Arts libéraux

« On sait que les Latins classaient les savoirs humains en deux grandes catégories : les artes liberales et les artes mechanicae. Les premiers […] s’appellent liberales parce qu’ils sont le fait et le privilège des hommes libres ; les autres concernent les techniques et les métiers, indignes des hommes libres. Dans cette nomenclature, subsistent en sous-sol […] les éléments de la réflexion des philosophes sur l’ordre des disciplines humaines : le savoir se distribue selon la [contemplation], l’[action] et la [fabrication] ; tandis que les deux premières activités sont immanentes et vitales, de l’ordre de l’esprit, l’autre, l’activité de l’artisan, caractéristique du monde des corps, produit une œuvre extérieure et met l’ouvrier dans la dépendance de son ouvrage. [1]Marie-Dominique Chenu, « Arts ‘mécaniques’ et œuvres serviles », Revue Des Sciences Philosophiques et Théologiques, vol. 29, no. 2/4, 1940, pp. 313–15. JSTOR, http://www.jstor.org/stable/44413678. Accessed 25 Apr. 2024). » Dans les systèmes éducatifs antique et médiéval, on appelait « arts libéraux » les disciplines qui constituaient la base de l’enseignement. Ces disciplines, au nombre de sept, étaient à leur tour constituées selon deux domaines que les penseurs carolingiens, à la suite de Boèce, nommaient le quadrivium (formant l’ensemble des quatre sciences mathématiques dans la théorie antique : géométrie, arithmétique, astronomie et musique) le trivium (grammaire, dialectique et rhétorique) :

  • Le Trivium [2]« Le terme de triuium, qui réunit les trois sciences du language, apparaît pour la première fois dans les Scholia Vindobonensia à l’Art Poétique d’Horace, rédigées entre la fin du VIIIe et le début du IXe siècle. Le terme apparaît pour commenter le vers 307 et fait pendant au terme quadriuium. Cf. J. Zeichmeister, Scholia ad Horatii Artem poeticam, Vienne, apud C. … Poursuivre était structuré sur les valeurs cardinales et objectives de vérité, de beauté et de bonté. Ses trois sujets étaient la Grammaire, qui assure la bonne structure du langage, la Logique ou la Dialectique, permettant de trouver la vérité, et la Rhétorique, le bel usage du langage lors de l’expression de la vérité.
  • Le Quadrivium [3]« La première occurrence du terme quadriuium se trouve dans l’Institution Arithmétique (I, 1, 7) de Boèce (VIe siècle). » Élisabeth PIAZZA, op. cit., p. 1, note 5. « Voilà ce qu’est la quadruple voie par laquelle doivent cheminer ceux dont l’esprit supérieur se laisse conduire des sens qui sont créés avec nous aux certitudes plus hautes de … Poursuivre émergeait du plus révéré des sujets que l’esprit humain puisse aborder – le Nombre. La première de ses disciplines était l’Arithmétique, la seconde, la Géométrie, le Nombre dans l’Espace, la troisième, l’Harmonie, qui pour Platon était le Nombre dans le Temps, la quatrième, l’Astronomie, le Nombre dans l’Espace et le Temps.
Sandro Botticelli, « Un jeune homme présenté par Vénus (?) aux sept Arts Libéraux ». Paris, Musée du Louvre.
Iconographie des arts libéraux

Les sept arts libéraux semblent avoir été un sujet de représentation dès le IXe siècle. Il prend alors la forme de sept figures féminines [4]La source de l’iconographie des arts libéraux se trouve dans un ouvrage de Martianus Capella (*), le De Nuptiis Philologiae et Mercurii ou Noces de Philologie et de Mercure (Ve siècle). « Cette œuvre littéraire et encyclopédique, qui est à l’origine de ces allégories, décrit dans son premier livre les noces de Mercure (l’Hermès grec, le Logos) et de Philologia (**), accompagnés … Poursuivre comme autant d’allégories, chacune d’elle étant accompagnée d’un ou plusieurs attributs iconographiques visant à les distinguer les unes des autres, avant d’être associées à certains personnages célèbres de l’Antiquité [5]Le personnage biblique de Tubal-Caïn fait exception à la règle. ayant œuvré dans les domaines scientifique et philosophique.

  • la Grammaire : un livre et/ou une férule
  • la Dialectique : une tablette de cire pleine de formules multicolores, un serpent, parfois remplacé par un scorpion
  • la Rhétorique : une tablette et un stylet, un glaive pour attaquer, un bouclier pour se défendre
  • la Géométrie : un compas, un étalon et/ou une équerre
  • l’Arithmétique : une corde sur laquelle sont fixées des boules formant une graduation
  • l’Astronomie : montre les étoiles en les pointant de son index et tient un seau rempli d’eau ou un miroir
  • la Musique : une harpe ou une lyre, parfois un orgue portatif

« Bien qu’aucune liste canonique n’en ait jamais été dressée, la tradition picturale a imposé une suite restreinte de savants et de philosophes associés à chaque art [6]Pascale Charron, « Les Arts libéraux dans la tapisserie à la fin du Moyen Âge : entre iconographie savante et pratiques d’atelier », dans Christian Heck (éd.), L’allégorie dans l’art du Moyen Âge. Formes et fonctions. Héritages, créations, mutations. Actes du Colloque du RILMA, Institut Universitaire de France (Paris, INHA, 28–29 mai 2010), Turnhout, Brepols, 2011, pp. 331-344. » Les figures allégoriques des arts libéraux sont fréquemment associées à des savants et philosophes de l’Antiquité :

  • la Grammaire avec Donat ou Priscien de Césarée
  • la Dialectique avec Aristote
  • la Rhétorique avec Cicéron [7]Carole Mabboux, Cicéron et la Commune. Le rhéteur comme modèle civique (Italie, XIIIe-XIVe s.), Rome, École française de Rome, Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome 400, 2022.
  • la Géométrie, avec Euclide ou Pythagore
  • l’Arithmétique avec Pythagore ou Euclide
  • l’Astronomie avec Ptolémée
  • la Musique avec Tubal-Caïn

Notes

Notes
1 Marie-Dominique Chenu, « Arts ‘mécaniques’ et œuvres serviles », Revue Des Sciences Philosophiques et Théologiques, vol. 29, no. 2/4, 1940, pp. 313–15. JSTOR, http://www.jstor.org/stable/44413678. Accessed 25 Apr. 2024).
2 « Le terme de triuium, qui réunit les trois sciences du language, apparaît pour la première fois dans les Scholia Vindobonensia à l’Art Poétique d’Horace, rédigées entre la fin du VIIIe et le début du IXe siècle. Le terme apparaît pour commenter le vers 307 et fait pendant au terme quadriuium. Cf. J. Zeichmeister, Scholia ad Horatii Artem poeticam, Vienne, apud C. Geroldum filium, 1877. » Élisabeth PIAZZA, « L’allégorie de Rhétorique chez Martianus Capella (De Nupt., livre V) : interculturalité gréco-romaine et transferts pédagogiques », dans Camenulae, no 6, novembre 2010, p. 1, note 4. Mise en ligne : https://lettres.sorbonne-universite.fr/sites/default/files/media/2020-06/piazza_revu-2.pdf
3 « La première occurrence du terme quadriuium se trouve dans l’Institution Arithmétique (I, 1, 7) de Boèce (VIe siècle). » Élisabeth PIAZZA, op. cit., p. 1, note 5. « Voilà ce qu’est la quadruple voie par laquelle doivent cheminer ceux dont l’esprit supérieur se laisse conduire des sens qui sont créés avec nous aux certitudes plus hautes de l’intelligence. » BOÈCE, Institution Arithmétique (trad. Jean-Yves Guillaumin), Paris, Les Belles Lettres, 1995.
4 La source de l’iconographie des arts libéraux se trouve dans un ouvrage de Martianus Capella (*), le De Nuptiis Philologiae et Mercurii ou Noces de Philologie et de Mercure (Ve siècle). « Cette œuvre littéraire et encyclopédique, qui est à l’origine de ces allégories, décrit dans son premier livre les noces de Mercure (l’Hermès grec, le Logos) et de Philologia (**), accompagnés de sept demoiselles d’honneur qui sont les allégories des arts libéraux. Le deuxième livre montre Philologia dans son ascension vers le niveau divin (qui n’est pas, chez Martianus, celui des chrétiens). Les sept autres livres proposent une synthèse sur chacun des sept arts au temps de Martianus Capella. » (Gérard FLEURY, Les allégories des arts libéraux de Martianus Capella (Ve s.) jusqu’au XXe siècle, p. 2.).
Les allégories sont décrites dans le premier livre de la manière suivante :
Grammaire est revêtue de la paenula (manteau ordinaire des sénateurs romains), et porte à la main une trousse médicale pour guérir les vices du langage : encre, plumes, tablettes, limes à 8 traits (8 parties du discours « classique »), un martinet pour l’autorité et un scalpel pour opérer dents et langues.
Dialectique est une femme maigre, dont la chevelure est enroulée avec art, tombant en boucles sur ses épaules. Elle a dans la main gauche un serpent qui se cache à demi sous sa robe. Dans l’autre main elle tient une tablette de cire avec un hameçon. Sa chevelure évoque le syllogisme, le serpent la ruse des sophismes, l’hameçon les arguments captieux.
Rhétorique est revêtue d’une cuirasse, elle est belle, de taille avantageuse, sur sa poitrine brillent des pierres précieuses, son manteau est brodé de figures innombrables.
Géométrie a une robe admirable, image du ciel entier avec les astres en mouvement et les signes du gnomon (***). Elle tient un compas dans la main droite, porte une sphère dans la main gauche. Devant elle se trouve une table couverte d’une couche de poussière verte pour y tracer des figures.
Arithmétique est une déesse grecque à la beauté parfaite, née en même temps que le monde. Un rayon s’échappe de son front, se dédouble, puis devient triple, quadruple, jusqu’à l’infini. Ses doigts agiles semblent compter rapidement, avec une incroyable aisance.
Astronomie jaillit d’un cercle de feu, avec une couronne d’étoiles sur ses cheveux et deux grandes ailes aux plumes de cristal. Elle tient une sorte de sextant qui jette des feux, et un livre fait d’un assemblage de plusieurs métaux.
Musique (ou Harmonie) est escortée de déesses, poètes, musiciens. Pourvue d’un instrument à cordes tendues sur un cercle et habillée d’une robe garnie de lames d’or qui bruissent avec un son mélodieux.

(*)  Martianus Capella (Carthage ?, 360 [?] – 428 [?]) : grammairien africain (carthaginois), auteur du De nuptiis Philologiae et Mercurii, encyclopédie en neuf livres, dans laquelle chaque science est personnifiée, qui fut la base de l’enseignement des écoles monastiques carolingiennes, complétée par les réaménagements et les enrichissements apportés au VIe siècle par Cassiodore (Institutiones) et Boèce.

(**) Philologie, littéralement « qui aime le Logos », a un sens qui n’est plus celui du langage actuel (science des textes). Elle a été nommée dans le contexte des arts libéraux, selon les auteurs ou selon les textes (anciens ou contemporains) par Philosophie ou encore Sagesse voire même Théologie.

(***) Instrument portatif du type cadran solaire, possédant une tige et un écran sur lequel se projete l’ombre du soleil ou de la lune, et qui permet de mesurer la hauteur au-dessus de l’horizon de ces corps célestes.

5 Le personnage biblique de Tubal-Caïn fait exception à la règle.
6 Pascale Charron, « Les Arts libéraux dans la tapisserie à la fin du Moyen Âge : entre iconographie savante et pratiques d’atelier », dans Christian Heck (éd.), L’allégorie dans l’art du Moyen Âge. Formes et fonctions. Héritages, créations, mutations. Actes du Colloque du RILMA, Institut Universitaire de France (Paris, INHA, 28–29 mai 2010), Turnhout, Brepols, 2011, pp. 331-344
7 Carole Mabboux, Cicéron et la Commune. Le rhéteur comme modèle civique (Italie, XIIIe-XIVe s.), Rome, École française de Rome, Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome 400, 2022.

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