‘Il Sassetta’, « Una città sul mare » ; « Un castello in riva al mare »

Stefano di Giovanni, dit ‘Il Sassetta’ (actif à Sienne vers 1400 – 1450) auparavant attribués à Ambrogio Lorenzetti (Sienne, documenté de 1319 à 1348)

Un castello in riva al mare (Un château en bord de mer)

Tempéra sur panneau de peuplier, 22,8 x 33 cm.

Provenance : ?

Sienne, Pinacoteca Nazionale.

Stefano di Giovanni, dit ‘Il Sassetta’ (actif à Sienne vers 1400 – 1450) auparavant attribués à Ambrogio Lorenzetti (Sienne, documenté de 1319 à 1348)

Una città sul mare (Une ville au bord de la mer)

Tempéra sur panneau de peuplier, 22,5 x 33,2 cm.

Inscriptions : /

Provenance : ?

Sienne, Pinacoteca Nazionale.

Le mystère qui en émane, ainsi que la fascination qu’exercent ces deux petits paysages ne sont, certes, pas diminués par le fait d’apprendre qu’après des décennies de conjectures et de polémiques, les spécialistes ne s’entendent toujours pas avec certitude sur le nom de leur auteur. Le plus souvent, c’est celui de Sassetta qui est dorénavant avancé (comme le rappelle  à ce jour le cartel de la Pinacothèque de Sienne) ainsi que celui d’Ambrogio Lorenzetti (que retenait encore le catalogue de cette même Pinacothèque de Sienne rédigé par Piero Torriti [1] en 1977). Dans les deux cas, nous avons affaire à deux géants de la peinture siennoise entre lesquels, en dépit des années qui les séparent, une critique sourcilleuse ne parvient pas à trancher.

Ces deux paysages énigmatiques frappent par « la pureté des contours, la touche savante de la lumière qui fait naître ce scintillement tremblant et pourtant flou des reflet cristallins qui est l’une des caractéristiques d’Ambrogio. Et il y a ce silence enchanteur qui sublime les objets précieux et immuables qui marquent, dans le jeu délicat des verts et des roses, les phases du développement de ces deux scènes incroyables : il y a des coquilles de noix semblant collées sur les ondes, les pinacles des tours à l’aspect si fragile, protégées entre les murs crénelés, des arbres prêts à s’agiter comme de verts plumets au premier souffle du vent. Et les vêtements bleus, roses et blancs, avec, à côté, le noir serpentement d’une ceinture que la baigneuse nue a abandonnés sur la rive. Elle est parfaitement exceptionnelle cette figure si l’on pense à l’époque dans laquelle elle a été peinte ; elle l’est tellement qu’elle suffirait pour confirmer, comme nous allons le voir, le caractère profane de son sujet. Si Ambrogio en est vraiment l’auteur, comme nous le pensons de concert avec Brandi, Carli, etc., ces deux célébrissimes tablettes représentent les premiers ‘paysages purs’  [] de toute la peinture occidentale. Il faut cependant accepter l’hypothèse fondée que ces derniers aient fait partie d’un ensemble, presque certainement d’une armoire où, peut-être, étaient représentées des possessions de la République siennoise. Au revers de la tablette, de fait, apparaît la trace discrète d’une traverse de bois qui devait maintenir ensemble les diverses parties qui constituaient la face avant du meuble. Il n’est pas sûr qu’il faille écarter l’hypothèse de Carli selon laquelle le Château au bord du lac pouvait faire référence à quelque propriété siennoise sur le lac de Chiusi ou de Montepulciano, tandis que la Cité sur la mer renvoyait à la ville-forteresse de Talamone (sur la côte de la Maremme toscane), d’autant plus que, sur la droite, apparaît cette exceptionnelle baigneuse nue ; et à Talamone, à côté du petit port, il existe un lieu appelé depuis toujours ‘le bain des dames’. En son temps, Carlo Ragghianti proposait encore l’idée que ces deux paysages aient pu faire partie de la ‘Mappamundus Volubilis’ peinte par Ambrogio Lorenzetti dans la salle du Palazzo Pubblico qui porte encore le nom de ´salle de la Mappemonde´ [2]. Mais à cette idée, vraiment fascinante, s’opposent néanmoins de forts obstacles » [3]. Pietro Torriti explique, en effet, que la fameuse mappemonde devait nécessairement avoir été peinte sur parchemin, ainsi que l’indiquent les sources anciennes, et rejette l’hypothèse, formulée notamment par Federico Zeri selon laquelle les deux paysages seraient des éléments constitutifs du retable de l’Arte della Lana peint entre 1423 et 1426 par … Sassetta.

Quoi qu’il en soit des querelles relatives à l’attribution de ces deux œuvres ou à leur emplacement d’origine, il demeure le sentiment de merveilleux et de mystère poétique qui en émane, l’étonnant silence de cette ville improbable au bord d’une mer qui l’est tout autant, le petit bateau aux voiles blanches qui vogue sans même sembler se déplacer, cette autre barque abandonnée immobile au bord du rivage, dans un temps indéfiniment suspendu, et cette étrange baigneuse que l’on devine à peine alors qu’elle est là, discrètement présente au premier plan, seule, unique trace de vie humaine, si indifférente au monde qui l’environne et qui ressemble à s’y méprendre à un rêve éveillé.

Comme l’a justement remarqué Enzo Carli, du premier exemple attesté en Europe d’un « paysage pur » [59]. Nul récit ici, rien à voir ni à raconter, sinon méditer sur « deux cités dans le silence  [60] ». On comprend bien pourquoi cette peinture pure touche tant notre goût moderne, et pourquoi on laisse si aisément embarquer notre rêverie dans l’esquif délicatement ourlé – à la manière de deux lèvres jointes – qui mouille à l’ombre de la deuxième cité de Lorenzetti, comme récemment encore le psychanalyste Jean-Bertrand Pontalis  [61]. Mais il n’est pas non plus interdit de rappeler que cet usage d’un réalisme figuratif et muet tournant le dos à tout ce que Leon Battista Alberti appellera plus tard l’historia se réfère, à Sienne dans les années 1330, à un usage social politiquement circonscrit [4]”.

[1] TORRITI, Piero, La Pinacoteca Nazionale di Siena. I dipinti dal XII al XV secolo. Sagep, Genova, 1977.

[2] La « Salle de la Mappemonde » (Sala del Mappamondo), au Palazzo Pubblico, doit son nom à la mappemonde tournante peinte par Ambrogio Lorenzetti en 1345 mais disparue aujourd’hui. Deux fresques murales de Simone Martini ornent encore cette salle : la Maestà et le portrait équestre du condottiere Guidoriccio da Fogliano all’assedio di Montemassi (au siège de Montemassi).

[3] TORRITI 1977, p. 113.

[4] Patrick Boucheron, « ‘Tournez les yeux pour admirer, vous qui exercez le pouvoir, celle qui est peinte ici’. La fresque du Bon Gouvernement d’Ambrogio Lorenzetti”, Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2005/6, po. 1137-1199.