
Guido di Pietro, dit Fra Angelico (Vicchio di Mugello [?], 1451 – Rome, 1453)
Circoncisione (Circoncision), 1448-1450. (1451-52)
Compartiment de l’Armadio degli Argenti (Armoire aux argents), tempéra sur panneau, env. 38,5 x 37 cm.
Inscriptions :
- (sur le rouleau supérieur) : « CIRCV(M)CIDIMINI DOMINO VIRI IVDA 7 AVFERTE P(RAE)PVTIA CORDIVM VESTRVM. IER. IIII. C. » [1]« Circumcidimini Domino (*), et auferte praeputia cordium vestrorum (**), viri Juda. Ier. IIII. c. » (« Purifiez-vous pour l’Eternel, circoncisez vos cœurs, ô hommes de Juda […] »). Jr 4, 4. (*) Circumcidimini Domino, littéralement : « Soyez circoncis pour le Seigneur ». (**) « […] auferte praeputia cordium vestrorum », littéralement : … Poursuivre
- (sur le rouleau inférieur) : « POSTQVA(M) CONSVMATI SVNT DIES OCTO VT CIRCV(M)CIDERET(UR) PVER VOCATV(M) E(ST) NOM(EN) EI(U)S IHES(U)S. LUCE. II. C. » [2]« Postquam consumati sunt dies octo ut circumcideretur puer vocatum est nomen eius Ihesus. Luce. II. c. » (« Le huitième jour, auquel l’enfant devait être circoncis, étant arrivé, on lui donna le nom de Jésus […] »). Lc 2, 21.
Provenance : Église de la Santissima Annunziata, Florence.
Florence, Museo Nazionale di San Marco.
L’édifice dans lequel se déroule la scène est une église dont le style apparaît contemporain de l’époque où Fra Angelico peint l’œuvre [3]Il s’agit du troisième compartiment de l’Armadio degli Argenti. : les hautes fenêtres en lancettes de l’abside, comme les voûtes en arcs brisés, soutenues par des pilastres cannelés, indiquent le mouvement de transition qui se manifeste à Florence au commencement du XVe siècle. Une petite foule vêtue de costumes antiques s’affaire autour d’une table. [4]Peu importe cette succession d’anachronismes puisqu’ils servent le sens de l’image. La table couverte d’une nappe ouvragée et d’un plat d’or, représente, comme l’indique sa position centrale dans l’abside, l’autel où Jésus, comme tous les autres enfants, subit la rituelle circoncision. Le prêtre, armé de deux petits silex, s’apprête à entailler la chair enfantine ; Marie et Joseph s’associent au sacrifice en maintenant fermement l’enfant (la Vierge, cependant, ne parvient pas tout à fait à cacher sa répulsion et détourne imperceptiblement le regard) ; l’enfant Jésus a les yeux et les mains élevés au ciel. En retrait derrière le prêtre se trouvent trois personnages qui paraissent servir la cérémonie.
L’historien de l’art Cyril Gerbron a proposé une lecture particulièrement éclairante de cette œuvre. Rappelant, en premier lieu, que « la comparaison du corps crucifié et blessé du Christ à un livre est, comme l’indique Beryl Smalley, un ‘lieu commun’ [5]Beryl SMALLEY, The Study of the Bible in the Middle Ages, Oxford, Basil Blackwell, 1952, p. 283, qui cite un texte du dominicain Jourdain de Saxe. Cf. aussi, notamment, N. BÉRIOU, L’avènement des maîtres de la Parole : la prédication à Paris au XIIIe siècle, Paris, Institut d’Études Augustiniennes, 1998, p. 369, 405, 451., souvent mis en image », il cite à l’appui de cette affirmation une lettre de Catherine de Sienne : « Il nous fut donné le livre écrit, c’est-à-dire le doux Verbe du Fils de Dieu, qui fut écrit sur le bois de la croix non pas avec de l’encre, mais avec du sang, avec les initiales des très douces et très sacrées plaies du Christ. Y aura-t-il un idiot si grand et d’entendement si faible qu’il ne saura pas le lire ? » [6]« Àcci dato el libro scritto, cioè el Verbo dolce del Figliuol di Dio, il quale fu scritto in sul legno della croce, non con incostro, ma con sangue, co’ capoversi delle dolcissime e sacratissime piaghe di Cristo. E quale sarà quello idiota grosso, e di sì basso intendimento che non le sapi lègiare ? ». Cet extrait de la lettre 309 de Catherine de Sienne est cité plus longuement dans … Poursuivre. Suit, enfin, cette analyse : « Un livre, et notamment une Bible, peut donc être compris comme une figure matérielle de l’Incarnation : il est à la fois le Logos, le discours par excellence que constitue la Bible, et une image du Christ crucifié.
Dans la Circoncision, l’attitude du Christ et la manière dont il est tenu sont pour le moins singulières : son corps est comme déployé selon un plan parallèle à celui de l’image et le geste de ses bras ne correspond pas à la réaction vraisemblable d’un nouveau-né. Le regardeur, ainsi invité à la réflexion, pouvait retrouver dans l’image un certain nombre de thèmes développés par les exégètes. Le corps nu et tendu de l’Enfant, ses bras écartés, rappellent l’image du Christ crucifié. Son regard dirigé vers le haut est une allusion aux Crucifixions qui figurent le Christ implorant son Père [7]« Et vers la neuvième heure, Jésus s’écria d’une voix forte : Éli, Éli, lama sabachthani ? c’est-à-dire : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27, 46) ; « Et à la neuvième heure, Jésus s’écria d’une voix forte : Éloï, Éloï, lama sabachthani ? ce qui signifie : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (Mc 15, … Poursuivre. La Circoncision est en effet considérée comme une préfiguration de la Passion, le début de l’œuvre rédemptrice du Christ. Jacques de Voragine écrit par exemple : ‘c’est en ce jour que, pour la première fois, il a commencé à répandre son sang, et ce sang versé constitua le début de notre rédemption’. Dans la liste des cinq effusions du sang christique établie par l’évêque de Gênes, la Circoncision est la première, le crucifiement la quatrième et la plaie au côté la cinquième [8]Jacques de VORAGINE, Légende dorée, Alain BOUREAU (éd.), Paris, Gallimard, 2004, p. 102.. Le lien figural entre ces événements vient aussi du fait qu’ils sont tous deux pensés comme un sacrifice volontaire. [9]Cf. Leo STEINBERG, La sexualité du Christ dans l’art de la Renaissance et son refoulement moderne, Paris, Gallimard, 1987 (New York, 1983), pp. 71-74.. Dans les images médiévales de la Circoncision, le Christ est toujours figuré comme consentant ; le fait qu’il lève lui-même les bras dans l’armadio rend l’idée d’acceptation du sacrifice particulièrement explicite.
Les silex [10]La Bible donne à deux reprises la précision selon laquelle la circoncision était pratiquée à l’aide d’un silex : « Cippora, sa femme, prit un silex, coupa le prépuce de son fils, en toucha le sexe de Moïse et dit : Tu es pour moi un époux de sang. » Ex 4, 25 ; « A cette même époque, l’Eternel dit à Josué : Fais-toi des couteaux de silex et circoncis cette deuxième … Poursuivre tenus par le prêtre sont tâchés de sang à l’endroit où ils ont entaillé la chair du Christ, mais on voit aussi une touche irrégulière de peinture bleue sur chacun d’eux. Un minuscule point bleu apparaît également à l’extrémité du sexe de l’Enfant. Le peintre propose ainsi une variation sur la comparaison établie entre le corps du crucifié et une page écrite de parchemin. Le Christ est un agneau, et certains parchemins étaient élaborés en cuir d’agneau. L’acte d’écriture est proche de l’acte de blesser (et peut donc évoquer la circoncision), puisque l’écriture est une incision dans une matière épaisse et vivante, une peau [11]Fra Angelico connaissait précisément les sensations associées à l’écriture, puisqu’il fut aussi enlumineur, et apprit certainement le métier de scribe.. Les plaies sont assimilées aux lettres comme l’écrit Catherine de Sienne, et le sang est assimilé à l’encre rouge utilisé pour la rubrication, c’est-à-dire la réalisation des initiales. Le peintre a employé le rouge et le bleu car, lorsque les scribes médiévaux utilisent une autre couleur que le rouge pour accentuer la clarté de la disposition du texte, la seconde couleur utilisée est toujours le bleu. Cette pratique apparaît dans l’armadio : l’initiale de l’un des versets de chaque image est rouge, l’initiale de l’autre verset est rouge ou bleue. Dans la Circoncision, le corps du Christ étendu de manière à s’inscrire sur un plan bidimensionnel, est donc une page où s’écrit une blessure qui préfigure celles de la Passion, soit la Vérité du Verbe : le sacrifice rédempteur. » [12]Cyril GERBRON, « Le Christ est une page. Exégèse et mémoire dans l’armadio degli argenti de Fra Angelico », Histoire de l’art, 71 (2013), p. 54. Mise en ligne : https://char.hypotheses.org/files/2019/09/Le_Christ_est_une_page._Exegese_et_memoire.pdf
Notes
| 1↑ | « Circumcidimini Domino (*), et auferte praeputia cordium vestrorum (**), viri Juda. Ier. IIII. c. » (« Purifiez-vous pour l’Eternel, circoncisez vos cœurs, ô hommes de Juda […] »). Jr 4, 4. (*) Circumcidimini Domino, littéralement : « Soyez circoncis pour le Seigneur ». (**) « […] auferte praeputia cordium vestrorum », littéralement : « ôtez le prépuce de vos cœurs ». |
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| 2↑ | « Postquam consumati sunt dies octo ut circumcideretur puer vocatum est nomen eius Ihesus. Luce. II. c. » (« Le huitième jour, auquel l’enfant devait être circoncis, étant arrivé, on lui donna le nom de Jésus […] »). Lc 2, 21. |
| 3↑ | Il s’agit du troisième compartiment de l’Armadio degli Argenti. |
| 4↑ | Peu importe cette succession d’anachronismes puisqu’ils servent le sens de l’image. |
| 5↑ | Beryl SMALLEY, The Study of the Bible in the Middle Ages, Oxford, Basil Blackwell, 1952, p. 283, qui cite un texte du dominicain Jourdain de Saxe. Cf. aussi, notamment, N. BÉRIOU, L’avènement des maîtres de la Parole : la prédication à Paris au XIIIe siècle, Paris, Institut d’Études Augustiniennes, 1998, p. 369, 405, 451. |
| 6↑ | « Àcci dato el libro scritto, cioè el Verbo dolce del Figliuol di Dio, il quale fu scritto in sul legno della croce, non con incostro, ma con sangue, co’ capoversi delle dolcissime e sacratissime piaghe di Cristo. E quale sarà quello idiota grosso, e di sì basso intendimento che non le sapi lègiare ? ». Cet extrait de la lettre 309 de Catherine de Sienne est cité plus longuement dans Jane TYLUS, Reclaiming Catherine of Siena : Literacy, Literature, and the Signs of Others, Chicago/Londres, Chicago University Press, 2009, pp. 254-255 ; le thème du Christ-livre dans l’œuvre écrit de la sainte est étudié pp. 225-259, avec de nombreuses autres citations. |
| 7↑ | « Et vers la neuvième heure, Jésus s’écria d’une voix forte : Éli, Éli, lama sabachthani ? c’est-à-dire : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27, 46) ; « Et à la neuvième heure, Jésus s’écria d’une voix forte : Éloï, Éloï, lama sabachthani ? ce qui signifie : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (Mc 15, 34). |
| 8↑ | Jacques de VORAGINE, Légende dorée, Alain BOUREAU (éd.), Paris, Gallimard, 2004, p. 102. |
| 9↑ | Cf. Leo STEINBERG, La sexualité du Christ dans l’art de la Renaissance et son refoulement moderne, Paris, Gallimard, 1987 (New York, 1983), pp. 71-74. |
| 10↑ | La Bible donne à deux reprises la précision selon laquelle la circoncision était pratiquée à l’aide d’un silex : « Cippora, sa femme, prit un silex, coupa le prépuce de son fils, en toucha le sexe de Moïse et dit : Tu es pour moi un époux de sang. » Ex 4, 25 ; « A cette même époque, l’Eternel dit à Josué : Fais-toi des couteaux de silex et circoncis cette deuxième génération d’Israélites. Josué se munit de couteaux de silex et circoncit les Israélites sur la colline d’Araloth. » Js 5, 2-3. |
| 11↑ | Fra Angelico connaissait précisément les sensations associées à l’écriture, puisqu’il fut aussi enlumineur, et apprit certainement le métier de scribe. |
| 12↑ | Cyril GERBRON, « Le Christ est une page. Exégèse et mémoire dans l’armadio degli argenti de Fra Angelico », Histoire de l’art, 71 (2013), p. 54. Mise en ligne : https://char.hypotheses.org/files/2019/09/Le_Christ_est_une_page._Exegese_et_memoire.pdf |

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