Duccio di Buoninsegna, « Madonna col Bambino. Madonna di Crevole »

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Duccio di Buoninsegna (Sienne, vers 1260 – Sienne, vers 1318/19)

Madonna col Bambino. Madonna di Crevole (Vierge à l’Enfant. Madone de Crevole), vers 1283.

Tempera et or sur panneaux, 89 x 60 cm.

Inscriptions : /

Provenance : Église de Santa Cecilia, Crevole. [1]On a pu faire l’hypothèse qu’à l’origine, l’œuvre ait été destinée à l’église des Santi Pietro e Paolo (Montepescini) puis transferée par la suite dans l’ermitage augustinien de Montespecchio. Le passage par Crevole serait advenu à la suite de la suppression de l’ermitage au XVIIe s.

Sienne, Museo dell’Opera del Duomo.

Ce chef-d’œuvre de la jeunesse de Duccio, qui nous apparaît dans un état de conservation éblouissant, dérive du modèle d’une icône byzantine dont le type, très répandu et très populaire, est appelé Hodigitria [2]La légende veut que la première Hodigitria ait été peinte par saint Luc. Il s’agit de la figure de la Vierge représentée debout, tenant son fils sur le bras gauche. Dans ce type d’image, le geste de la Vierge indiquant l’Enfant Jésus est à mettre en relation avec l’étymologie du vocable « Hodigitria » (du grec : je conduis, je guide). [3]Il en existe un autre exemple, également de la main de Duccio, dans une Madone à l’Enfant visible au Museo d’Arte Sacra de la Val d’Arbia, à Buonconvento. Tenant l’Enfant-Jésus sur son bras gauche, la Vierge le présente d’un geste de la main au spectateur à qui s’adresse son regard. L’Enfant lève les yeux vers sa Mère. De la main, il semble lui adresser une marque d’affection. On retrouve ce même geste dans une autre Vierge à l’Enfant, celle-ci de Cimabue, où l’on peut voir Jésus caresser la joue de Marie. Selon l’usage byzantin, cette dernière porte un manteau de couleur bleu sombre qu’elle a rabattu sur sa tête et sous lequel on distingue la présence du voile rouge, appelé maphorion, qui permettait de retenir la chevelure. Les plis du manteau sont indiqués par des tracés dorés, sans que la couleur bleue, appliquée en à-plats, ne semble être affectée par un quelconque mouvement d’ondulation, lequel n’est rendu que sur les bords du vêtement. Toutefois, il y a lieu de remarquer [4]BAGNOLI et al. 2003, p. 154. que, dans l’art byzantin, le tracé des plis dessinés sur la partie du manteau que Marie rabat sur la tête adopte, peu ou prou, la forme d’arcs concentriques. Ici, Duccio innove [5]La Madonna del voto, peinte par Dietisalvi di Speme à la fin du XIIIe s. pour un autel de la Cathédrale de Sienne, avait anticipé cette innovation en faisant correspondre le dessin des plis avec les mouvements de la bordure du voile. en faisant tomber ces même plis du sommet de la tête, en correspondance avec la sinuosité des bords, traduisant ainsi le souci d’un plus grand naturalisme, en opposition avec l’abstraction rigoureuse de la tradition byzantine préexistante. En s’éloignant de ce fait même de leurs modèles originaux, les chrysographies de Duccio révèlent autant leur originalité que leur nouveauté.

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Dans les angles supérieurs de l’œuvre apparaissent deux anges (fig. 1 et fig. 2) aux visages d’une indicible tristesse, accompagnateurs tout autant que témoins de la scène que nous observons comme eux. Dans une attitude pensive que l’on retrouvera dans les figures angéliques placées à l’arrière du trône de la Maestà, en provenance, sans doute, d’un ailleurs qui se signale par les nuées bleutées servant de fond à leurs silhouettes, ils semblent avoir déroulé une partie du fond d’or pour pénétrer dans l’espace singulier et parfaitement abstrait où résident les deux personnages principaux.

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La figure du Christ (fig. 3) peut surprendre. Mi-enfant, mi-adulte, il arbore un début de calvitie peu compatible avec son âge. Cette figure prend cependant tout son sens dès lors que nous ne la considérons pas comme celle d’un enfant ordinaire : il nous faut la regarder comme étant celle du fils de Dieu. Il importe, ici, de signifier visuellement que cet enfant possède la connaissance, qu’il a le pressentiment et la conscience d’une destinée terrestre vouée à s’achever dans les affres de la Passion. C’est aussi pourquoi il arbore une physionomie proprement anormale. Dans l’inquiétude d’un futur dont il a la prémonition, il jette sur sa Mère un regard inquiet, et esquisse un geste qui constitue un appel à sa protection. Il paraît tirer sur le voile qui cache la chevelure de sa Mère. Et comme souvent dans ce type de représentation, il anticipe ainsi un autre geste, celui que fera Marie au Calvaire lorsqu’elle ôtera son voile pour cacher l’humiliante nudité imposée à son fils.

On pourra difficilement rester insensible à la beauté, à l’intensité et à la subtilité du chromatisme général de cette peinture, à la splendeur nacrée de la carnation lisse et soyeuse de la Vierge, à la régularité de son visage inscrit dans une forme ovoïde parfaite, à son expression pleine de mélancolie : sur ce visage pensif de Marie, « les grands yeux tristes regardent intensément le spectateur, invitant celui-ci à méditer sur le destin tragique de son propre enfant [6]Luciano Bellosi, « Duccio di Buoninsegna – Madonna col Bambino », dans Duccio. Siena fra tradizione bizantina e mondo gotico. Milano, Silvana Editoriale, 2003, pp. 142-145. » ; la bouche hermétiquement close esquisse un pleur qui ne parvient pas, ou pas encore, à s’exhaler.

Notes

Notes
1 On a pu faire l’hypothèse qu’à l’origine, l’œuvre ait été destinée à l’église des Santi Pietro e Paolo (Montepescini) puis transferée par la suite dans l’ermitage augustinien de Montespecchio. Le passage par Crevole serait advenu à la suite de la suppression de l’ermitage au XVIIe s.
2 La légende veut que la première Hodigitria ait été peinte par saint Luc. Il s’agit de la figure de la Vierge représentée debout, tenant son fils sur le bras gauche. Dans ce type d’image, le geste de la Vierge indiquant l’Enfant Jésus est à mettre en relation avec l’étymologie du vocable « Hodigitria » (du grec : je conduis, je guide).
3 Il en existe un autre exemple, également de la main de Duccio, dans une Madone à l’Enfant visible au Museo d’Arte Sacra de la Val d’Arbia, à Buonconvento
4 BAGNOLI et al. 2003, p. 154.
5 La Madonna del voto, peinte par Dietisalvi di Speme à la fin du XIIIe s. pour un autel de la Cathédrale de Sienne, avait anticipé cette innovation en faisant correspondre le dessin des plis avec les mouvements de la bordure du voile.
6 Luciano Bellosi, « Duccio di Buoninsegna – Madonna col Bambino », dans Duccio. Siena fra tradizione bizantina e mondo gotico. Milano, Silvana Editoriale, 2003, pp. 142-145.