« Crypte » sous la Cathédrale Santa Maria Assunta

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Introduction

L’espace que l’on appelle « crypte » (il serait plus juste de parler de « pseudo crypte ») sous la Cathédrale de Sienne est, en réalité, une salle de grandes dimensions située sous l’abside, entièrement décorée de fresques datant de la seconde moitié du XIIIe siècle  (vers 1280). Demeurée inaccessible et oubliée durant plus de cinq siècles, cette grande salle, couverte de voûtes ogivales à l’origine, a été redécouverte il y a vingt ans, en 1999, à l’occasion de travaux de restauration réalisés dans l’Oratorio dei Santi Giovanni e Gennaro (ou Oratoire des saints Jean et Janvier, également connu sous l’appellation Oratoire de San Giovannino, situé à proximité).

On ignore encore quelle pouvait être précisément la fonction d’un lieu de ce type, situé à cet emplacement particulier de l’édifice. Peut-être s’agissait-il d’une chapelle, à moins que nous ne nous trouvions dans un espace d’accueil des pèlerins en route vers Rome par la Via Francigena ? Ou, peut-être, dans une pièce attenante, une antichambre (?) à la confessione de la Cathédrale, dont on ignore toujours l’emplacement ?

Lors de sa découverte, cette salle, sombrée dans l’oubli pendant cinq longs siècles, était entièrement remplie de gravats déposés en deux épaisses couches superposées.

  • La première couche, d’une épaisseur d’environ 2,50 m., était essentiellement constituée de matériaux de construction abandonnés là à partir de la première moitié du XVe s.
  • La seconde couche de dépôts, datant du XVIIIe siècle, était, quant à elle, simplement posée à même la précédente ; d’une épaisseur de 1,70 m. environ, elle montait jusqu’au niveau de l’actuel sol de la Cathédrale et emplissait donc tout le volume où se situent les fresques, lesquelles étaient, par voie de conséquence, parfaitement invisibles : c’est aussi ce qui a contribué à conserver les couleurs dans un état aussi exceptionnel.

Le pavement de l’abside de la Cathédrale reposait directement sur ce remblai. L’évacuation des matériaux, qui a permis de remettre au jour le somptueux décor peint, a été suivie de la construction d’une structure porteuse en acier, désormais devenue nécessaire pour soutenir le poids du sol situé immédiatement au-dessus.

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Structure de la salle

De plan approximativement rectangulaire (fig. 3), la « crypte » présente trois nefs séparées par deux énormes piliers octogonaux qui soutiennent depuis l’origine les colonnes de la cathédrale située à l’étage supérieur. Ces deux piliers sont qualifiés « de droite » et « de gauche » selon le point de vue du spectateur qui entrait dans l’édifice par la porte principale au XIIIe siècle visible sur le plan (fig. 3) au centre de la façade (aujourd’hui, l’entrée se fait par une ouverture percée dans la façade est). La nef centrale (fig. 1 et 2) se trouve dans l’axe de cette ancienne porte d’accès (l’emplacement de cette porte est aujourd’hui occupé par la calotte de la demi-coupole du baptistère situé en contrebas). Les nefs de droite et de gauche (selon le même point de vue du spectateur qui entrait par la porte principale au XIIIe s.) sont constituées des espaces situés entre les piliers octogonaux et les parois latérales de la pièce. L’accès aux salles – les ex fonderie (anciennes fonderies) – situées en contrebas se faisait par une ouverture visible au fond à droite (toujours selon le point de vue du visiteur au XIIe s.). Déjà dotée d’un escalier sur le plan, cette ouverture existe toujours. A l’inverse, la porte par laquelle on accède aujourd’hui à la « crypte » est moderne.

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Le décor peint

Passée l’entrée, on pénètre aujourd’hui dans une salle (fig. 2) dont toutes les parois sont couvertes de scènes peintes à fresque. On ne peut qu’être frappé par l’extraordinaire beauté des figures qui peuplent les parois et, plus encore, par la vivacité inhabituelle des couleurs de cet ensemble et par leur splendeur qui paraît sortir tout droit d’un manuscrit enluminé. Les peintures sont disposées selon deux registres :

  1. Le registre inférieur est constitué de scènes tirées, pour l’essentiel, du Nouveau Testament, et relatives à la vie du Christ. Marie est présente dans presque toutes les scènes figurées, ce qui ne peut surprendre au cœur d’un édifice qui lui est entièrement dédié.
  2. Le registre supérieur représente des scènes provenant de l’Ancien Testament relativement difficiles à observer compte tenu du fait qu’elles sont très détériorées ou incomplètes ; on n’en voit souvent que la partie basse, la partie supérieure ayant été détruite lors de la mise en place du pavement de l’abside de la Cathédrale.

La peinture est présente sur chacune des surfaces de la « crypte », soit à travers la figuration de l’immense poème biblique qui s’y déploie visuellement, soit dans la multitude des effets décoratifs, géométriques ou végétaux, qui recouvrent aussi bien le bas des parois (constituant ainsi, en quelque sorte, un troisième registre) que les colonnes engagées ou encore les chapiteaux. Les faces des deux piliers centraux, de plan octogonal, sont également peintes. Il est très probable, dans cette logique, que les voûtes gothiques aujourd’hui disparues aient elles aussi été dotées d’un décor. C’est ainsi que les artistes du Moyen-âge ont créé, selon les mots d’Alessandro Bagnoli [1], une sorte « [d’]indispensable épiderme […] dont le chromatisme l’emporte sur tout le reste, et dont la suave douceur des coloris prend glorieusement le dessus sur l’aspect rudimentaire et quelque peu grossier des matériaux mis en œuvre dans la structure architecturale que cet épiderme masque. »

Devant la qualité et la beauté de cet ensemble, on ne peut douter que les auteurs de l’exceptionnel décor peint ici soient des artistes parmi les plus importants vivant à Sienne au cours du dernier quart du XIIIe siècle. Les études effectuées par Alessandro Bagnoli [1] depuis la découverte du lieu, ont mis en lumière les noms de ces derniers [2] : il s’agit de Rinaldo da Siena, Guido di Graziano, Dietisalvi di Speme, tous trois membres de l’entourage de Guido da Siena et formés dans l’atelier de celui que l’on s’accorde à considérer comme le chef de l’école siennoise de cette période. Si l’on est sûr de la contribution apportée par Guido da Siena à la mise en œuvre du décor peint de la salle, il est également vraisemblable que Duccio. alors jeune apprenti, ait travaillé lui aussi sur le chantier, en particulier pour réaliser les trois sublimes chefs-d’œuvre que sont la Crucifixion, la Descente de croix et la Déploration. Quoi qu’il en soit, la redécouverte de cet ensemble donne lieu à une nouvelle approche de la peinture murale de la fin du Duecento et éclaire d’un jour particulier la genèse et le développement de  l’école de Sienne.

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1. Le registre inférieur

Pour suivre l’ordre chronologique des scènes figurées, il convient de commencer par celle qui se trouve à droite de l’ouverture vers les salles situées en contrebas (les ex fonderie), l’Annonciation étant prise comme point de départ. Les scènes se déroulent alors dans l’ordre suivant (la numérotation correspond à celle lisible dans la figure 4) :

2. Le registre supérieur

Les scènes peintes sont si lacunaires que, dans un grand nombre de cas, il n’est possible d’identifier leur sujet que grâce à l’inscription, dérivée de la Genèse, lisible sur la bande séparant les deux registres. Pour tenir compte de la chronologie de la narration selon l’Ancien Testament, il importe de traverser la salle en diagonale depuis l’entrée actuelle et de se rendre vers la porte qui donne sur les salles basses, les ex fonderie (voir ci-dessous). On peut alors commencer par la scène qui se trouve immédiatement à droite de cette ouverture, puis, selon un principe constamment utilisé dans ce guide, de continuer en suivant le sens des aiguilles d’une montre :

Une lecture diachronique des fresques situées dans les deux registres supérieur et inférieur, représentant des scènes tirées de l’Ancien et du Nouveau Testament, crée nécessairement, aux yeux du spectateur, des relations de sens qui mériteraient d’être analysées.

3. Les piliers octogonaux

Le lecteur ne s’étonnera pas de retrouver ci-dessous certaines scènes, peintes sur les faces des piliers, qui ont déjà fait plus haut l’objet d’une présentation selon une logique qui était alors fondée sur la chronologie de la narration.


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Dans la nef centrale (fig. 5), placé dans l’axe de l’ancienne ouverture centrale occupée aujourd’hui par la coupole de la chapelle du baptistère situé au-dessous, on peut voir un beau crucifix provenant de l’une des églises de Montalcino.

Les anciennes fonderies

Situées en contrebas, les salles que l’on appelle ici, à Sienne, les ex fonderie (les « anciennes fonderies ») sont accessibles par un escalier moderne. Cette appellation provient du fait qu’après la période médiévale, les locaux ont été utilisés pour des activités artisanales qui ont occasionné un noircissement des parois. Bien que les analyses effectuées à l’occasion de la restauration de ces salles aient démontré que le noir de fumée déposé sur les murs ne provenait pas de la fusion de métaux, l’appellation est demeurée.

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Dans la plus grande de ces deux pièces subsiste une partie des structures de la Cathédrale qui remontent à une période comprise entre les XIIe et XIVe siècles. La construction du Baptistère et l’agrandissement de la Cathédrale vers la piazza San Giovanni ont eu pour effet d’englober des éléments de la façade médiévale parmi lesquels deux monumentales fenêtres gothiques (fig. 6 et 7).

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[1] Alessandro BAGNOLI, « Alle origini della pittura senese. Prime osservazioni sul ciclo dei dipinti murali », in GUERRINI 2003, pp. 107-147.

[2] GUERRINI 2003, p. 107.

[3] GUERRINI 2003.

[4] Ce bâtiment est devenu l’abside de la Cathédrale faute de devenir le transept d’un monument qui aurait alors eu des proportions gigantesques.

[5] D’après GUERRINI 2003, p. 63.

[6] D’après Alessandro BAGNOLI, « Alle origini della pittura senese. Prime osservazioni sul ciclo dei dipinti murali », in GUERRINI 2003, p. 143. La numérotation des différentes scènes peintes est celle proposée par Alessandro Bagnoli.