image synthétique un certain nombre de mesures anthropométriques permettant à l’artiste de créer à son tour n’importe quelle figure humaine. Pour ce faire, il identifie le texte de Vitruve comme sa source première et écrit, au-dessus du dessin : « Vitruve, l’architecte, affirme dans son œuvre architecturale que les mesures de l’homme sont ainsi distribuées par la nature ». En bonne logique, Léonard utilise les unités de mesures en usage avant l’introduction du système métrique : c’est grâce à l’échelle de référence donnée en pouces et en paumes, que l’artiste a tracé au bas du dessin [7]Voir note ., qu’il est possible de vérifier à l’aide d’un compas les relations anthropométriques figurées sur le dessin. Ainsi, s’il est vrai qu’une paume est composée de quatre pouces, selon une mesure également commune à l’Egypte ancienne, il est également vrai que six paumes couvrent une coudée, c’est-à-dire la distance entre l’extrémité du majeur et le pli du coude ; de même, il est exact que quatre coudées constituent la hauteur totale de la figure (reproduction en ouverture et fig. 3).
Léonard a pris soin de marquer les différents points de référence afin que les mesures qu’il donne à la figure humaine soient plus facilement vérifiables. De fait, si l’on choisit une ouverture de compas égale à la largeur d’une main, il est possible de s’assurer qu’elle rentre six fois dans la mesure d’une coudée du membre supérieur. Cette même distance correspond également à chacun des segments du corps que Léonard a tracés d’une ligne fine à la hauteur du genou, du pubis et de la poitrine. Ce n’est pas par hasard qu’il précise, dans la longue légende qui accompagne la figure : « Des seins au-dessus de la tête se trouve la quatrième partie de l’homme ». Ce qui correspond à la « plus grande largeur des épaules », également soigneusement marquée par l’artiste (fig. 3).
Léonard explique encore que la distance « du coude à l’extrémité de l’épaule est [correspond à] un huitième de la distance ». Une mesure qui coïncide avec celle de la tête, puisqu’il écrit : « du dessous du menton jusqu’au sommet de la tête est un huitième de la taille de l’homme » (fig. 3).
Puis il poursuit : « La main entière est la dixième partie de l’homme […] Le pied est la septième partie de l’homme. Du dessous du pied jusqu’au dessous du genou c’est la quatrième partie de l’homme. au-dessous du genou, à la naissance du membre viril, se trouve la quatrième partie de l’homme [12]. »
Le pied, chez Vinci, mesure le septième de la hauteur du corps, contre le sixième chez Vitruve. L’artiste prend soin de marquer ici encore les différents points de référence afin que tout soit directement vérifiable. De fait, une ouverture des deux branches d’un compas [8]Durant l’Antiquité et le Moyen Âge, le compas à pointes sèches servait avant tout à reporter une unité de mesure sur une longueur ainsi que les mesures entre les plans et les pièces à réaliser. à la mesure d’un pouce peut être reportée six fois dans la longueur d’un avant-bras, soit une coudée. Cette même mesure correspond verticalement à tous les segments du corps que Léonard a marqués d’une ligne fine à la hauteur du genou, du pubis et de la poitrine. Ce n’est pas pour rien que, dans sa longue légende, il précise : « Des seins jusqu’au-dessus de la tête se trouve la quatrième partie [un quart] de l’homme ». Ce qui correspond à la « plus grande largeur des épaules », également soigneusement marquée par l’artiste.Erwin Panofsky, « Die entwicklung der Proportionslehre als Abbild der Stilentwicklung », dans Monatshelfe für Kunstwissenschaft, XIV, 1921 (« L’histoire de la théorie des proportions », L’Œuvre d’art et ses significations. Essais sur les « arts visuels » [trad. par Marthe et Bernard Teyssèdre], Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Sciences humaines », 1969, pp. 97 et 98).
Notes
Notes 1↑ La datation du dessin est incertaine : Luc IG Heydenreich (*) et Arthur Popham (**) le dataient des années comprises entre 1485 et 1490, tandis que Wilhelm Valentiner (***) le faisaient remonter à 1478, sur la base des affinités du dessin avec le style de Verrocchio (****), qui apparaissent évidentes surtout dans la tête. La datation au début des années 90 du XVe siècle est due à Carlo Pedretti (*****), qui situe le projet en relation avec les recherches de Léonard sur les bâtiments à planification centrale. Ce qui est sûr, c’est que la référence précise à Vitruve, citée par Léonard dans le long écrit explicatif qui accompagne l’œuvre, donne une indication précise des intérêts de Léonard à cette époque. (*) Ludwig Heinrich HEYDENREICH, I disegni di Leonardo da Vinci e della sua scuolo conservati nella galleria dell’Accademia di Venezia, Florence, Lange, Demsch & c., 1949, t. XVII.
(**) Arthur Ewart Popham, The drawing of Leonardo Da Vinci, Londres, Jonathan Cape, 1946, n. 215.
(***) Wilhelm Reinhold VALENTINER, « Leonardo as Verrocchio’s Coworker », Art Bulletin, XV, 1930, p. 64.
(****) Andrea di Michele di Cione dit Andrea Verrocchio (Florence, 1435 – Venise, 1488) : sculpteur, peintre et orfèvre florentin actif au cours de la seconde moitié du Quattrocento.
(*****) Carlo Pedretti, Leonardo architetto, Milan, Electa, 1978, p. 159.
2↑ Les textes comportent quelques abréviations scribales et une seule rature. 3↑ « Vitruve, architecte, dit dans son ouvrage sur l’architecture (*) que la Nature a distribué les mesures du corps humain de telle sorte que quatre doigts font une paume, et quatre paumes font un pied, six paumes font un coude ; quatre coudes font la hauteur d’un homme. Et quatre coudes font un double pas, et vingt-quatre paumes font un homme ; et il a utilisé ces mesures dans ses constructions. »
(*) VITRUVE, De architectura [entre 35 av. J.-C. et 25 av. J.-C.], III, 1, 2-3.4↑ « Si tu écartes les jambes assez pour que ta hauteur diminue d’un quatorzième, et si tu ouvres et lèves les bras de sorte que les majeurs arrivent au niveau du sommet de la tête, sache que le nombril se trouvera au milieu entre les extrémités des membres écartés et que tes jambes écartées formeront deux des côtés d’un triangle équilatéral (*). La longueur des bras étendus d’un homme est égale à sa hauteur. Depuis la racine des cheveux jusqu’au bas du menton, il y a un dixième de la hauteur d’un homme. Depuis le bas du menton jusqu’au sommet de la tête, un huitième. Depuis le haut de la poitrine jusqu’au sommet de la tête, un sixième ; depuis le haut de la poitrine jusqu’à la racine de cheveux, un septième. Depuis les tétons jusqu’au sommet de la tête, un quart de la hauteur de l’homme. La plus grande largeur des épaules est contenue dans le quart d’un homme. Depuis le coude jusqu’au bout de la main, un quart. Depuis le coude jusqu’à l’aisselle, un huitième. La main complète est un dixième de l’homme. La naissance du membre viril est au milieu. Le pied est un septième de l’homme. Depuis la plante du pied jusqu’en dessous du genou, un quart de l’homme. Depuis sous le genou jusqu’au début des parties génitales, un quart de l’homme. La distance du bas du menton au nez, et des racines des cheveux aux sourcils est la même, ainsi que l’oreille : un tiers du visage. »
(*) Voir fig. 2 ci-dessus.5↑ L’écriture spéculaire (« en miroir ») utilisée par Léonard de Vinci correspond à une transcription dans l’ordre inverse du mode de lecture normal des mots de la langue ainsi que des lettres qui les constituent. Un miroir permet de la déchiffrer. 6↑ « L’ordonnance d’un édifice consiste dans la proportion, chose à laquelle l’architecte doit apporter le plus grand soin. Or, la proportion naît du rapport de grandeur que les Grecs appellent ἀναλογία [analogía : rapport]. Ce rapport est la convenance de mesure qui existe entre une certaine partie des membres d’un ouvrage et le tout ; c’est d’après cette partie qu’on règle les proportions. Car il n’est pas d’édifice qui, sans proportion ni rapport, puisse être bien ordonné ; il doit avoir la plus grande analogie avec un corps humain bien formé. Or, voici les proportions que lui a données la nature : le visage, depuis le menton jusqu’au haut du front, à la racine des cheveux, est la dixième partie de la hauteur de l’homme ; la paume de la main, depuis l’articulation du poignet jusqu’au bout du doigt du milieu, a la même longueur ; la tête, depuis le menton jusqu’au sommet, forme la huitième partie ; même mesure par derrière ; depuis le haut de la poitrine jusqu’à la racine des cheveux, il y a une sixième partie, et jusqu’au sommet de la tête une quatrième. La longueur du visage se divise en trois parties la première s’étend depuis le bas du menton jusqu’au-dessous du nez ; la seconde, depuis le dessous du nez jusqu’au haut des sourcils, et la troisième, depuis cette ligne jusqu’à la racine des cheveux, qui termine le front. Le pied a la sixième partie de la hauteur du corps ; le coude, la quatrième, de même que la poitrine. Les autres membres ont aussi leurs mesures et leurs proportions ; c’est en les observant que les plus célèbres peintres et sculpteurs de l’antiquité ont acquis une réputation si grande et si durable. (*) »
(*) « Aedium compositio constat ex symmetria cuius rationem diligentissime architecti tenere debent. Ea autem paritur a proportione, quae graece ἀναλογίαdicitur. Proportio est ratae partis membrorum in omni opere totiusque commodulatio, ex qua ratio efficitur symmetriarum. Namque non potest aedis ulla sine symmetria atque proportione rationem habere compositionis, nisi uti ad hominis bene figurati membrorum habuerit exactam rationem.
Corpus enim hominis ita natura composuit, uti os capitis a mento ad frontem summam et radices imas capilli esset decimae partis; item manus palma ab articulo ad extremum medium digitum tantundem; caput a mento ad summum verticem octavae; tantumdem ab imis radices capillorum sextae, ad summum verticem quartae. Ipsius autem oris altitudinis tertia est pars ab imo mento ad imas nares; nasus ab imis naribus ad finem medio superciliorum tantundem; ab ea fine ad imas radices capilli, ubi frons efficitur, item tertiae partis. Pes vero altitudinis corporis sextae ; cubitus quartae; pectus item quartae. Reliqua quoque membra suas habent commensus proportiones, quibus etiam antiqui pictores et statuarii nobiles usi magnas et infinitas laudes sunt assecuti. » Vitruve, De l’architecture (trad. nouvelle par M. Ch.-L. Maufras), Paris, C. L. F. Panckoucke, 1847, III, 1, 1-3.
7↑ Voir note . 8↑ Durant l’Antiquité et le Moyen Âge, le compas à pointes sèches servait avant tout à reporter une unité de mesure sur une longueur ainsi que les mesures entre les plans et les pièces à réaliser.





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