Giovanni di Paolo, « Le Paradis » (« Il Giudizio universale, Il Paradiso, L’Inferno », détail de la prédelle)

Giovanni di Paolo (Sienne, vers 1400 – 1482)

Il Paradiso (Le Paradis), vers 1460.

Partie gauche du panneau oblong d’une prédelle, tempéra et or sur panneau, 42 x 253 cm.

Inscriptions : /

Provenance : Don de l’abbé Ciaccheri.

Sienne, Pinacoteca Nazionale.

Cette version du Paradis ressemble presque trait pour trait à celle que l’on peut voir au Metropolitan Museum [1]. Comme dans cette première version, qui est aussi la première représentation du Paradis dans la peinture siennoise, nous sommes dans un jardin luxuriant traité avec une précision héritée du travail des enlumineurs. Cette seconde version diffère de la première par une plus grande sobriété, liée à la quantité d’information visuelle disponible mais probablement aussi au commanditaire de l’œuvre qui pourrait être un proche des cercles augustiniens à en juger par la présence, parmi les bienheureux élus qui s’enlacent, de saint Augustin dans son costume d’évêque, que l’on voit enlacer dans ses bras sainte Monique, sa propre mère.

Sans doute sensible à l’influence du gothique international auquel il a pu être confronté à l’occasion du séjour de Gentile da Fabriano à Sienne, Giovanni di Paolo met en évidence, avec un plaisir communicatif, les détails des personnages, de leurs vêtements (grâce auxquels les laïcs se distinguent des religieux, et grâce auxquels les Ordres auxquels appartiennent ces derniers sont précisément identifiés), la couleur bleue du ciel et, plus encore, la variété de la végétation au sein de ce jardin extraordinaire. Un jardin où se cachent des lapins blancs et où poussent lys, violettes, fraises et autres orangers. Les fraises sont surdimensionnées pour ne pas échapper au regard.
La symbolique chrétienne, issue de l’antiquité, désigne parfois les orangers comme l’arbre de la connaissance du bien et du mal, à l’instar d’un autre arbre fruitier, toujours présent dans la scène de la Tentation d’Adam par Eve, dont le nom latin, malum, signifie à la fois le mal et le pommier. Le lys évoque, on le sait, la virginité et la chasteté, mais il peut également signifier, d’une manière plus appropriée dans le présent contexte du Paradis, la miséricorde du Christ au Jugement Dernier ou encore l’absence de contrainte de travail évoquée par l’apôtre Matthieu [2]. Les fraises sont ici, comme les violettes, un symbole d’humilité, car ces deux plantes poussent au ras du sol. Parce qu’elles fleurissent au printemps, les fraisent rappellent l’Incarnation du Christ, de surcroît, parce que leurs feuilles sont trilobées, elles symbolisent la Trinité. Quant aux violettes, leur modestie est démontrée par leur petite taille, leur odeur doucement parfumée et leur couleur assez sombre pour ne pas être éclatante. C’est donc une forêt de symboles paradisiaques jonchant le sol que foulent aux pieds les bienheureux que l’on voit inlassablement s’enlacer.

Les élus sont répartis sur deux rangées en formant des petits groupes dont les attitudes sont extrêmement variées et disent une foule de sentiments. Dans ce jardin, à l’ombre légère des arbres fruitiers, les ressuscités arrivent au fur et à mesure. Ils sont accueillis encore nus par des anges qui se chargent sans doute de leur procurer un vêtement puisque toute nudité disparaît à l’intérieur du jardin. Chacun semble retrouver des amis, des familiers ou de vieilles connaissances dans une ambiance de joie tranquille que la douceur du climat et la transparence de l’air argenté et la clarté des couleurs rendent plus délicieuse encore. L’affection se lit dans les tendres embrassements auxquels pas un n’échappe, les dialogues interrompus naguère vont déjà bon train, des confidences jamais prononcées se disent enfin. Au milieu de cette béatitude parfaite, sans aucune trace de mièvrerie, des enfants jouent innocemment à des jeux d’enfant. Et l’on jurerait que les lapins eux-aussi partagent cette félicité.

Dans le souci de parfaire la narration, les bienheureux élus peints par Giovanni di Paolo ne sont pas des personnages à proprement parler anonymes. Si Augustin, le saint évêque d’Hippone et Père de l’Église, et sa mère Monique, sainte elle aussi, sont tous deux identifiables, il est possible de supposer que parmi les quatre religieux accueillis par un ange, il nous faille reconnaître le pape Grégoire le Grand et, agenouillés, Benoît, Dominique, ou encore Albert le Grand, grâce à leurs habits monastiques. Et s’il est peut-être impossible de donner un nom à chacun des personnages, leur anonymat n’interdit nullement de définir des types et des associations propres à servir un récit. Quel récit ? Celui d’une humanité « sauvée » dont la grandeur résiderait dans l’addition d’autant d’individus et de singularités : hommes et femmes, civils et religieux (pape, évêque, franciscains, dominicains, un bénédictin, …), jeunes gens et vieillards de catégories variées, damoiseaux et damoiselles, pages et belles courtisanes, dont les attitudes, les rapprochements, les rencontres et les dialogues, y compris avec les anges présents, suscitent le récit. Que font-ils ? Que se disent-ils ?

[1] Il existe une autre version du Paradis, peinte par Giovanni di Paolo pour la prédelle du polyptyque de la Madonna col Bambino e santi, anciennement dans l’église de San Domenico, à Sienne (aujourd’hui à la Galleria degli Uffizi, à Florence).  Cette seconde version, ainsi qu’un autre compartiment de la même prédelle (Adam et Ève chassés du Paradis), sont conservés au Metropolitan Museum de New-York (Robert Lehman Collection).

Giovanni di Paolo, « Paradiso ». New-York, The Metropolitan Museum of Art, Robert Lehmann Collection.

[2] “C’est pourquoi je vous dis : Ne vous souciez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni, pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que les vêtements ? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles ni moisson, ils n’amassent pas dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Vous-mêmes, ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? Qui d’entre vous, en se faisant du souci, peut ajouter une coudée à la longueur de sa vie ? Et au sujet des vêtements, pourquoi se faire tant de souci ? Observez comment poussent les lys des champs : ils ne travaillent, ils ne filent pas. Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’était pas habillé comme l’un d’entre eux.” Évangile de Matthieu (Mt 6, 25-29).