Blaise Pascal

Blaise Pascal (Clermont en Auvergne [aujourd’hui Clermont-Ferrand], 1623 – Paris, 1662) : mathématicien, physicien, inventeur, philosophe, moraliste et théologien, homme d’une intensité fiévreuse, à la mesure des violents maux de tête dont il a souffert toute sa vie [1]Dès sa dix-huitième année, Pascal souffre d’une mystérieuse maladie neurologique qui le laisse rarement un jour sans souffrance., homme plein de curiosités et de génie, que la remarquable éducation reçue de son père [2]« Cependant ma Mere estoit morte dès l’année 1626, que mon frere n’avoit que trois ans ; mon pere se voyant seul s’appliqua plus fortement aux soins de sa famille ; et comme il n’avoit point d’autre fils que celuy là, cette qualité de fils unique, et les autres qu’il reconnoissoit en cet enfant, luy donnerent une si grande affection pour luy, qu’il ne put se … Poursuivre a rendu présent à toutes les difficultés d’un environnement en profonde mutation. Penseur de la Grâce, s’il s’élève « contre les théoriciens de “l’homme mesure de toute chose” [3]Popularisée par Platon dans le Théétète (*) et le Cratyle (**), cette locution philosophique, attribuée à Protagoras (***) énonce le principe fondamental du relativisme, selon lequel rien n’existe indépendamment de celui qui le perçoit, c’est-à-dire que rien n’a de réalité objective, extérieure au sujet. (*) … Poursuivre, l’auteur des Pensées n’en est pas pour autant misanthrope. La pensée de la Grâce est un humanisme : aussi bien [Hervé Pasqua, auteur du compte-rendu de lecture présentement cité] va-t-il insister […] sur les pures amours de Pascal pour l’homme, effroyablement misérable, immanquablement destiné à la sainteté. C’est pourquoi dans son introduction l’auteur martèle à raison le thème du bonheur : relire Pascal aujourd’hui c’est, à la différence d’un modèle purement intellectuel du salut par la pensée poématique, rendre compte de l’aspiration humaine à la félicité et au comble de la joie. Seul un dieu peut nous sauver, il faut prendre la vaticination au sérieux, comme nous le confirme l’Epilogue : “La nature n’a pas en elle-même les ressources lui permettant de s’élever au-dessus d’elle-même, tel est le message des Pensées. Sans la Grâce elle ne peut rien et aucun moyen ne peut remplacer la grâce, telle est la doctrine enseignée dans les Ecrits. Le pouvoir, technique ou politique, est vain pour le salut. Un seul pouvoir peut sauver l’homme : celui du Christ, source d’une Grâce infiniment efficace et capable de générer un homme nouveau. Ainsi, le renversement christocentrique effectué par Pascal surmonte la tentation anthropocentrique de la modernité et conjure l’angoisse née d’un univers fermé sur lui-même ». [4]Emmanuel TOURPE, « Hervé PASQUA, Blaise Pascal penseur de la Grâce. Préface de Philippe Sellier » [Compte rendu], dans Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, tome 98, n. 3 (2000), pp. 618-621. À coup sûr, Pascal « fait partie de la cohorte de ceux qu’on peut appeler des “génies universels” et autres “polymathes” [5]Polymathe (gr. ancien πολυμαθής / polumathḗs, « qui sait beaucoup, très savant », de πολύ / polú, « beaucoup » et μανθάνω / manthánō, « apprendre ») : Personne ayant une grande culture dans des domaines différents, en particulier dans les sciences et les arts., au même titre qu’un Archimède, un Michel-Ange, un Pierre Gassendi ou un Benjamin Franklin… » [6]Portail de la Bibliothèque nationale de France : https://www.bnf.fr/fr/blaise-pascal-1623-1662-bibliographie, Pascal, « né chrétien […], baptisé, élevé par son père dans un respect affirmé des prérogatives de la foi, qu’il ne devait au demeurant jamais remettre en cause, […] a néanmoins connu une conversion. À en croire la tradition biographique, il faudrait même parler de deux conversions ! La première, à Rouen, en 1646, l’engage, avec toute sa famille, dans une nouvelle existence de ferveur, inspirée par l’enseignement spirituel de Bérulle [7]Pierre de Bérulle (Cérilly, 1575 / Paris 1629) : homme d’Église et homme d’État français, créé cardinal par le pape Urbain VIII le 30 août 1627. et de Saint-Cyran [8]Jean-Ambroise Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, généralement appelé simplement Saint-Cyran (Bayonne, 1581 – Paris, 1643) : prêtre catholique et théologien français, secrétaire du cardinal de Bérulle de 1620 jusqu’à la mort de ce dernier en 1629. Il est l’un des promoteurs du jansénisme en France, notamment en tant que directeur spirituel.. Elle conduit sa jeune sœur, Jacqueline, jusqu’au monastère de cisterciennes de Port-Royal. Mais le chrétien déjà converti avait encore à se convertir… Que signifie sinon cette deuxième conversion, du 23 novembre 1654, à Paris, « depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi » – cette expérience éblouissante, restée dans les esprits comme la nuit de feu de Pascal, et dont l’écrivain entretint précieusement le souvenir jusqu’à sa mort ?

« Il en garda deux écrits, cousus et recousus dans la doublure de son pourpoint, comme s’il lui importait de rester toujours dans la proximité physique de ce témoignage : un papier, rédigé à la hâte sur le moment même, et un parchemin, établi peu de temps après, mise au propre du précédent avec quelques légers remaniements [9]Le manuscrit autographe du Mémorial fut calligraphié par Pascal sur un morceau de parchemin, qui lui permettait de conserver ce texte sur un support moins fragile. La calligraphie s’accompagna de l’introduction de quelques variantes graphiques et textuelles. Le parchemin calligraphié de la main de Pascal a été perdu mais son contenu est connu par la « copie figurée » sur … Poursuivre. Condorcet, le philosophe des Lumières, se gaussait de cette « amulette mystique », symptôme des ravages que la superstition religieuse inflige aux plus grands esprits. Nous préférons aujourd’hui, de façon plus respectueuse, quoique neutre, désigner ce texte double comme un mémorial [10]Mémorial désigne le fameux témoignage de la « nuit de feu » du 23 novembre 1654, nom d’abord risqué par le P. Guerrier en 1732, puis titre communément adopté à partir de l’édition des Œuvres complètes de Pascal dirigée par Léon Brunschvicg (*). L’anecdote est bien connue : à la mort de Pascal, un domestique de la maison trouva dans la doublure de son pourpoint deux documents … Poursuivre – trace d’un bouleversement intime qui, pour certains, relève de l’expérience mystique, et que toutes les générations n’ont cessé de scruter avec fascination. » [11]Laurent THIROUIN, « Le Mémorial de Blaise Pascal ». Article disponible en ligne à l’adresse : https://shs.cairn.info/article/LICLA1_104_0123/pdf?lang=fr&ID_ARTICLE=LICLA1_104_0123&download=1

« Peu de jours après la mort de M. Pascal, écrit le P. Guerrier (Ms. 13913, P. 214), un domestique de la maison s’aperçut par hasard que dans la doublure du pourpoint de cet illustre défunt il y avait quelque chose qui paraissait plus épais que le reste, et ayant décousu cet endroit pour voir ce que c’était, il y trouva un petit parchemin plié et écrit de la main de M. Pascal et dans ce parchemin un papier écrit de la même main : l’un était une copie fidèle de l’autre. Ces deux pièces furent aussitôt mises entre les mains de Mme Périer qui les fit voir à plusieurs de ses amis particuliers. Tous convinrent qu’on ne pouvait pas douter que ce parchemin, écrit avec tant de soin et avec des caractères si remarquables, ne fût une espèce de mémorial qu’il gardait très soigneusement pour conserver le souvenir d’une chose qu’il voulait avoir toujours présente à ses yeux et à son esprit, puisque depuis huit ans il prenait soin de le coudre et découdre à mesure qu’il changeait d’habits. » Le parchemin a été perdu, mais nous en possédons une « copie figurée » de la main de Louis Périer (fol. E du Recueil original), et nous avons encore (fol. D) le papier sur lequel Pascal a consigné d’une main fébrile son ravissement et les pensées que lui inspira Dieu. » [12]Blaise PASCAL, op. cit., p. 553. :

« †
L’an de grâce 1654,
Lundi 23 novembre, jour de St Clément pape et martyr et autres
au martyrologe.
Veille de St Chrysogone martyr et autres.
Depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi.
Feu
Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob,
non des philosophes et des savants.
Certitude, certitude, sentiment, joie, paix.
Dieu de Jésus-Christ
Deum meum et deum vestrum.
Ton Dieu sera mon Dieu.
Oubli du monde et de tout hormis Dieu.
Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l’Évangile.
Grandeur de l’âme humaine.
Père juste le monde ne t’a point connu, mais je t’ai connu.
Joie, joie, joie, pleurs de joie.
Je m’en suis séparé —————————
Dereliquerunt me fontem aquae vivae.
Mon Dieu me quitterez-vous ? ————
Que je n’en sois pas séparé éternellement.
—————————————————
Cette eau est la vie éternelle, qu’ils te connaissent seul vrai
Dieu et celui que tu as envoyé J. C.
Jésus Christ ———————————————————
Jésus Christ ———————————
Je m’en suis séparé, je l’ai fui, renoncé, crucifié
Que je n’en sois jamais séparé ! ——————
Il ne se conserve que par les voies enseignées
dans l’Évangile.
Renonciation totale et douce.
Etc. » [13]Laurent SUSINI, op. cit., p. 134 : transcription, réalisée par J.-Ph. Grosperrin, de la version papier du Mémorial : BnF, ms. Fr. 302, f. D r°

« †
L’an de grâce 1654.
Lundi 23e novbre jour de St Clément
pape et m. et autres au martyrologe romain
Veille de St Chrysogone martyr et autres etc.
Depuis environ dix heures et demie du soir
jusques environ minuit et demi.
—————————— FEU ———————————.
Dieu d’Abraham. Dieu d’Isaac. Dieu de Jacob [14]« Et il ajouta: Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. »Ex 3, 6 ; « Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, et le Dieu de Jacob ? » Mt 22, 32.
non des philosophes et savants.
Certitude, joie, certitude, sentiment, vue, joie
Dieu de Jésus-Christ
Deum meum et deum vestrum. Jean 20, 17 [15]« Dicit ei Jesus : Noli me tangere, nondum enim ascendi ad Patrem meum: vade autem ad fratres meos, et dic eis: Ascendo ad Patrem meum, et Patrem vestrum, Deum meum, et Deum vestrum. » (« Jésus lui dit : Ne me touche pas; car je ne suis pas encore monté vers mon Père. Mais va trouver mes frères, et dis-leur que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre … Poursuivre.
Ton Dieu sera mon Dieu. Ruth. [16]« Ruth répondit : Ne me presse pas de te laisser, de retourner loin de toi ! Où tu iras j’irai, où tu demeureras je demeurerai ; ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu […]. » Rt 1, 16.
Oubli du monde et de tout hormis DIEU.
Il ne se trouve que par les voies enseignées
dans l’Évangile. Grandeur de l’âme humaine.
Père juste, le monde ne t’a point
connu, mais je t’ai connu. Jean, 17. [17]« Père juste, le monde ne t’a point connu ; mais moi je t’ai connu, et ceux-ci ont connu que tu m’as envoyé. »  Jn 17, 25.
Joie, Joie, Joie et pleurs de joie. ———————
Je m’en suis séparé. ———————————.
Dereliquerunt me fontem. [18]« Duo enim mala fecit populus meus: me dereliquerunt fontem aquae vivae, et foderunt sibi cisternas, cisternas dissipatas, quia continere non valent aquas. » (« Car mon peuple a commis un double péché : Ils m’ont abandonné, moi qui suis une source d’eau vive, Pour se creuser des citernes, des citernes crevassées, Qui ne retiennent pas l’eau. »). Jr 2, 13. ——————
Mon Dieu me quitterez-vous ? ———————
Que je n’en sois pas séparé éternellement.
————————————————————
Cette est la vie éternelle, qu’ils te connaissent
seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé [19]Et vers la neuvième heure, Jésus s’écria d’une voix forte : Éli, Éli, lama sabachthani ? c’est-à-dire : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Mt 27, 46.
Jésus Christ ———————————————
Jésus Christ ———————————————
Je m’en suis séparé. [20]Jn 17, 6, d’après la Bible de René Benoît, publiée à Paris en 1566, mais interdite car accusée de tendances calvinistes. Je l’ai fui, renoncé, crucifié
Que je n’en sois jamais séparé ! ———————
Il ne se conserve que par les voies enseignées
dans l’Évangile.
Renonciation totale et douce. ——————
Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur.
Éternellemt en joie pour un jour d’exercice sur la terre.
Non obliviscar sermones tuos. Amen. [21]Trois lignes supplémentaires ont été ajoutées à la fin, dont un verset du psaume 118 suivi du mot Amen : « Non obliviscar sermones tuos » (« Que je n’oublie point tes paroles »), Ps 118, 16, selon la version latine de la Vulgate « sixto-clémentine » (*). (*) La Vulgate sixto-clémentine ou Vulgate … Poursuivre
† » [22]Laurent SUSINI, op. cit., p. 135 : transcription, réalisée par J.-Ph. Grosperrin, de la copie sur parchemin : BnF, ms. Fr. 302, f. E r°

1. Blaise Pascal, « Mémorial », v. 1700 (?). Copie figurée [23]Dans la marge gauche, le commentaire écrit verticalement précise : « C’est ici la copie figurée d’un parchemin trouvé après la mort de Mr. Pascal, mon oncle, écrit de sa main et cousu dans la doublure de son pourpoint. Périer [signature]. Prêtre, Chanoine de l’Église Cathédrale de Clermont. », 35 x 21,5. cm. Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Français 9202, f. E.
© Bibliothèque nationale de France.

Sur la page gauche du recueil des fragments rassemblés par le P. Périer (fig. 1), ce dernier a écrit : « Je soussigné Prêtre Chanoine de l’Eglise de Clermont certifie que le papier de l’autre part collé sur une feuille est écrit de la main de Monsieur Pascal mon oncle et fut trouvé après sa mort cousu dans son pourpoint sous la doublure avec une bande de parchemin où étaient écrits les mêmes mots en la même forme qu’ils sont ici copiés. Fait à Paris le 25 septembre mil sept cent onze. Périer [signature]. »

Notes

Notes
1 Dès sa dix-huitième année, Pascal souffre d’une mystérieuse maladie neurologique qui le laisse rarement un jour sans souffrance.
2 « Cependant ma Mere estoit morte dès l’année 1626, que mon frere n’avoit que trois ans ; mon pere se voyant seul s’appliqua plus fortement aux soins de sa famille ; et comme il n’avoit point d’autre fils que celuy là, cette qualité de fils unique, et les autres qu’il reconnoissoit en cet enfant, luy donnerent une si grande affection pour luy, qu’il ne put se resoudre de commettre son education à un autre, et se resolut des lors de l’instruire luy mesme, comme il a fait ; mon frere n’ayant jamais esté en un college, et n’ayant jamais eu d’autre maistre que mon pere. » Gilberte PÉRIER (*), Vie de Blaise Paschal (1680), transcription du ms. 2810 de la bibliothèque de Clermont, dans Œuvres de Blaise Pascal, texte établi par Léon Brunschvicg et Pierre Boutroux, Paris, Hachette, 1923 (2ème éd.), tome Ier, « Biographies. Pascal jusqu’à son arrivée à Paris (1647) », pp. 50-114).

(*) Gilberte Périer (Clermont en Auvergne [aujourd’hui Clermont-Ferrand], 1620 – Paris, 1687) : sœur aînée de Blaise Pascal.

3 Popularisée par Platon dans le Théétète (*) et le Cratyle (**), cette locution philosophique, attribuée à Protagoras (***) énonce le principe fondamental du relativisme, selon lequel rien n’existe indépendamment de celui qui le perçoit, c’est-à-dire que rien n’a de réalité objective, extérieure au sujet.

(*) PLATON, Théétète, 152a.
(**) PLATON, Cratyle, 385e.
(***) Protagoras (v. 490 – v 420 av. J.-C.) : penseur présocratique et professeur grec du Ve siècle av. J.-C. Considéré par Platon comme un sophiste, et reconnu comme tel par la tradition. Renommé de son vivant, il est resté célèbre pour son agnosticisme avoué et un certain relativisme : « Des dieux, je ne sais ni s’ils sont ni s’ils ne sont pas ».

4 Emmanuel TOURPE, « Hervé PASQUA, Blaise Pascal penseur de la Grâce. Préface de Philippe Sellier » [Compte rendu], dans Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, tome 98, n. 3 (2000), pp. 618-621.
5 Polymathe (gr. ancien πολυμαθής / polumathḗs, « qui sait beaucoup, très savant », de πολύ / polú, « beaucoup » et μανθάνω / manthánō, « apprendre ») : Personne ayant une grande culture dans des domaines différents, en particulier dans les sciences et les arts.
6 Portail de la Bibliothèque nationale de France : https://www.bnf.fr/fr/blaise-pascal-1623-1662-bibliographie
7 Pierre de Bérulle (Cérilly, 1575 / Paris 1629) : homme d’Église et homme d’État français, créé cardinal par le pape Urbain VIII le 30 août 1627.
8 Jean-Ambroise Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, généralement appelé simplement Saint-Cyran (Bayonne, 1581 – Paris, 1643) : prêtre catholique et théologien français, secrétaire du cardinal de Bérulle de 1620 jusqu’à la mort de ce dernier en 1629. Il est l’un des promoteurs du jansénisme en France, notamment en tant que directeur spirituel.
9 Le manuscrit autographe du Mémorial fut calligraphié par Pascal sur un morceau de parchemin, qui lui permettait de conserver ce texte sur un support moins fragile. La calligraphie s’accompagna de l’introduction de quelques variantes graphiques et textuelles. Le parchemin calligraphié de la main de Pascal a été perdu mais son contenu est connu par la « copie figurée » sur papier (copie qui reproduit non seulement le texte, mais aussi l’image de l’original) que conservait son neveu Louis Périer (1651 – 1713). Comme le manuscrit autographe du Mémorial, et au même moment, elle a été reliée en tête du recueil original des Pensées (*).

(*) Pascal mourut en laissant un fouillis de manuscrits, enfilés en liasse, destinés, pour la plupart, à la rédaction d’une « Apologie de la religion » dirigée aussi bien contre les sceptiques que contre les jésuites. Son neveu, le chanoine Louis Périer, fit aussitôt faire deux transcriptions de ces textes, dans l’ordre où se trouvaient les manuscrits, pour servir à une publication (1669) aussi cruciale que périlleuse dans le contexte politique et théologique de l’époque. Les éditeurs jansénistes (le « Comité de Port-Royal »), aidés depuis Clermont par la sœur de Pascal, Gilberte Périer, détentrice de la seconde copie et, jusqu’en 1664, des manuscrits autographes, adoptèrent une méthode intermédiaire entre la fidélité aux originaux et une réécriture sélective, pour plus de lisibilité, dont le souci hagiographique ne serait pas absent. Quant aux manuscrits autographes, rognés et collés sur de grandes feuilles sous la direction de Louis Périer, ils furent déposés, brochés, par ce dernier à la Bibliothèque de Saint-Germain-des-Prés en 1711 pour entrer finalement à la Bibliothèque Nationale par le biais des confiscations révolutionnaires. Le chercheur se trouve donc confronté au paradoxe suivant : les copies sont, plus ou moins, fidèles à l’ordre pascalien alors que le « Recueil original » ne l’est plus. Et, depuis plus de trois siècles, éditeurs, érudits et universitaires font la navette entre ces documents à la recherche d’un « dessein » pascalien dont la connaissance est nécessaire à la compréhension d’une pensée inachevée qui saisit immanquablement les lecteurs de tous temps et de toutes les sensibilités, philosophes ou pas, chrétiens ou non.

10 Mémorial désigne le fameux témoignage de la « nuit de feu » du 23 novembre 1654, nom d’abord risqué par le P. Guerrier en 1732, puis titre communément adopté à partir de l’édition des Œuvres complètes de Pascal dirigée par Léon Brunschvicg (*). L’anecdote est bien connue : à la mort de Pascal, un domestique de la maison trouva dans la doublure de son pourpoint deux documents présentant le même texte à quelques différences près, « un petit parchemin plié et écrit de la main de Pascal, et dans ce parchemin un papier écrit de la même main (**) ». De ce dernier papier l’original autographe nous est resté, tandis que nous ne disposons plus que d’une copie figurée – mais que nous avons toutes les raisons de juger scrupuleusement fidèle – du parchemin (***). Se faisant l’écho des sentiments de la famille de Pascal au sujet de ces deux documents, le P. Guerrier écrivit : « on ne pouvait pas douter que ce parchemin, écrit avec tant de soin et avec des caractères si remarquables, ne fût une espèce de mémorial qu’il [Pascal] gardait très soigneusement, pour conserver le souvenir d’une chose qu’il voulait avoir toujours présente à ses yeux et à son esprit, puisque depuis huit ans il prenait soin de le coudre et découdre à mesure qu’il changeait d’habits. » Laurent SUSINI, « Le Mémorial de Pascal, texte monument », dans Littératures classiques (2021), 1 N° 104, pages 123 à 135. Article disponible en ligne à l’adresse : https://shs.cairn.info/revue-litteratures-classiques-2021-1-page-123?lang=fr

(*) Blaise PASCAL, Œuvres, éd. P. Brunschvicg, P. Boutroux et F. Gazier, Paris, Hachette, « Les grands écrivains de la France », 1904-1914, 14 vol.
(**)  Commentaire du P. Guerrier », dans Blaise PASCAL, Œuvres complètes, texte établi et annoté par J. Chevalier, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade, 1954, p. 553.
(***) BnF, ms. Fr. 302, f. D r° et E r° : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b52504189f/f6.item ; https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b52504189f/f7.item. Voir transcription des deux manuscrits ci-dessous.

11 Laurent THIROUIN, « Le Mémorial de Blaise Pascal ». Article disponible en ligne à l’adresse : https://shs.cairn.info/article/LICLA1_104_0123/pdf?lang=fr&ID_ARTICLE=LICLA1_104_0123&download=1
12 Blaise PASCAL, op. cit., p. 553.
13 Laurent SUSINI, op. cit., p. 134 : transcription, réalisée par J.-Ph. Grosperrin, de la version papier du Mémorial : BnF, ms. Fr. 302, f. D r°
14 « Et il ajouta: Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. »Ex 3, 6 ; « Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, et le Dieu de Jacob ? » Mt 22, 32.
15 « Dicit ei Jesus : Noli me tangere, nondum enim ascendi ad Patrem meum: vade autem ad fratres meos, et dic eis: Ascendo ad Patrem meum, et Patrem vestrum, Deum meum, et Deum vestrum. » (« Jésus lui dit : Ne me touche pas; car je ne suis pas encore monté vers mon Père. Mais va trouver mes frères, et dis-leur que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. »). Jn 20, 17. En demandant à Marie Madeleine de ne pas le toucher, Jésus indique qu’une fois la Résurrection accomplie, le lien entre l’humanité et sa personne divine n’est plus physique, mais passe désormais par le lien de cœur et la communion eucharistique. « Il faut qu’Il établisse cet écart, il faut qu’elle comprenne (et toute l’humanité) que la seule voie possible, c’est la foi, que les mains ne peuvent atteindre la personne et que c’est du dedans, du dedans seulement, que l’on peut s’approcher de Lui. » Maurice ZUNDEL, Silence, parole de vie (transcription d’une retraite donnée en 1959), Québec, Anne Sigier, 1990, p. 129.
16 « Ruth répondit : Ne me presse pas de te laisser, de retourner loin de toi ! Où tu iras j’irai, où tu demeureras je demeurerai ; ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu […]. » Rt 1, 16.
17 « Père juste, le monde ne t’a point connu ; mais moi je t’ai connu, et ceux-ci ont connu que tu m’as envoyé. »  Jn 17, 25.
18 « Duo enim mala fecit populus meus: me dereliquerunt fontem aquae vivae, et foderunt sibi cisternas, cisternas dissipatas, quia continere non valent aquas. » (« Car mon peuple a commis un double péché : Ils m’ont abandonné, moi qui suis une source d’eau vive, Pour se creuser des citernes, des citernes crevassées, Qui ne retiennent pas l’eau. »). Jr 2, 13.
19 Et vers la neuvième heure, Jésus s’écria d’une voix forte : Éli, Éli, lama sabachthani ? c’est-à-dire : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Mt 27, 46.
20 Jn 17, 6, d’après la Bible de René Benoît, publiée à Paris en 1566, mais interdite car accusée de tendances calvinistes.
21 Trois lignes supplémentaires ont été ajoutées à la fin, dont un verset du psaume 118 suivi du mot Amen : « Non obliviscar sermones tuos » (« Que je n’oublie point tes paroles »), Ps 118, 16, selon la version latine de la Vulgate « sixto-clémentine » (*).

(*) La Vulgate sixto-clémentine ou Vulgate clémentine est l’édition latine de la Bible promulguée en 1592 par le pape Clément VIII. C’est chronologiquement la deuxième édition de la Vulgate autorisée par l’Église catholique, la première étant la Vulgate sixtine. La Vulgate sixto-clémentine a été la référence officielle de l’Église Catholique jusqu’à la promulgation de la Nova Vulgata par Jean-Paul II en 1979.

22 Laurent SUSINI, op. cit., p. 135 : transcription, réalisée par J.-Ph. Grosperrin, de la copie sur parchemin : BnF, ms. Fr. 302, f. E r°
23 Dans la marge gauche, le commentaire écrit verticalement précise : « C’est ici la copie figurée d’un parchemin trouvé après la mort de Mr. Pascal, mon oncle, écrit de sa main et cousu dans la doublure de son pourpoint. Périer [signature]. Prêtre, Chanoine de l’Église Cathédrale de Clermont. »

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