Manufacture royale des Gobelins, « L’audience du légat : le cardinal Chigi reçu à Fontainebleau par Louis XIV »

Manufacture royale des Gobelins, atelier de Jean Lefèbvre, d’après Charles Le Brun (Paris, 1619 – 1690)

L’audience du légat : le cardinal Chigi reçu à Fontainebleau par Louis XIV (première version), 1665-1672.

Tapisserie de la tenture de l’Histoire du Roy, laine et soie rehaussée de lames d’argent et d’argent doré, 525 x 717 cm.

Inscriptions :

  • (dans le grand cartouche au centre de la bordure inférieure) : « AVDIENCE DONNEE PAR LE ROY / LOVIS XIV A FONTAINEBLEAV AV CARDINAL / CHIGI NEVEV ET LEGAT A LATERE DV PAPE / ALEXANDRE VII LE XIX IVILLET MDCLXIV / POVR LA SATISFACTION DE L INIURE FAITE / DANS ROME A SON AMBASSADEVR » [1]« Audience donnée par le roi Louis XIV à Fontainebleau au cardinal Chigi, neveu et légat a latere du pape Alexandre VII, le XXIX juillet MDCLXIV pour la satisfaction de l’injure faite dans Rome à son ambassadeur »
  • (dans un cartouche au centre de la bordure latérale gauche) : « LVD(OVIC]VS XIIII / AN(N)O 1665 » [2]Ludovicus XIII, Anno 1665 : Louis XIV. L’an 1665.
  • (dans un cartouche au centre de la bordure latérale droite) : « LVD(OVIC]VS XIIII / AN(N)O 1672 » [3]Voir note précédente.
  • (dans les médaillons situés dans les angles supérieurs) : « NEC PLURIBUS IMPAR. » [4]Nec pluribus impar : cette expression latine, jugée obscure par le roi lui-même, et difficile à rendre en français, est le plus souvent traduite sous les formes suivantes : « À nul autre pareil », ou « Incomparable », « Qu’on ne peut soumettre au nombre ». Elle est devenue la devise du roi en 1662. Dans ses mémoires, le roi lui-même donne au Dauphin les raisons de ce … Poursuivre

Provenance :

Paris, Musée du Louvre (dépôt du Mobilier National).

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Exécutée par la Manufacture royale des Gobelins [5]Créée en 1662 par Colbert, la Manufacture des Gobelins avait vocation à fournir les œuvres destinées à meubler les demeures royales et, le cas échéant, à servir de cadeaux diplomatiques. Le grand dessein de la manufacture, cependant, était avant tout politique. Il s’agissait à la fois de montrer la puissance de la France et de servir la propagande royale. Les premiers dessins fournis … Poursuivre sur un dessin [6]Voir : Charles Le Brun et atelier, Audience accordée au cardinal Chigi par Louis XIV à Fontainebleau le 29 juillet 1664. Paris, Musée du Louvre. de l’atelier du Premier Peintre du roi, Charles Le Brun [7]Au Gobelins, à partir des projets de Le Brun, les dessins à grandeur d’exécution étaient réalisés à l’aide d’une mise au carreau avant d’être traduits sous la forme de cartons peints. Les cartonniers des Gobelins peignaient alors les compositions de chaque pièce. Pour la présente tapisserie, exécutée dans l’atelier de Jean Lefèbvre, l’équipe était constituée de … Poursuivre, cette tapisserie de haute lice est l’une de celles qui constituent la tenture [8]Tenture [de tapisserie] : série de pièces de tapisserie formant un ensemble dont la cohérence tient à la fois à son style (même dessin, même facture,…) et au fait qu’elle représente une suite d’épisodes appartenant à une même histoire. de l’Histoire du roi [9]La tenture de l’Histoire du roi se compose de quatorze tableaux d’après Le Brun (*) peints entre les années 1663 et 1673 et de trois pièces supplémentaires d’après différents peintres, exécutées une seule fois en 1716 (cinquième tenture qui ne comprend que ces trois pièces). Elle fut mise sur le métier à sept reprises entre 1665 et 1741 pour un total de quatre-vingt trois … Poursuivre. Les dimensions de l’œuvre confèrent à celle-ci le caractère monumental qui sied au décor d’une demeure royale, souligné et augmenté à la fois par le caractère imposant et la richesse de sa bordure [10]« Une riche bordure fond d’or remplie de figures grotesques et autres ornements avec les armes du roi par le haut et par le bas une inscription en lettres d’or qui explique le sujet de la pièce ». Voir note 2., probablement réalisée sur des dessins de Jean Lemoyne le Lorrain [11]Jean Lemoyne, dit « le Lorrain » (*) pour éviter toute confusion avec Jean Lemoyne dit de Paris (Joinville, 1637 ou 1638 – Paris, 1709) : peintre. Né « à Joinville, dans la région barroise, il est pratiquement contemporain de Jean Bérain. Il faisait partie de l’équipe de Le Brun et, à ses côtés, il a travaillé pour les Bâtiments du roi (Louvre, Tuileries, … Poursuivre.

La scène, ou pour ainsi dire, la mise en scène historique représentée ici s’est déroulée le 28 juillet 1664 dans la chambre du roi, à Fontainebleau [12]Officiellement prévue au Louvre, dans la capitale du royaume, cette audience s’est finalement tenue à Fontainebleau. « Le fait que Louis XIV reçût le légat à Fontainebleau et non à Paris, comme l’aurait voulu l’étiquette et comme il était advenu avec le légat Barberini en 1625, et que l’on hésitât à concéder à Chigi l’entrée solennelle à Paris n’étaient pas des … Poursuivre. À la suite de l’« affaire des gardes corses », survenue à Rome deux ans plus tôt, le cardinal Flavio Chigi, neveu du pape régnant Alexandre VII, a été envoyé en qualité de légat a latere [13]Le légat a latere (du latin latus, lateris : a latere, au côté de, caché, latent) «  est un cardinal envoié extraordinairement par le pape avec juridiction eclésiastique pour quelque affaire importante ou d’éclat. Sa Sainteté le choisit ordinairement de sa maison. Il ne vient pas de légat en France que le pape ne fasse agréer sa personne au roy. Le titre de … Poursuivre auprès de la cour de France pour y lire publiquement, en présence de Louis XIV, une lettre d’excuses au nom de son oncle, conformément au traité de Pise, signé le 12 février 1664 [14]Grâce à l’initiative de Madrid et de Florence, un traité est signé à Pise le 12 février 1664 comportant quinze articles visant tous à réparer l’affront subit par le roi de France en la personne de son ambassadeur extraordinaire., entre la France et le Siège Apostolique. Parmi ses quinze articles, ce traité imposait non seulement que des excuses publiques du pape soient portées au Louvre par le cardinal Lorenzo Imperiale, gouverneur de Rome, et par le cardinal Flavio Chigi, mais encore la dissolution de la garde pontificale corse au moyen d’une déclaration signée de la main du pape, ainsi que l’érection d’une pyramide d’infamies portant une inscription mentionnant à la fois l’offense et la réparation, en marbre noir, sur le site de la caserne corse de la Trinità dei Pellegrini, en mémoire du triomphe obtenu par Louis XIV. [15]« Parmi les clauses non écrites de la paix de Pise figurait [aussi] celle de mettre au service de Louis XIV l’artiste le plus aimé du pape : Gian Lorenzo Bernini. En effet, en mars 1664 (le traité de Pise avait été signé le 12 février), débuta une correspondance sur les projets du Louvre entre le Premier ministre français Colbert et Le Bernin. Un premier dessin de la façade … Poursuivre

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Parmi les mémoires relatant l’épisode de l’audience royale, celles de Paul Fréart de Chantelou [16]Paul de Chantelou (Le Mans 1609 – Paris 1694) : amateur d’art, collectionneur et l’un des premiers partisans de Poussin. Les historiens de l’art le connaissent comme l’auteur du Journal de voyage du cavalier Bernin en France, un texte riche en informations sur le Bernin, qui nous renvoie également une image puissante de la cour de France sous le règne de Louis XIV. En effet, … Poursuivre constituent un témoignage de première main ayant valeur de compte rendu officiel. Voici en quels termes ce texte rapporte l’événement : « Sur les trois heures S.E. [Son Éminence, le Cardinal Chigi] fut à l’audience chez le roy à travers deux files de gardes depuis son appartement jusque à celui du roy [17]Archives du Ministère des Affaires Etrangères, Correspondance de Rome, 164, ff. 95v-96r. : « Le lendemain 29.e jour destiné à l’audience publique, M. le comte d’Harcourt fut prendre M. le légat à son appartement et le conduisit en la chambre de Sa Majesté […]. Le roy le receut auprès de la porte de sa chambre et prenant la main droite sans compliment le conduisit à … Poursuivre. […] La croix [18]Dans les cérémonies de l’Église catholique, les prélats importants marchent précédés d’un porte-croix. demeura dans l’antichambre de Sa Majesté, qui vint recevoir S.E. à la moitié de sa chambre ; M. le légat salua le roy avec une inclination fort profonde, et Sa Majesté lui fit un fort grand accueil, et la mena dans la ruelle de son lict où estoyent Messieurs les premiers gentilshommes de la chambre et m.e de la Garde-robe. Ils s’assirent chacun dans un fauteuil ; celui de Sa Majesté regardant la porte du balustre, et celui de M. le légat opposé à la mesme porte. S.E. leut [lut] l’escrit qui avoit esté concerté [19]Voir ci-après le détail du texte lu par le légat., après quoy le roy lui parla avec la plus grande affabilité du monde et l’escouta de mesme à ce qui se vit au visage de Sa Majesté. Quand M. le légat arriva, M. de S.t Aignan [20]François Honorat de Beauvilliers, duc de Saint-Aignan (Paris, 1607 – 1687) : militaire et administrateur en reconnaissance de sa fidélité pendant les troubles de la Fronde, Louis XIV le nomme tour à tour duc et pair de France, premier gentilhomme de la chambre, conseiller du roi, gouverneur de plusieurs provinces. s’estoit avancé pour suivre le roy qui alloit au devant de S.E. Ce que ayant veu, M. de Noailles [21]Anne de Noailles (…, 1613 – Paris, 1678) : premier duc de Noailles, capitaine de la compagnie écossaise des Gardes du roi. qui estoit contre la cheminée avec M. de Lionne [22]Hugues de Lionne (Grenoble, 1611-Paris, 1671) : secrétaire d’État aux Affaires étrangères depuis 1663., il s’avança aussi, jugeant qu’il estoit de sa charge d’estre près de Sa Majesté ; M. de S.t Aignan au contraire prétendant que le Capitaine des gardes n’a nulle fonction dans la chambre, il y eut un petit différend qui fut remarqué ; lequel estant depuis venu aux oreilles du roy, il commanda à M. de Mortemart [23]Gabriel de Rochechouart (…, 1600 – Paris, 1675) : marquis puis duc de Mortemart, père de Madame de Montespan, l’un des quatre premiers gentilshommes de la chambre du roi avec le comte du Lude, le duc de Créquy, et le duc de Saint-Aignan. et à M. de Charost [24]Louis de Béthune, comte de Charost (Paris, 1605 – 1681), capitaine des gardes du corps du roi. de l’accommoder en sorte qu’il n’en entendist plus parler. L’audience de M. le légat dura environ demie heure, le roy après s’estant levé et tenant M. le légat à sa gauche, le ramena la longueur de toute sa chambre et deux ou trois pas au delà [25]D’après La Gazette (Recueil des gazettes nouvelles, ordinaires et extraordinaires, 1664, p. 763-764) nous apprenons que : « Son Eminence, ainsi qu’à son entrée, estoit vestue d’une soutaine rouge, en rochet et camail, avec le bonnet en teste ; et ses pages et estafiers avoient des habits de drap violet chamarrez de galons d’or veloutez de soye, avec des … Poursuivre ; S.E. fut ensuite chez la reyne Mère [26]Anne d’Autriche (Valladolid, 1601 – Paris, 1666) : fille de Philippe III d’Espagne et de Marguerite d’Autriche, épouse de Louis XIII.. » [27]Paul Fréard de Chantelou, « Mémoire du traitement fait par la maison du roy à Monsieur le cardinal Chigi légat à Latere en France », BNF, ms. fr. 6143, f. 1-38v, signé : « Freard Chantelou », publié et commenté par Daniela Del Pesco, Les Mélanges de l’École française de Rome – Italie et Méditerranée modernes et … Poursuivre

Revenons-en à la tapisserie pour observer la manière dont l’image rend compte de l’événement. À l’intérieur de sa chambre, la pièce la plus symbolique du pouvoir royal dans la monarchie française [28]Réputé régner même pendant son sommeil, le roi dormait dans un lit « devenu le symbole fort de la monarchie. Ainsi, les femmes de la noblesse, et particulièrement les princesses du sang, qui traversaient la Chambre du roi devaient, en signe de respect, faire une grande révérence au lit ». Stéphane Castelluccio, « La galerie des Glaces. Les réceptions … Poursuivre, le roi est assis dans un fauteuil installé dans l’alcôve, espace quasiment sacré qui abrite le « lit où le roi dort ». La balustrade qui sépare cet espace symbolique du reste de la pièce a été ouverte pour permettre l’accès du représentant du pape. Louis XIV écoute le cardinal-légat dont l’attitude contrainte contraste avec l’aisance majestueuse et souveraine qui était habituellement la sienne selon tous les témoignages. En face de lui, également assis, non pas dans un fauteuil [29]Nous l’avons vu, les textes mentionnent indifféremment chaises ou fauteuils les sièges occupés par le roi et le légat. La distinction, opérée dans l’image, entre le fauteuil du roi et la chaise du légat ne peut être fortuite. mais sur une chaise placée là à son intention, la tête baissée, la silhouette raidie, comme engoncé dans son étroit camail [30]Petit manteau couvrant les épaules jusqu’à la ceinture, que portent les dignitaires ecclésiastiques (évêques, etc.) dans les cérémonies., le légat lit en cet instant la lettre d’excuses emplie de formules compliquées et pompeuses, officiellement écrite au nom du pape [31]Les accords du traité de Pise ne prévoyaient pas seulement qu’un légat porterait à Louis XIV les excuses du pape mais encore, il précisait les mots exacts qui devraient être prononcés lors de l’audience officielle accordée par le souverain français.. Ce texte, dont le contenu comme la forme ont été arrêtés dans les accords de Pise, et que le roi semble prendre plaisir à écouter, dit très exactement ceci :

« Sire, Sa Sainteté [le Pape] a grandement ressenti et regretté les malheureux incidents qui sont survenus, qui furent cause du dégoût de Votre Majesté, lequel lui a déplu encore davantage ; Elle vous assure qu’il n’était pas dans Son esprit que Votre Majesté soit offensée, ni M. le duc de Créquy son ambassadeur ; Sa Sainteté désire que s’établisse à l’avenir une bonne entente entre les deux parties, comme cela a toujours été le cas, et moi également, en mon nom personnel, je témoigne avec la dévotion la plus respectueuse à Votre Majesté de la joie que, par le moyen présent, l’occasion me soit offerte de faire connaître à Votre Majesté, par les effets les plus humbles et les plus sincères de mon respect, à quel point moi-même et toute ma Maison portons de vénération au nom glorieux de Votre Majesté, avec combien de foi et d’ambition nous professons toutes les vraies lois de servitude envers la personne de Votre Majesté, combien étaient éloignés de nos sentiments les incidents survenus à Rome et avec combien d’amertume Elle a pu entendre dire que moi-même et ma maison avons été suspectés d’opinions si sinistres et si éloignées des révérences et dévotions que nous professons et que nous avons la dévotion, le désir et l’ambition particuliers de professer à V. M. En effet, si ma Maison et moi-même avions eu la moindre part à l’attentat du 20 août, nous nous considérerions indignes du pardon que nous aurions voulu et dû demander à Votre Majesté, la suppliant de croire que ces paroles et ces sentiments sont exprimés d’un cœur sincère, par tous ceux de ma Maison, pour toujours vénérer Votre Majesté au titre d’une véritable dévotion. [32]« Sire, la santità sua ha havuto sentimento, e rammarico grandissimo de’ sfortunati accidenti che sono occorsi dispiacendoli a maggior segno, l’occasione di disgusto di vostra maestà assicurandola, che non è stata mente di S.Stà che la M.tà vostra sia offesa, ne il sig. duca di Crequy suo Ambasciatore ; desiderando sua S.tà che per l’avvenire passi una buona corrispondenza … Poursuivre »

Parmi la foule des courtisans témoins de la scène prennent place plusieurs importants personnages appartenant au cercle restreint des grands officiers de la couronne ou des proches de la personne du roi : « le duc de Noailles (capitaine de la Garde écossaise [33]Garde écossaise : corps militaire d’élite créé par Charles VII en 1422 et dédié à la protection personnelle du souverain français. Composée de cent hommes, elle fut peu à peu intégrée aux troupes de la maison militaire du roi.), le duc de Guise (grand chambellan), et le duc de Saint-Aignan (premier gentilhomme de la chambre). Monsieur, duc d’Orléans et frère du roi, apparaît au premier plan à droite. Derrière le cardinal Chigi sont représentés le [comte] d’Harcourt, grand écuyer, seul personnage de l’assistance représenté la tête couverte [34]Dans une chronique de ses Mémoires datée de 1698, Saint-Simon rapporte sa stupéfaction lorsque, venu faire sa cour au roi à Meudon, il découvrit dans cette tapisserie les comtes d’Harcourt (*) et de Soissons (**) représentés un chapeau enfoncé sur le tête. Ces deux princes étrangers, en effet, « avaient […] été contraints, malgré leurs efforts pour contourner le protocole, … Poursuivre [35]La science vigilante, voire tracassière de M. de Saint-Simon s’exercera derechef à l’encontre de la princerie des Lorrains, et de façon plus significative, c’est la rectification qui se rapporte à la tapisserie commémorant l’audience du Légat, le Cardinal Chigi, le 26 juillet 1664, à Fontainebleau, pour la satisfaction faite au Roi, après l’affaire des … Poursuivre, et Monsieur de Bonneuil, introducteur des ambassadeurs, qui apparaît de dos. » [36]Daniel Meyerop. cit., p. 70. La cheminée au centre de la pièce est plus simple que celle que l’on voit dans le carton peint préparatoire. Le mobilier de la chambre se compose notamment d’un grand cabinet d’ébène, et les parois de la pièce sont ornées d’une tenture murale décorative, débordant de grands rinceaux, de festons et d’enfants d’or. « Les archives et les inventaires royaux confirment que le tissu du lit, des sièges et des coffres de la chambre était originellement en Gros de Naples blanc orné de broderies d’oiseaux et de fleurs de la Chine. » [37]ibid., p. 74. Pour rendre plus splendide le décor d’une scène aussi symbolique aux yeux du roi, Charles Le Brun, sans doute avec l’assentiment du souverain et de Colbert, s’est autorisé à changer les couleurs des tissus mais aussi, nous l’avons vu, à modifier certains détails tel que le chapeau d’un comte où la chaise donnée au prélat au lieu du fauteuil prévu par le cérémonial. On voit bien à quel point se mêlent, dans une simple tapisserie, des enjeux éloignés du seul souci de l’ornementation, et les petites libertés prises par ses concepteurs, quitte à écorner la « vérité » historique, afin de mieux servir la grandeur royale.

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Outre la tapisserie commémorant l’Audience du légat, le souvenir de cette histoire dans les arts visuels subsiste à travers une peinture [38]Charles Le Brun, Réparation de l’attentat des Corses, 1664, Versailles, Palais, voûte de la Galerie des Glaces, fig. 3. de la voûte de la Galerie des Glaces (Palais de Versailles), une médaille [39]Jean Mauger, Le légat du Pape devant Louis XIV (1664), entre 1677 et 1702, Paris, Petit Palais, musée des Beaux-arts de la Ville de Paris, fig. 4. (Paris, Petit Palais, musée des Beaux-arts de la Ville de Paris), et une plaque de bronze [40]Jean Arnould ou Regnaud (*) et Pierre Le Nègre (**), d’après un dessin de Pierre Mignard (***), La Pyramide des Corses élevée à Rome puis abattue, Paris, Musée du Louvre, fig. 5. (*) Jean Arnold ou Jean Regnault (…, … – Brest, 1697) : sculpteur. (**) Pierre Le Nègre (connu en 1682-99) : fondeur. (***) Pierre Mignard (Troyes, 1612 – Paris, 1695) : peintre. … Poursuivre provenant de l’un des quatre fanaux qui éclairaient la Place de Victoires lors de sa création en 1686 (Musée du Louvre).

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Notes

Notes
1 « Audience donnée par le roi Louis XIV à Fontainebleau au cardinal Chigi, neveu et légat a latere du pape Alexandre VII, le XXIX juillet MDCLXIV pour la satisfaction de l’injure faite dans Rome à son ambassadeur »
2 Ludovicus XIII, Anno 1665 : Louis XIV. L’an 1665.
3 Voir note précédente.
4 Nec pluribus impar : cette expression latine, jugée obscure par le roi lui-même, et difficile à rendre en français, est le plus souvent traduite sous les formes suivantes : « À nul autre pareil », ou « Incomparable », « Qu’on ne peut soumettre au nombre ». Elle est devenue la devise du roi en 1662. Dans ses mémoires, le roi lui-même donne au Dauphin les raisons de ce choix : « Je sais qu’on a trouvé quelque obscurité dans ces paroles, et je ne doute pas que ce même corps [la Petite Académie] n’en pût fournir de plus heureuses. Il y en a même qui m’ont été présentées depuis ; mais celle-là étant déjà employée dans mes bâtiments et en une infinité d’autres choses, je n’ai pas jugé à propos de la changer. » Mémoires de Louis XIV : Le métier de Roi (présentés et annotés par Jean Longnon), Paris, Tallandier, coll. « Relire l’histoire », 2001, pp. 135–136.
5 Créée en 1662 par Colbert, la Manufacture des Gobelins avait vocation à fournir les œuvres destinées à meubler les demeures royales et, le cas échéant, à servir de cadeaux diplomatiques. Le grand dessein de la manufacture, cependant, était avant tout politique. Il s’agissait à la fois de montrer la puissance de la France et de servir la propagande royale. Les premiers dessins fournis par Charles le Brun, Premier Peintre du roi et Directeur de la Manufacture, visaient à glorifier la personne du roi sur un mode allégorique (tenture des Éléments et des Saisons, tenture de l’Histoire d’Alexandre). La tenture de L’Histoire du Roi, initiée dès 1662, rompit avec ce principe. Le programme conçu pour l’exécution de cette tenture visa dorénavant à glorifier Louis XIV à travers les événements ayant réellement marqué le début de son règne, donnant ainsi à magnifier ses talents diplomatiques, sa bravoure militaire et sa vision pour les arts.
6 Voir : Charles Le Brun et atelier, Audience accordée au cardinal Chigi par Louis XIV à Fontainebleau le 29 juillet 1664. Paris, Musée du Louvre.
7 Au Gobelins, à partir des projets de Le Brun, les dessins à grandeur d’exécution étaient réalisés à l’aide d’une mise au carreau avant d’être traduits sous la forme de cartons peints. Les cartonniers des Gobelins peignaient alors les compositions de chaque pièce. Pour la présente tapisserie, exécutée dans l’atelier de Jean Lefèbvre, l’équipe était constituée de Jean Lemoyne, dit Jean Lemoyne le Lorrain (Paris, 1637 ou 1638 – 1709), pour les cartons de la bordure, et Antoine Mathieu le père (Londres, 1631 – Paris, 1673) pour ceux de la scène principale (Daniel MeyerL’Histoire du Roy, Paris, Réunion des musées nationaux, 1980, p. 131).
8 Tenture [de tapisserie] : série de pièces de tapisserie formant un ensemble dont la cohérence tient à la fois à son style (même dessin, même facture,…) et au fait qu’elle représente une suite d’épisodes appartenant à une même histoire.
9 La tenture de l’Histoire du roi se compose de quatorze tableaux d’après Le Brun (*) peints entre les années 1663 et 1673 et de trois pièces supplémentaires d’après différents peintres, exécutées une seule fois en 1716 (cinquième tenture qui ne comprend que ces trois pièces). Elle fut mise sur le métier à sept reprises entre 1665 et 1741 pour un total de quatre-vingt trois pièces. Le programme iconographique soigneusement élaboré suivait les instructions données par le souverain et Jean-Baptiste Colbert à la Petite Académie, chargée de définir les sujets des tapisseries ; à cette occasion, il fut décidé d’éviter l’usage des allégories afin d’illustrer plus immédiatement les événements dont la mémoire devait être célébrée.

Les différents tableaux se présentent dans l’ordre suivant : Le Sacre du roi, l’Entrevue de Philippe IV et de Louis XIV dans l’île des faisans, Le Mariage du roi, Le Renouvellement de l’alliance entre la France et les Cantons suisses à Notre-Dame de Paris La Réduction de Marsal, L’Entrée du roi à Dunkerque, L’Audience du légat, La Prise de la ville de Lille, La Défaite du Comte de Marsin, Louis XIV dans la tranchée au siège de Tournai, Le Siège de Douai, La Prise de Dole, La Satisfaction faite à Louis XIV par l’ambassadeur d’Espagne, Le Roi visitant la Manufacture des Gobelins. Les pièces supplémentaires sont : La Construction des Invalides, La Satisfaction du Duc de Gênes, Le Baptême de Monseigneur le Dauphin.

(*) Pour réaliser les dessins destinés à l’exécution de cette tenture, Charles Le Brun fut secondé, pour les paysages, par Adam-François Van der Meulen (Bruxelles, 1632 – Paris, 1690), peintre flamand qui avait accompagné Louis XIV pendant la campagne des Flandres et en avait rapporté de nombreux dessins.

10 « Une riche bordure fond d’or remplie de figures grotesques et autres ornements avec les armes du roi par le haut et par le bas une inscription en lettres d’or qui explique le sujet de la pièce ». Voir note 2.
11 Jean Lemoyne, dit « le Lorrain » (*) pour éviter toute confusion avec Jean Lemoyne dit de Paris (Joinville, 1637 ou 1638 – Paris, 1709) : peintre. Né « à Joinville, dans la région barroise, il est pratiquement contemporain de Jean Bérain. Il faisait partie de l’équipe de Le Brun et, à ses côtés, il a travaillé pour les Bâtiments du roi (Louvre, Tuileries, Saint-Germain, Trianon, Versailles, Fontainebleau). Il a également fourni des modèles pour les manufactures des Gobelins et de la Savonnerie. Logé au Louvre dans les logements destinés, depuis Henri IV, aux plus habiles artistes et artisans, il fut considéré de son temps comme « un excellent peintre d’ornements et de grotesques ». Danièle Véron-Denise, Jean Vittet, « Versailles, les broderies de Saint-Joseph et Jean Lemoyne le Lorrain », dans Versalia. Revue de la Société des Amis de Versailles, no 11, 2008, p. 73.

(*) « Il y avait […] deux peintres de ce nom à l’époque de Louis XIV. Pour simplifler les choses, ils se prénommaient tous les deux Jean, étaient presque d’exacts contemporains, étant nés l’un comme l’autre vers 1638, et ils ont souvent travaillé sur les mêmes chantiers. Apparemment, il n’y avait aucun lien de parenté entre eux. À partir de 1680, leur destin se sépare quelque peu et ils ne travaillent plus de concert sur les chantiers du roi. Mais c’est seulement à partir de 1684 qu’un qualificatif est accolé à leur nom pour pouvoir les distinguer : l’un est appelé « Lemoyne de Paris » et l’autre « Lemoyne le Lorrain », ou parfois « le Troyen » dans les Comptes des Bâtiments du roi. » Danièle Véron-Denise, Jean Vittet, « Versailles, les broderies de Saint-Joseph et Jean Lemoyne le Lorrain », op. cit, p. 72.

12 Officiellement prévue au Louvre, dans la capitale du royaume, cette audience s’est finalement tenue à Fontainebleau. « Le fait que Louis XIV reçût le légat à Fontainebleau et non à Paris, comme l’aurait voulu l’étiquette et comme il était advenu avec le légat Barberini en 1625, et que l’on hésitât à concéder à Chigi l’entrée solennelle à Paris n’étaient pas des signes positifs. Marco Battaglini (…, 1645 – Cesena, 1717), qui connaissait bien les documents de la légation Chigi, affirme que tous les problèmes auraient été résolus si le cardinal avait concédé à Louis XIV “la remise de la nomination des bénéfices ecclésiastiques des diocèses de Metz, Toul et Verdun et d’un chapeau cardinalice en faveur du Roi” (*). Toutefois, le pape Alexandre VII, rapidement consulté, refusa catégoriquement ces requêtes qui ne faisaient pas partie du traité de Pise et qui auraient constitué de dangereux précédents. » (**) La réception n’eut donc pas lieu à Paris.

(*) Marco BattagliniAnnali del Sacerdozio e dell’Imperio, Venise, 1709, t. III, p. 333 (note de l’auteur).
(**) Daniela Del Pesco, « La légation de Flavio Chigi à Paris en 1664 : mémoire et documents nouveaux (avec quelques observations sur le Journal de voyage du cavalier Bernin en France de Paul de Chantelou) », Mélanges de l’École française de Rome – Italie et Méditerranée modernes et contemporaines, 123-2 | 2011, 475-512.

13 Le légat a latere (du latin latus, lateris : a latere, au côté de, caché, latent) «  est un cardinal envoié extraordinairement par le pape avec juridiction eclésiastique pour quelque affaire importante ou d’éclat. Sa Sainteté le choisit ordinairement de sa maison. Il ne vient pas de légat en France que le pape ne fasse agréer sa personne au roy. Le titre de légat a latere marque la confiance que le pape a en sa personne. Il est distingué des nonces par le pouvoir et l’autorité qu’il a en vertu des bulles du pape au lieu que les nonces ne sont porteurs que de brefs. La nomination du légat se fait en plein consistoire. » Mémoires de Nicolas de Sainctot (1602-1702) (*), Tome 1er, Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, français 14117, pp. 162-163 (transcrit par Alice Camus, attachée de recherche au Centre de recherche du château de Versailles,https://www.chateauversailles-recherche.fr/IMG/pdf/memoires_de_sainctot_t._i.pdf).

(*) Nicolas II de Sainctot (1632-1713) : fils de Nicolas I de Sainctot, il fit carrière dans le cérémonial sous Louis XIV, fut Maître des Cérémonies de France de 1655 à 1691, puis Introducteur des Ambassadeurs à la cour de Versailles de 1691 à 1709. Son fils Nicolas-Sixte (1674-1753) fut lui-aussi Introducteur des Ambassadeurs, à la fin du règne de Louis XIV, sous la Régence, et sous Louis XV.
« L’Histoire n’a réservé à Nicolas Sainctot, Seigneur de Vémars — né en 1632 ou 1626 et mort en 1713 — qu’une bien infime place, au point qu’il ne bénéficie même pas d’une notice, ni de la moindre citation dans le Dictionnaire du Grand Siècle ; mais, avant des travaux plus récents, il revient toutefois à Lucien Bély d’obvier à cette lacune dans son étude de La Société de Cour, puisque se référant à la fois au Cérémonial de France des Godefroy et aux papiers de Sainctot, à propos du protocole de réception des ambassadeurs, suite à son ouvrage relatif aux Espions et ambassadeurs au temps de Louis XIV, sauf à évoquer d’ailleurs les difficultés qui survenaient entre ces diplomates, « querelles de rang qui ne furent pas toutes, loin de là, des inventions de Saint-Simon ». François Formel-Levavasseur, « Du cérémonial à la cour de France. “Léger crayon” de M. de Sainctot et d’un cérémoniaire impromptu : le duc de Saint-Simon. », Cahiers Saint Simon, n°39, 2011, « Cérémonial, étiquette et politesse chez le duc de Saint-Simon ». p. 11.

14 Grâce à l’initiative de Madrid et de Florence, un traité est signé à Pise le 12 février 1664 comportant quinze articles visant tous à réparer l’affront subit par le roi de France en la personne de son ambassadeur extraordinaire.
15 « Parmi les clauses non écrites de la paix de Pise figurait [aussi] celle de mettre au service de Louis XIV l’artiste le plus aimé du pape : Gian Lorenzo Bernini. En effet, en mars 1664 (le traité de Pise avait été signé le 12 février), débuta une correspondance sur les projets du Louvre entre le Premier ministre français Colbert et Le Bernin. Un premier dessin de la façade orientale du palais fut envoyé à Paris le 24 juin 1664 lors du voyage de Flavio Chigi en France. Un deuxième projet fut envoyé de Rome en 1665 ; finalement, le 23 avril 1665, Alexandre VII fut contraint d’accorder au Bernin la permission d’abandonner les grands chantiers romains de la colonnade de Saint-Pierre, d’Ariccia et de partir pour Paris. Ces données montrent clairement que la mission ardue de 1664 et le voyage raté du Bernin à Paris en 1665 appartiennent à la même tentative d’aplanir les difficultés avec la France. » Daniela Del Pesco, « Luigi XIV e il cardinale Flavio Chigi: i segreti di un arazzo », dans  Studiolo, 11 (2014), Penser le faux, p. 201.
16 Paul de Chantelou (Le Mans 1609 – Paris 1694) : amateur d’art, collectionneur et l’un des premiers partisans de Poussin. Les historiens de l’art le connaissent comme l’auteur du Journal de voyage du cavalier Bernin en France, un texte riche en informations sur le Bernin, qui nous renvoie également une image puissante de la cour de France sous le règne de Louis XIV. En effet, Chantelou est avant tout un officier, un « maître d’hotel » du roi et, en cette qualité, rédige à l’occasion de la légation en France du cardinal Flavio Chigi (1664) un Mémoire officiel (BNF, ms. fr. 6143), publié et commenté par Daniela Del Pesco. Voir note 16 ci-dessous.
17 Archives du Ministère des Affaires Etrangères, Correspondance de Rome, 164, ff. 95v-96r. : « Le lendemain 29.e jour destiné à l’audience publique, M. le comte d’Harcourt fut prendre M. le légat à son appartement et le conduisit en la chambre de Sa Majesté […]. Le roy le receut auprès de la porte de sa chambre et prenant la main droite sans compliment le conduisit à sa ruelle (espace de circulation autour du lit), commandant au Sr Bloin lorsqu’il entra dans la balustre d’apporter une chaise pour M. le légat toute pareille à la sienne qui estoit de velours en broderie d’or. M.rs les gentilshommes de la chambre et Mr de la garde-robe estoient à l’accoutumée derrière la chaise de Sa Majesté. M. le légat dit quelque chose à Sa Majesté que personne n’entendit […] après quoy mettant son bonnet à la main que Sa Majesté eut peine à lui faire remettre, il commença à réciter les termes du traité d’un ton si haut que toute l’assistance les entendoit ».
18 Dans les cérémonies de l’Église catholique, les prélats importants marchent précédés d’un porte-croix.
19 Voir ci-après le détail du texte lu par le légat.
20 François Honorat de Beauvilliers, duc de Saint-Aignan (Paris, 1607 – 1687) : militaire et administrateur en reconnaissance de sa fidélité pendant les troubles de la Fronde, Louis XIV le nomme tour à tour duc et pair de France, premier gentilhomme de la chambre, conseiller du roi, gouverneur de plusieurs provinces.
21 Anne de Noailles (…, 1613 – Paris, 1678) : premier duc de Noailles, capitaine de la compagnie écossaise des Gardes du roi.
22 Hugues de Lionne (Grenoble, 1611-Paris, 1671) : secrétaire d’État aux Affaires étrangères depuis 1663.
23 Gabriel de Rochechouart (…, 1600 – Paris, 1675) : marquis puis duc de Mortemart, père de Madame de Montespan, l’un des quatre premiers gentilshommes de la chambre du roi avec le comte du Lude, le duc de Créquy, et le duc de Saint-Aignan.
24 Louis de Béthune, comte de Charost (Paris, 1605 – 1681), capitaine des gardes du corps du roi.
25 D’après La Gazette (Recueil des gazettes nouvelles, ordinaires et extraordinaires, 1664, p. 763-764) nous apprenons que : « Son Eminence, ainsi qu’à son entrée, estoit vestue d’une soutaine rouge, en rochet et camail, avec le bonnet en teste ; et ses pages et estafiers avoient des habits de drap violet chamarrez de galons d’or veloutez de soye, avec des pourpoints de brocart d’or à fleurs de soie violette, les premiers ayans des manteaux de velours de mesme couleur et les autres des casaques de drap doublées de pareil brocart, et tous une infinité de rubans et de plumes. Ils alloyent à la teste de la noblesse de la suite de Son Eminence, qui avoient aussi des habits brodez d’or et d’argent avec fort beaux bouquets des plumes ; après quoy marchoit le porte croix vestu de violet et à sa gauche le maistre de cérémonies du cardinal légat, qui estoit immédiatement précédé de celui qui prenoit son chapeau rouge et de divers prélats avec pareils habits. Le roy, superbement vestu, mais qui paressoit beaucoup plus par sa haute mine et son air tout majestueux que par la pompe et l’éclat de ses habits, estant accompagné des principaux de la cour, alla au devant de Son Eminence jusque auprès de la porte de sa chambre ; et, après y avoir receu son compliment, la conduisit en la ruelle de son lit, où il la fit seoir dans un fauteuil et, s’estans couverts, elle lui parla dans les termes portez en l’article du traité de Pise, en sorte que Sa Majesté fut très satisfaite. Ensuite Sa dite Majesté la reconduisit jusque à la mesme porte de sa chambre ».
26 Anne d’Autriche (Valladolid, 1601 – Paris, 1666) : fille de Philippe III d’Espagne et de Marguerite d’Autriche, épouse de Louis XIII.
27 Paul Fréard de Chantelou, « Mémoire du traitement fait par la maison du roy à Monsieur le cardinal Chigi légat à Latere en France », BNF, ms. fr. 6143, f. 1-38v, signé : « Freard Chantelou », publié et commenté par Daniela Del Pesco, Les Mélanges de l’École française de Rome – Italie et Méditerranée modernes et contemporaines (MEFRIM), 123-2 (2011), p. 513-547. En ligne : https://doi.org/10.4000/mefrim.629
28 Réputé régner même pendant son sommeil, le roi dormait dans un lit « devenu le symbole fort de la monarchie. Ainsi, les femmes de la noblesse, et particulièrement les princesses du sang, qui traversaient la Chambre du roi devaient, en signe de respect, faire une grande révérence au lit ». Stéphane Castelluccio, « La galerie des Glaces. Les réceptions d’ambassadeurs », dans Versalia. Revue de la Société des Amis de Versailles, n°9 (2006), pp. 24-52.
29 Nous l’avons vu, les textes mentionnent indifféremment chaises ou fauteuils les sièges occupés par le roi et le légat. La distinction, opérée dans l’image, entre le fauteuil du roi et la chaise du légat ne peut être fortuite.
30 Petit manteau couvrant les épaules jusqu’à la ceinture, que portent les dignitaires ecclésiastiques (évêques, etc.) dans les cérémonies.
31 Les accords du traité de Pise ne prévoyaient pas seulement qu’un légat porterait à Louis XIV les excuses du pape mais encore, il précisait les mots exacts qui devraient être prononcés lors de l’audience officielle accordée par le souverain français.
32 « Sire, la santità sua ha havuto sentimento, e rammarico grandissimo de’ sfortunati accidenti che sono occorsi dispiacendoli a maggior segno, l’occasione di disgusto di vostra maestà assicurandola, che non è stata mente di S.Stà che la M.tà vostra sia offesa, ne il sig. duca di Crequy suo Ambasciatore ; desiderando sua S.tà che per l’avvenire passi una buona corrispondenza trà ambe le parti, come è stata sempre, e io in mio nome particolare, testimonio con ogni più riverente divotione a vostra maestà il godimento che io, con questo mezo, si apra l’adito di poter far conoscere alla M.tà vostra, con gli atti più humili e sinceri del mio ossequio quanta sia la veneratione che io e tutta la mia casa porta al nome glorioso di V.ra M.tà, con quanta fede, et ambitione professi ogni legge più vera di servitù alla real persona di V.ra M.tà, e quanto siano stati lontani da sentimenti nostri gli accidenti occorsi in Roma e con quanta amarezza habbia udito che io e la mia Casa siamo stati gravati d’opinioni si sinistre e lontane da quelle riverenze e divotioni, che professiamo et havemo particolar devotione, desiderio, et ambitone di professare a V. M.tà. Anzi, se io, e la mia Casa havessimo havuto minima parte nell’attentato delli 20 agosto, ci stimaressimo immeritevoli del perdono, che havessimo voluto, e dovuto domandare alla M.tà vostra, supplicandola à credere, che queste parole, e questi sensi vengono espressi da un cuor sincero, portato assieme con tutti di casa mia à venerar sempre con titolo di devotione vera la M.tà Vostra. » Articoli accordati nel trattato fatto ivi in Pisa tra il nostro Padre Alessandro settimo per divina providenza sommo Pontefice, e l’altissimo, e potentissimo principe Luigi 14° per la Dio gratia Rè di Francia, e di Navarra, copie des accords signés avec la médiation du duc de Toscane, Archivio di Stato de Florence, Magalotti, 224, 17, p. 14 [pages non numérotées]), dans Daniela Del Pesco, « La légation de Flavio Chigi à Paris en 1664 : mémoire et documents nouveaux (avec quelques observations sur le Journal de voyage du cavalier Bernin en France de Paul de Chantelou) », Mélanges de l’École française de Rome – Italie et Méditerranée modernes et contemporaines, 123-2 (2011), pp. 475-512.
33 Garde écossaise : corps militaire d’élite créé par Charles VII en 1422 et dédié à la protection personnelle du souverain français. Composée de cent hommes, elle fut peu à peu intégrée aux troupes de la maison militaire du roi.
34 Dans une chronique de ses Mémoires datée de 1698, Saint-Simon rapporte sa stupéfaction lorsque, venu faire sa cour au roi à Meudon, il découvrit dans cette tapisserie les comtes d’Harcourt (*) et de Soissons (**) représentés un chapeau enfoncé sur le tête. Ces deux princes étrangers, en effet, « avaient […] été contraints, malgré leurs efforts pour contourner le protocole, d’assister découverts à la réception du légat. Mais Sainctot (***), le grand maître de cérémonie suborné par les deux personnages, avait accepté de faire entériner par une tapisserie le coup de force qu’ils n’avaient pu commettre dans les faits. Image, mise en abyme d’une cérémonie de cour où les préséances sont piétinées, la tenture redouble, selon Saint-Simon, le scandale quotidien de la “prostitution (****)” généralisée des rituels curiaux. (*****) » Dans ses Mémoires, Nicolas de Sainctot, à cette époque grand maître des cérémonies, minimise sa responsabilité sur ce point. À propos de la réception des légats à la cour, et en particulier de celle du cardinal Chigi, il note : « Le grand maistre des cérémonies le reçoit à la tête des cent suisses en haye et sous les armes et le capitaine des gardes à la porte de la salle des gardes en haye et sous les armes. […] Le roy vient au-devant du légat à deux pas près de la porte de sa chambre, le mène à la ruelle de son lict, s’assiet dans un fauteuil et on en fait aporter un qu’on place sur l’estrade dans le balustre vis-à-vis de celuy du roy et non hors de l’estrade. […] Les ducs assistent à l’audience comme grands du royaume, mais ils ne se couvrent point, ni le prince qui accompagne le légat. Les princes du sang ne s’y trouvent point. A la légation du cardinal Chigi les ducs représentèrent au roy qu’estant conviés de sa part d’estre présens à l’audience comme grands du royaume, ils le prioient de souffrir qu’ils eussent l’honneur de se couvrir, si les princes estrangers se couvroient. Le roy assura les ducs qu’il ordonneroit aux princes de ne se point couvrir : c’est l’ordre que l’introducteur alla porter au comte de Soissons et au comte d’Harcour. Ce dernier estoit choisi pour accompagner le légat. Je dois assurer icy que l’ouvrier qui a représenté le comte d’Harcour couvert dans une des tapisseries du roy s’est grossièrement trompé. » (******)

(*) Louis de Lorraine (Paris, 1641 – Abbaye de Royaumont, 1718) : comte d’Armagnac à la mort de son père en 1666, Grand écuyer de France (1658-1677), issu d’une branche cadette de la maison de Guise, elle-même branche cadette et française de la Maison souveraine de Lorraine.
(**) Charles de Vaudémont (Nancy, 1604 – Bernkastel, 1675) : duc de Lorraine et de Bar, de jure de 1625 à 1634 et de 1634 à 1675 (de facto de 1625 à 1634, en 1641 et de 1659 à 1670) sous le nom de Charles IV. Il signe le 6 février 1662 à l’abbaye de Montmartre avec Louis XIV le traité de Montmartre par lequel Charles IV cède à Louis XIV le duché de Lorraine à condition d’en conserver sa souveraineté sa vie durant. En contrepartie le roi lui reconnaît le titre de prince du sang et une rente annuelle de un million de livres.
(***) Nicolas II de Sainctot (…, 1632 – …, 1713) : issu d’une lignée de professionnels du cérémonial. Son oncle Jean-Baptiste de Sainctot fut maître des cérémonies, puis cette charge passa en 1652 à son père Nicolas et Nicolas II en hérita en 1655. En 1691, il la revendit pour acheter à la place une charge d’introducteur des ambassadeurs. En
1709, il la légua à son fils, Nicolas-Sixte. C’est alors qu’il se lança dans la rédaction de ses
mémoires, à partir des nombreuses notes rédigées tout au long de sa carrière.
(****) Duc de Saint-Simon, Mémoires (1691-1701), Paris, Gallimard (« Bibliothèque de la Pléiade »), I, 1983, pp. 450-452.
(*****) Claire Quaglia, « “Ainsi va le cours du monde”. Saint-Simon et le spectacle de la Cour », dans Dix-huitième siècle, 1, n. 49 (2017), Société du spectacle, pp. 195-206.).
(******) Mémoires de Nicolas de Sainctot (1602-1702), Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Français 14117-14120, Centre de recherche du château de Versailles (XVIIe-XVIIIe s.), Aux sources de l’étiquette à la cour de France (XVIe-XVIIIe siècles), mise en ligne : https://www.chateauversailles-recherche.fr/francais/ressources-documentaires/corpus-electroniques/corpus-raisonnes/l-etiquette-a-la-cour-de-france/memoires-de-nicolas-de-sainctot.html.

35 La science vigilante, voire tracassière de M. de Saint-Simon s’exercera derechef à l’encontre de la princerie des Lorrains, et de façon plus significative, c’est la rectification qui se rapporte à la tapisserie commémorant l’audience du Légat, le Cardinal Chigi, le 26 juillet 1664, à Fontainebleau, pour la satisfaction faite au Roi, après l’affaire des Corses. L’incident n’a pas manqué de retenir l’attention de M.-L. Nguyen (77) : « Comment se tiennent les registres et leur contestation » ; aussi s’agissait-il de cette « friponnerie insigne », par l’inexactitude d’une représentation ainsi réalisée et que Saint-Simon trouva tendue à Meudon (78). Le comte d’Harcourt, prince lorrain, n’y fut-il pas « représenté couvert », alors que, de l’ordre du Roi, aucun prince étranger ne le fut. Aussi Saint-Simon de contraindre Desgranges à produire le registre correspondant, alors « écrit par le Sieur de Sainctot », de par sa charge, sauf à n’y trouver pas la moindre « mention de couverture » ; Sainctot, mis en cause, sentit « son infidélité, et de passer aux excuses de la négligence, comme bien honteux du silence des Registres », et de là, à donner « deux certificats, l’un pour être mis aux Registres et l’autre remis au duc de Chevreuse », allant jusqu’à « consigner en marge ce qui lui fut dicté sur la faute de la tapisserie » ; Saint-Simon devait cependant prétendre dans la première version que c’est « Desgranges qui ne put refuser d’y souscrire » (79) ; il semble que, choqué, l’intéressé fit des recherches, et par une addition de 1704, contesta la valeur des certificats, ce qui entretint la confusion. » François Formel-Levavasseur, « Du cérémonial à la cour de France. “Léger crayon” de M. de Sainctot et d’un cérémoniaire impromptu : le duc de Saint-Simon », op. cit., pp. 34.
36 Daniel Meyerop. cit., p. 70.
37 ibid., p. 74.
38 Charles Le Brun, Réparation de l’attentat des Corses, 1664, Versailles, Palais, voûte de la Galerie des Glaces, fig. 3.
39 Jean Mauger, Le légat du Pape devant Louis XIV (1664), entre 1677 et 1702, Paris, Petit Palais, musée des Beaux-arts de la Ville de Paris, fig. 4.
40 Jean Arnould ou Regnaud (*) et Pierre Le Nègre (**), d’après un dessin de Pierre Mignard (***), La Pyramide des Corses élevée à Rome puis abattue, Paris, Musée du Louvre, fig. 5.

(*) Jean Arnold ou Jean Regnault (…, … – Brest, 1697) : sculpteur.
(**) Pierre Le Nègre (connu en 1682-99) : fondeur.
(***) Pierre Mignard (Troyes, 1612 – Paris, 1695) : peintre. « La perte de deux hommes illustres fit plus de bruit que celle de ces deux grandes dames : de La Fontaine si connu par ses fables et ses contes, et toutefois si pesant en conversation ; et de Mignard si illustre par son pinceau. » Saint-Simon, Mémoires (édition établie par Yves Coirault), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de La Pléiade », 1983, I, p. 229.

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