Giovanni di Paolo, « L’Enfer » (« Il Giudizio universale, Il Paradiso, L’Inferno », détail de la prédelle)

Giovanni di Paolo (Sienne, vers 1400 – 1482)

L’Inferno (L’Enfer), vers 1460.

Partie droite du panneau oblong d’une prédelle, tempéra et or sur panneau, 42 x 253 cm.

Inscriptions : /

Provenance : Don de l’abbé Ciaccheri.

Sienne, Pinacoteca Nazionale.

Dans les enfers, il fait nuit noire. On devait s’attendre à ce que le spectacle ne présente pas autant de grâce et d’attrait que celui du Paradis, et l’on n’est pas surpris : les diables et autres démons y jouent leur rôle, non sans ardeur et une évidente conviction, et infligent les supplices les plus terribles, ainsi que les plus savamment appropriés à leurs fautes, aux malheureux humains condamnés à la damnation éternelle. C’est ce que l’on peut voir dans différentes scènes étagées en hauteur, à l’instar de celles du Paradis, et non dans une profondeur simulée, afin d’en garantir, selon toute vraisemblance, une meilleure visibilité. Il est permis de supposer que le spectacle des Enfers n’est pas le reflet exact de celui d’un quotidien banal. Mis en condition par les images, le fidèle, comme le spectateur, aura tout loisir de les regarder avec un sentiment d’horreur et, probablement, une appréhension susceptibles – c’est le but visé – de modifier ses comportements pour le temps qu’il lui reste avant le moment nécessairement redouté du Jugement.

Giovanni di Paolo, à l’instar de Fra Angelico, conçoit l’Enfer sur un mode bien davantage dantesque que ne l’est son Paradis. Ce constat, formulé par John Pope-Hessy, est notamment lié au fait que la description textuelle des cercles du Paradis n’a pas autant frappé les esprits, au Moyen Âge, que celle des cercles de l’Enfer. Ayant affirmé que « l’esprit médiéval […] était littéral », Pope-Hennssy précise que c’est pour cette raison même que l’esprit siennois « était disposé à accepter l’idée très pratique que la punition devrait correspondre au crime », mais, en revanche, qu’il aurait « très bien pu se passer de la vision d’un paradis dans lequel la récompense était proportionnée à la vertu […] [1]. » A l’instar de Fra Angelico, Giovanni di Paolo traduit visuellement l’Enfer en transformant ses cercles en autant de cavernes creusées en flanc de colline « comme les cellules d’une ruche » (« like the cells of a beehive »). Et de fait, cette transcription picturale, également reprise quelques années avant Giovanni par Taddeo di Bartolo qui fut son maître, dans la nef de la Collégiale de San Gimignano, présente l’avantage de permettre que soient parfaitement visibles un certain nombre de scènes directement inspirées de Dante, ce grâce à un étagement des plans parallèlement à la surface de l’œuvre. De ce point de vue, l’image splendidement dessinée par Botticelli à la même époque, démontre la difficulté d’une tentative qui consiste à représenter l’Enfer à l’image « exacte » de celui de Dante, tout en donnant à voir, à l’intérieur des cercles, les scènes décrites par l’auteur du poème.

Sandro Botticelli, « Carte de l’Enfer », illustration d’un manuscrit de la « Divina Commedia », vers 1485 – 1495. Pointe d’argent, encre et détrempe sur parchemin, , 32,5 × 47 cm. Berlin, Kupferstichkabinett.

Si nous pénétrions à notre tour dans les lieux, nous emprunterions la porte des enfers qui, léchée par les flammes, s’ouvre à droite du banc où siègent six des apôtres (dont nous avons déjà mentionné les attitudes, horrifiés qu’ils sont par le spectacle).

Au-dessus de l’ouverture, un démon noir, poilu, à mi-chemin entre l’homme, le félin, le rapace, le reptile et la chauve-souris, et donc dotées d’ailes, déploie un phylactère dont le contenu disparu aurait vraisemblablement pu contenir les paroles fatales : « Lasciate ogni speranza voi ch’intrate » (« Abandonnez toute espérance, vous qui entrez » [2]). Insensible à la situation d’un malheureux damné, Michel, l’archange, pousse celui-ci vers l’entrée du séjour des morts à la pointe de son épée, tandis qu’un groupe de démons se saisit de lui en l’agrippant.

Il s’ensuit une description minutieuse de l’enfer vu par Giovanni di Paolo qui, nous le savons, s’inspire lui-même du modèle de l’Enfer selon Dante, en le transposant. Il en résulte une vision synthétique des multiples épisodes dantesques mis en image au sein de dix épisodes. Chacun de ces épisodes est figuré à l’intérieur d’une caverne, procédé grâce auquel les dix scènes sont parfaitement lisibles. La première d’entre elle illustre l’entrée des enfers. Elle est suivie de neuf autres grottes plus ou moins escarpées qui correspondent peu ou prou au neufs cercles rencontrés par le poète sous la croûte terrestre, après avoir traversé l’Achéron. Ces neuf cavernes sont organisées visuellement à partir de l’angle supérieur gauche : chemin faisant, le spectateur est conduit à diriger progressivement son regard dans l’image, selon le sens de la lecture, jusqu’à rejoindre la caverne (le cercle) la plus profonde située tout en bas, à droite de l’image :

  • À leur arrivée aux enfers, les damnés sont d’abord conduits devant Minos, le juge infernal, qui décide de leur destination finale.
  • Tout en haut, dans l’angle gauche, se trouve la caverne des limbes, peuplée de petits enfants morts avant d’avoir pu recevoir le baptême. Ils semblent jouer innocemment. Leur innocence les protège de toute souffrance physique. Ils vivent cependant dans l’obscurité, leur peine, de nature spirituelle, est liée à l’impossibilité de contempler Dieu.
  • Vient ensuite une caverne où l’on voit les colériques continuer de manifester un tempérament qu’ils n’ont pas davantage dominé de leur vivant. Ils se mordent les mains et semblent procéder à des actes d’automutilation.
  • A côté se trouve la caverne des paresseux : les démons tentent de les pousser à l’action : ils les piquent, les harponnent, les chevauchent, sans toutefois parvenir à vaincre leur paresse innée.
  • Les trois cavernes centrales déclinent les punitions infligées aux envieux, aux orgueilleux et aux avares :
    • les envieux souffrent de la chaleur et du froid et sont contraints de traverser les flammes avant de se retrouver dans le lac gelé
    • les orgueilleux sont humiliés par les démons, mis piétinés et transformés en fauteuils moqueurs
    • les avares sont attachés et étranglés à l’aide des lacets qui resserraient leurs bourses pleines de pièces de monnaie, que l’on voit dorénavant entre les mains des diables
  • Les grottes situées en contrebas accueillent :
    • les lubriques
    • les gloutons, soumis au supplice de Tantale devant une table chargée de victuailles, ou forcés d’avaler les bouchées d’une nourriture imposée par un diable
  • Dans le coin le plus bas, à droite, trois scènes de torture nous emmènent vers la mythologie classique :
    • Sisyphe pousse inlassablement le lourd rocher voué à dévaler chaque soir la pente en sens inverse
    • Prométhée, enchaîné par d’invisibles liens, est chevauché par un aigle qui lui dévore quotidiennement le foie
    • Atlas condamné par Zeus à porter la voûte céleste sur ses épaules pour toute l’éternité (?)

[1] « The mediæval mind was literal, and while, therefore, it was willing to accept the very practical idea that the punishment should fit the crime, it may well have shied a vision of a Paradise in which reward was correspondit proportionate to virtue, though invested with an illusory absoluteness to those in a condition to enjoy it » (John Pope-Hennessy, Giovanni di Paolo. London-New-York, Phaïdon, 1937, p. 135).

[2] « Per me si va nella citta dolente / Per me si va nell’eterno dolore / Per me si va tra la perduta gente. / Giustizia mosse l’mio alto Fattore / Fecemi la divina Potestate, / La somma Sapienza, e l’primo Amore. / Dinanzi a me non fur cose create, / Se non eterne, ed io eterno duro / Lasciate ogni speranza voi ch’intrate. » (« Par moi l’on va dans la cité des pleurs, par moi l’on va dans l’éternelle douleur, par moi l’on va chez la race damnée. La justice a conduit mon souverain créateur ; je suis l’œuvre de la divine puissance, de la suprême sagesse et du premier Amour. Avant moi, rien ne fut créé qui ne soit éternel, et moi, je dure éternellement. Abandonnez toute espérance, vous qui entrez ! » Dante Alighieri, L’Enfer, Chant III, vers 1-9).