Duccio di Buoninsegna, « Madonna col Bambino »

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Duccio di Buoninsegna (Sienne, vers 1260 – Sienne, vers 1318/19)

Madonna col Bambino (Vierge à l’Enfant), vers 1283.

Tempera et or sur panneaux, 89 x 60 cm.

Inscriptions : /

Provenance : Église de Santa Cecilia, Crevole.

Sienne, Museo dell’Opera del Duomo.

Ce chef-d’œuvre de la jeunesse de Duccio, qui nous apparaît dans un état de conservation éblouissant, dérive du modèle d’une icône byzantine dont le type, très répandu et très populaire, est appelé Hodigitria [1]. On en trouve un autre exemple dans une Madone à l’Enfant, également de la main de Duccio, visible au Museo d’Arte Sacra de la Val d’Arbia, à Buonconvento. Tenant l’Enfant-Jésus sur son bras gauche, la Vierge le présente d’un geste de la main au spectateur à qui s’adresse son regard. L’Enfant lève les yeux vers sa Mère. De la main, il semble lui adresser une marque d’affection. On retrouve ce même geste dans une autre Vierge à l’Enfant, celle-ci de Cimabue, où l’on peut voir Jésus caresser la joue de Marie. Selon l’usage byzantin, cette dernière porte un manteau de couleur bleu sombre qu’elle a rabattu sur sa tête et sous lequel on distingue la présence du voile rouge, appelé maphorion, qui permettait de retenir la chevelure. Les plis du manteau sont indiqués par des tracés dorés, sans que la couleur bleue, appliquée en à-plats, ne semble être affectée par un quelconque mouvement d’ondulation, lequel n’est rendu que sur les bords du vêtement. Toutefois, il y a lieu de remarquer [2] que, dans l’art byzantin, le tracé des plis dessinés sur la partie du manteau que Marie rabat sur la tête adopte, peu ou prou, la forme d’arcs concentriques. Ici, Duccio [3] innove en faisant tomber ces même plis du sommet de la tête, en correspondance avec la sinuosité des bords, traduisant ainsi le souci d’un plus grand naturalisme, en opposition avec l’abstraction rigoureuse de la tradition préexistante.

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Dans les angles supérieurs de l’œuvre apparaissent deux anges (fig. 1 et fig. 2) aux visages d’une indicible tristesse, accompagnateurs tout autant que témoins de la scène que nous observons comme eux. Dans une attitude pensive que l’on retrouvera dans les figures angéliques placées à l’arrière du trône de la Maestà, en provenance, sans doute, d’un ailleurs qui se signale par les nuées bleutées servant de fond à leurs silhouettes, ils semblent avoir déroulé une partie du fond d’or pour pénétrer dans l’espace singulier et parfaitement abstrait où résident les deux personnages principaux.

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3

La figure du Christ (fig. 3) peut surprendre. Mi-enfant, mi-adulte, il arbore un début de calvitie peu compatible avec son âge. Cette figure prend cependant tout son sens dès lors que nous ne la considérons pas comme celle d’un enfant ordinaire :  il nous faut la regarder comme étant celle du fils de Dieu. Il importe, ici, de signifier visuellement que cet enfant possède la connaissance, qu’il a le pressentiment et la conscience d’une destinée terrestre vouée à s’achever dans les affres de la Passion. C’est aussi pourquoi il arbore une physionomie proprement anormale. Dans l’inquiétude d’un futur dont il a la premonition, il jette sur sa Mère un regard inquiet, et esquisse un geste qui constitue un appel à sa protection. Il paraît tirer sur le voile qui cache la chevelure de Sa Mère. Et comme souvent dans ce type de représentation, il anticipe ainsi un autre geste, celui que fera Marie au Calvaire lorsqu’elle ôtera son voile pour cacher l’humiliante nudité imposée à son fils.

On pourra difficilement rester insensible à la beauté, à l’intensité et à la subtilité du chromatisme général de cette peinture, à la splendeur nacrée de la carnation lisse et soyeuse de la Vierge, à la régularité de son visage inscrit dans une forme ovoïde parfaite, à son expression pleine de mélancolie : son regard que projettent deux yeux en amande, est pensif ; sa bouche hermétiquement close esquisse un pleur qui ne parvient pas, ou pas encore, à s’exhaler.

[1] La légende veut que la première odigitria ait été peinte par saint Luc. Il s’agit de la figure de la Vierge représentée debout, tenant son fils sur le bras gauche. Dans ce type d’image, le geste de la Vierge indiquant l’Enfant Jésus est à mettre en relation avec l’étymologie du vocable « odigitria » (du grec : je conduis, je guide).

[2] BAGNOLI et al. 2003, p. 154.

[3] La Madonna del voto, peinte par Dietisalvi di Speme à la fin du XIIIe s. pour la Cathédrale de Sienne, avait anticipé cette innovation en faisant correspondre le dessin des plis avec les mouvements de la bordure du voile.