Giovanni di Paolo, « Fuga in Egitto »

Giovanni di Paolo (actif à Sienne vers 1400 – 1482)

Fuga in Egitto (Fuite en Egypte), 1427.

Compartiment de la prédelle du polyptyque Branchini. Tempéra et or sur panneau, 50 x 50,7 cm.

Inscriptions : /

Provenance : Don de l’abbé Ciaccheri.

Sienne, Pinacoteca Nazionale.

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La sublime beauté des trois petits panneaux de la Pinacothèque nationale trouve ici son achèvement et son point culminant. Le paysage de cette Fuite en Egypte nous ramène à ceux, caractéristiques, de la campagne environnant Sienne que l’on appelle les Crete senesi, non sans les idéaliser au passage par la diversité des saynètes dont elle est emplie [1]Giovanni di Paolo s’inspire de l’une des sources les plus emblématiques de la peinture siennoise : le paysage du Bon Gouvernement d’Ambrogio Lorenzetti au Palazzo Pubblico, auquel il emprunte certaines figures (le paysan labourant son champ en reverse). Voir Dòra Sallay, in SEIDEL 2010, p. 213. : ici, un paysan travaille tandis que s’approche derrière lui un individu menaçant, là un individu transporte des charges sur le dos de son animal, au loin, un laboureur (fig. 1) vaque à des occupations de labour dans un champ. Chemin faisant, nous aurons dépassé une menue demeure paysanne et entrevu dans le lointain une somptueuse ferme fortifiée au bord d’une rivière, et une tour fortifiée aussi belle que la Rocca di Tentennano (Rocca d’Orcia).

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Au premier regard, il semble que les personnages soient parfaitement indifférents au passage de la Sainte Famille alors que celle-ci traverse le champ de l’image en en longeant le bord, sur un parcours parfaitement horizontal qui semble se jouer des reliefs du terrain environnant. Même les deux élégantes arrêtées à gauche de l’image paraissent n’avoir pas été dérangées dans leur discussion par le passage de la petite troupe de fuyards. N’était le spectateur lui-même, avec lequel elle échange un regard, il ne demeurerait que l’âne sur le dos duquel est montée la Vierge, le seul, peut-être, sous le poids de sa charge, et l’œil averti, à avoir une conscience réelle de l’événement en cours (fig. 5).

Pourtant, que peuvent bien faire ces deux femmes somptueusement vêtues au bord d’un champ si leur rôle se limitait à une incompréhensible présence ? La réponse se trouve dans les textes apocryphes dont on sait le rôle particulier dans l’élaboration de certains schémas iconographiques nécessitant un surcroît de narration. C’est le cas dans les représentations de la plupart des scènes figurant la Fuite en Égypte peintes, notamment en France et aux Pays-Bas, au XVe s. et au delà. L’un des principaux apports des apocryphes à l’iconographie de cette scène a été l’ajout de personnages. Ainsi, dans l’Histoire de Joseph le Charpentier (VIII) « le cortège était suivi de la sage-femme Salomé [2]Les apocryphes font également jouer un rôle majeur à Salomé, la sage-femme, lors de la Nativité. ». Pour le Pseudo-Matthieu [3]Évangile du Pseudo Matthieu, XVIII, 1., la Sainte Famille est accompagnée de trois serviteurs et d’une servante. Probablement l’une des deux femmes splendides et disertes que nous voyons dans la suite de la Sainte Famille est-elle Salomé, la sage femme, elle-même en compagnie d’une autre suivante.

Atelier de Joachim Patinir, « Repos pendant la fuite en Égypte et miracle du champ de blé », v. 1518-1524, huile sur panneau, 34,29 x 48,9 cm, Minneapolis Institute of Art, The William Hood Dunwoody Fund.

La remarque précédente est également en mesure d’apporter un éclairage particulier sur les saynètes qui peuplent le paysage de l’arrière-plan. Ainsi, peut-être est-il possible de reconnaître dans celle du faucheur (est-ce bien un faucheur ?) menacé par un sbire armé, au second plan à gauche, un écho du miracle du champ de blé [4]Le récit de cet épisode miraculeux est conté dans De quelques miracles que l’enfant Jésus fit en sa jeunesse, incunable anonyme d’une trentaine de pages imprimé à Lyon vers la fin du XVe siècle et réédité au XIXe siècle par l’abbé Migne dans son Dictionnaire des Apocryphes publié par l’abbé Migne : « Ainsi après que Notre-Dame cheminait, ils vont trouver un laboureur … Poursuivre fréquemment figuré dans la peinture du Nord (voir figure le « Repos pendant la fuite en Égypte et miracle du champ de blé » sorti de l’atelier de Joachim Patinir, ci-dessus). Si tel était le cas, la présence simultanée d’un faucheur et d’un laboureur, deux activités correspondant à deux saisons distinctes figurées dans un même paysage, viendrait insister sur le caractère miraculeux de la narration légendaire.

La manière dont Giovanni di Paolo utilise l’or comme un élément de composition dans le paysage de La Fuite en Égypte est particulièrement remarquable. La préciosité des éclats de lumière produits par les laques transparentes posées à même la surface de l’or crée un effet d’onirisme que vient très discrètement contrebalancer le réalisme des ombres portées [5]On appelle ombre portée la zone d’une surface assombrie par la présence d’un objet venu intercepter les rayons incidents de la lumière. L’expression désigne aussi la représentation de cette surface sombre dans un dessin ou une peinture. du berger et des arbres situés au second plan, ainsi qu’au fond du paysage de campagne. Ce détail, particulièrement remarquable, mérite d’autant plus d’être souligné que, ainsi que l’a fait observer Ernst Gombrich [6]GOMBRICH, Ernst Hans, Ombres portées : leur représentation dans l’art occidental (trad. de l’anglais par Jeanne Bouniort [Titre original : « Shadows : the depiction of cast shadows in Western art »]). Paris, Gallimard, 1995 (2e éd. 2014)., les ombres n’apparaissent que çà et là dans l’art occidental, qui a plutôt tendance à les oublier ou les éliminer, en particulier à l’époque où Giovanni di Paolo peint cet extraordinaire petit paysage. On notera à ce propos que les personnages principaux de l’image, la Sainte Famille et ses deux suivantes, n’occasionnent aucune ombre sur le sol qu’ils ne semblent pas même effleurer à leur passage, comme s’ils étaient faits eux-aussi de la matière des songes.

Sur les bordures verticales sont peints des éléments décoratifs floraux, aujourd’hui fragmentaires, qui articulaient les panneaux entre eux avant leur découpage. Ces fleurs ne sont pas sans se rapporter à une pratique contemporaine qui consistait à décorer l’espace de l’autel avec de vraies fleurs mêlées à d’autres, fabriquées, celles-ci, à l’aide de matériaux précieux.

Notes

Notes
1 Giovanni di Paolo s’inspire de l’une des sources les plus emblématiques de la peinture siennoise : le paysage du Bon Gouvernement d’Ambrogio Lorenzetti au Palazzo Pubblico, auquel il emprunte certaines figures (le paysan labourant son champ en reverse). Voir Dòra Sallay, in SEIDEL 2010, p. 213.
2 Les apocryphes font également jouer un rôle majeur à Salomé, la sage-femme, lors de la Nativité.
3 Évangile du Pseudo Matthieu, XVIII, 1.
4 Le récit de cet épisode miraculeux est conté dans De quelques miracles que l’enfant Jésus fit en sa jeunesse, incunable anonyme d’une trentaine de pages imprimé à Lyon vers la fin du XVe siècle et réédité au XIXe siècle par l’abbé Migne dans son Dictionnaire des Apocryphes publié par l’abbé Migne : « Ainsi après que Notre-Dame cheminait, ils vont trouver un laboureur qui seminait du blé. L’enfant Jésus mit la main au sac et jeta son plein poing de blé au chemin ; incontinent le blé fut si grand et si meûr que s’il eût demeuré un an à croître, et quand les gens d’armes de Hérodes, qui queraient l’enfant pour l’occire, vinrent à celui laboureur qui cueillait son blé, si lui vont demander s’il avait point vu passer une femme qui portait un enfant. ‘Oui, dit-il, quand je semais ce blé’. Lors les meurtriers se pensèrent qu’il ne savait ce qu’il faisait, car il avait près d’un an que celui blé avait été semé, si s’en retournèrent arrière. »
5 On appelle ombre portée la zone d’une surface assombrie par la présence d’un objet venu intercepter les rayons incidents de la lumière. L’expression désigne aussi la représentation de cette surface sombre dans un dessin ou une peinture.
6 GOMBRICH, Ernst Hans, Ombres portées : leur représentation dans l’art occidental (trad. de l’anglais par Jeanne Bouniort [Titre original : « Shadows : the depiction of cast shadows in Western art »]). Paris, Gallimard, 1995 (2e éd. 2014).
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