Le Trésor de Santa Maria della Scala

Le 28 mai 1359, à Venise, fut stipulé le contrat de donation d’un lot de reliques [1] dont Pietro di Giunta Torrigiani, marchand originaire de Signa, mais travaillant à Costantinople, était entré en possession deux ans plus tôt dans cette même ville. Documenté grâce à l’Acte de donation des reliques de l’Hôpital de Santa Mari della Scala dont le parchemin original est exposé parmi les différentes pièces dans l’une des vitrines de la salle, ainsi que par des copies du XVIIIe s., l’acte fut signé en présence de Pietro di Giunta Torrigiani et de son fils Antonio, d’une part, et d’Andrea di Grazia, Procurateur de l’Ospedale, de l’autre. La précaution consistant à stipuler l’acte de vente sous la forme – inexacte – d’une donation a été prise afin de ne pas courir le risque d’une accusation de simonie. Les reliques ont été évaluées trente mille florins d’or. En échange, le marchand Pietro di Giunta Torrigiani obtient une rente de deux cent florins d’or annuels, pour lui et ses héritiers, payable en deux versements semestriels de cent florins chacun, sans compter l’usufruit et la possibilité d’habiter une maison appartenant à l’Hôpital. En outre, ce dernier devra dépenser une somme non précisée, mais certainement importante, afin de réaliser les modifications indispensables à la conservation et à la protection des objets précieux dans le lieu destiné à les accueillir au mieux une fois parvenus à Sienne. La Commune est également partie prenante dans l’opération et prévoit d’assumer les dépenses liées au voyage et à la grande fête qui doit être organisée à l’occasion de leur première exposition aux yeux des fidèles pour célébrer leur arrivée dans la ville. D’important travaux sont également projetés, qui nécessiteront certains changements dans l’urbanisme du secteur de l’Hôpital, notamment l’agrandissement de la place située devant l’édifice de Santa Maria della Scala afin de permettre l’ostension solennelle des reliques qui aura lieu chaque année.

Le 30 janvier 1360, quelques mois seulement après que les reliques byzantines soient parvenues en grande pompe à Sienne, le gouvernement des Douze décida que le nouveau trésor serait exposé aux yeux des fidèles chaque année, le jour de la fête de l’Annonciation autrement dit, le 25 mars [2]. Le choix du jour de la fête de l’Annonciation pour procéder à l’ostension du trésor est révélateur d’un ensemble complexe de contingences religieuses, institutionnelles et politiques. Outre le fait que cette date marquait le début de l’année dans le calendrier siennois, elle permettait à l’hôpital de promouvoir son statut d’institution civique et d’impliquer l’entière communauté des citoyens dans les célébrations du jour de la Vierge de l’Annonciation, sa sainte patrone [3], à qui sa nouvelle église, agrandie quelques années plus tôt (1354), était (et est encore) dédiée. Enfin, la date coïncidait avec celle de la chute du gouvernement des Neuf, survenue dans des conditions dramatiques le 25 mars 1355, et il n’est pas exclu que ces nouvelles cérémonies soient entièrement sans rapport avec les récents changements politiques.

Les reliques parvinrent à l’Ospedale par mer, selon le témoignage de Donato di Neri, et furent exposées pour la première fois en octobre 1359. Comme il ressort de l’inventaire rédigé dans le document original de donation, faisaient partie du lot des reliques relatives à la Passion, à la Vraie Croix, et à la Vierge, ainsi qu’à de nombreux autres saints. À ceux-ci s’ajoutait un extraordinaire Évangéliaire à la reliure d’or, d’émaux et de pierres précieuses.

Au cours des années suivant l’arrivée des reliques à Sienne, un certain nombre de campagnes artistiques et architecturales furent entreprises à la fois pour faciliter et solenniser les cérémonies du 25 mars. La première d’entre elle, ordonnée, en 1364, consista en la construction d’une « […] tribune belle et honorable, ou pergulum, depuis laquelle lesdites reliques seront honorablement exposées, publiquement et aux yeux de tous ceux qui viendront les regarder à l’occasion de la prochaine fête de l’Annonciation de la glorieuse Vierge, au prochain mois de mars [4] ». Il reste quelques témoignage documentés de cette chaire (le « pergholo » [5]), aujourd’hui disparue. L’un d’eux se trouve dans la Distribution des aumônes représentée à fresque par Domenico di Bartolo dans la salle du Pellegrinaio de Santa Maria. Un second est visible dans un dessin de la façade de l’Ospedale réalisé par Girolamo Macchi (fig. ci-dessous), dans lequel on peut voir, au repère n° 7 désignant son emplacement, la mention : « Linghiera murata dove anticamente si dava la benedizione delle reliquie fatta l’anno 1364 », autrement dit, « garde-corps muré, réalisé en l’année 1364, depuis lequel était donnée la bénédiction des reliques » à la foule des croyants qui remplissait la place à cette occasion.

img_0136

Conservées à l’origine dans la Capella del Manto, qui avait été modifiée pour l’occasion, et dont la destination, par voie de conséquence, avait été changée, les reliques étaient enfermées dans des caisses à double serrure.

Leur transfert dans l’Ancienne Sacristie (qui était alors nouvelle) est documenté au milieu du Quattrocento. Par la volonté du Recteur Buzzichelli, Lorenzo di Pietro (‘Il Vecchietta’) réalisa les peintures des vantaux de l’armoire-reliquaire destinée à renfermer les précieux objets, puis travailla au décor des parois selon un programme iconographique complexe destiné à illustrer les douze articles de la profession de foi (le Credo).

Les vitrines d’exposition du Trésor

Douze vitrines contiennent les pièces du Trésor de Santa Maria qui sont dorénavant visibles en permanence dans le Musée.

Vitrine 1
img_7904
  • Goro di Ser Neroccio, Reliquiario del braccio di san Biagio (Reliquaire du bras de saint Blaise), 1447. Argent repoussé, ciselé, incisé et partiellement doré, émaux champlevés de couleur noir et rouge, émail translucide de couleur bleu, rose, marron et jaune.
  • Orafo senese (Orfèvre siennois), Braccio Reliquiario di santa Costanza (Bras-reliquaire de sainte Constance), début du XVIIIe s. Argent repoussé, incisé et ciselé.

    Vitrine 2
img_7907
  • Atto di donazione delle reliquie dello Spedale di Santa Maria alla Scala (Acte de donation des reliques de l’Hôpital de Santa Mari della Scala). Rédigé à Venise le 28 mai 1359 par le notaire Albertino Pastellini de Pastellis. Encre sur parchemin.
Vitrine 3
img_7925
  • Orafo senese (Orfèvre siennois), Reliquiario a pisside (Reliquaire en pyxide), vers 1380-1400. Argent repoussé et incisé.
  • Orafo senese (Orfèvre siennois), Navicella portaincenso (Vaisseau porte-encens), fin XIVe – début du XVe s. Cuivre martelé, incisé et doré, émaux opaques de couleurs rouge et noir.
  • Orafo senese (Orfèvre siennois), Reliquiario a cofanetto (Reliquaire en coffret), première moitié du XIVe s. Argent, argent doré, perles, pierres semi-précieuses, émaux cloisonnés, translucides, et émaux de plique sur or.
  • Orafo senese (Orfèvre siennois), Reliquiario del Sacro chiodo (Reliquaire du Saint clou), 1360-1380. Argent moulé, gravé et doré, cristal de roche et émail champlevé de couleur bleu, rouge et noir, émail translucide.
  • Orafo senese (Orfèvre siennois), Pisside (Pyxide), première moitié du XVe s. Argent moulé, repoussé, incisé et ciselé, traces d’émail translucide de couleur bleu.
  • Maestro Bertino di Pietro da Rouen (Maître Bertin de Pierre, de Rouen), actif à Sienne de 1360 à 1391, Cassetta Reliquiario (Cassette-Reliquaire), 1361. Fer martelé et plaque de fer ajourée, avec trace de dorure.
Vitrine 4
5407D47E-F54A-400F-833E-71AD81CB7505.jpeg
  • Orafo romano (Orfèvre romain), Reliquiario di san Teodoro (Reliquaire de saint Théodore), troisième ou quatrième décennie du XVIIIe s. Bronze et cuivre dorés, argent incisé et ciselé, verre.
  • Orafo romano, Reliquiario di san Tommaso (Reliquaire de saint Thomas), troisième ou quatrième décennie du XVIIIe s. Bronze et cuivre dorés, argent incisé et ciselé, verre.
  • Orafo romano, Reliquiario degli strumenti della Passione di Cristo (Reliquaire de la Passion du Christ), troisième ou quatrième décennie du XVIIIe s. Bronze et cuivre dorés, argent incisé et ciselé, verre.
  • Orafo romano, Reliquiario di sant’Andrea Apostolo (Reliquaire de saint André, apôtre), troisième ou quatrième décennie du XVIIIe s. Bronze et cuivre dorés, argent incisé et ciselé, verre.
Vitrine 5
img_7883
img_7882
Vitrine 6
img_7884-1
  • Reliquiario del beato Ambrogio Sansedoni (Reliquaire du bienheureux Ambrogio Sansedoni), début du XVIIe s. Argent repoussé et ciselé, verre.
  • Reliquiario della Vera Croce (Reliquaire de la vraie croix), début du XVIIe s. Argent repoussé et ciselé, cristal de roche.
  • Reliquiario dei santi Pietro, Paolo, Bartolomeo e Giovanni Elemosiniere (Reliquaire des saints Pierre, Paul, Barthélémy et Jean l’Aumonier), début du XVIIe s. Argent repoussé et ciselé, cristal de roche.
  • Orafo senese (Orfèvre siennois), Reliquiario di San Filippo Apostolo, 1630. Argent repoussé et ciselé, verre.
  • Orafo senese (Orfèvre siennois), Calice, 1694. Argent moulé, repoussé, ciselé et partiellement doré.
  • Marco Gamberucci (actif à Rome, 1656 – 1680), Calice, 1699. début du XVIIe s. Argent moulé, repoussé, ciselé et partiellement doré.
  • Orafo senese (Orfèvre siennois), Calice, seconde moitié du XVIIe s. Argent repoussé et partiellement doré, métal argenté.
Vitrine 7
img_7889

Orafo senese (Orfèvre siennois), Reliquiario dei santi Mercurio Arete, Giacinto e Cosuto (Reliquaire des saints Mercurio Arete, Giacinto et Cosuto), seconde moitié du XVIIIe s. Argent repoussé et ciselé, bois taillé, verre.

img_7886
  • ?
Vitrine 8
Vitrine 9
img_7887
  • Orafo senese (Orfèvre siennois), Reliquiario di santa Maria Egiziaca e di santa Eufrosina (Reliquaire de sainte Marie l’Égyptienne et de sainte Euphrosine), troisième-quatrième décennie du XVIIe s. Bois taillé, argent repoussé et ciselé, verre.
  • Orafo senese (Orfèvre siennois), Reliquiario di sant’Andromaco (Reliquaire de saint Andromaque), troisième-quatrième décennie du XVIIe s. Bois taillé, argent repoussé et ciselé, verre.
    Vitrine 10
img_7880
img_7898
  • Orafo bizantino, Reliquiario a castone, XIIIe s. Or incisé et perles.
  • Arte bizantina o veneziana, Reliquiario a capsula (Reliquaire en capsule). Lame d’or repoussé et filigranes contenant un morceau de bois peint à la détrempe.
  • Art de Constantinople ou de Thessalonique, Reliquario a capsula con la Discesa al Limbo (Anastasis) e la Crocifissione (Reliquaire à capsule avec la Descente aux limbes [Anastasis] et la Crucifixion). XIVe s. Argent repoussé, incisé et doré.
  • Arte bizantina, Reliquiario a capsula con San Giovanni Crisostomo. XIVe s. Argent repoussé, incisé et doré.
  • Arte veneziana, Reliquiario a capsula, XIII-XIVe s. Argent doré avec décorations en filigrane et inscriptions sur le recto.
  • Arte bizantina, Reliquiario della Vera Croce, XIII s. (croix) et milieu XVe s. (pied). Or travaillé en champlevé et chantourné, et émail champlevé sur or.
  • Arte bizantina, Reliquiario a capsula con la Crocifissione, XIIe s. Or, émaux cloisonnés, filigranes et pierres précieuses en cabochon.
  • Arte bizantina, Medaglione con l’immagine del Cristo Pantocratore, fin du XIe s. – début du XIIe s. Or et émaux cloisonnés.
  • Officina orientale, Reliquiario a fiala con il sangue du Cristo, VIIIe s. Verre transparent de couleur verte.
    Vitrine 12
  • Ostensoirs

[1] Réputé avoir appartenu à l’empereur Constantin, l’ensemble était constitué d’un grand nombre de fragments d’os provenant de divers saints et martyrs, d’un clou de la Crucifixion, mais surtout, d’un voile, d’une coiffe et de la ceinture de la Vierge, trois vestiges mariaux particulièrement précieux aux yeux d’une cité aussi explicitement et durablement dévote à l’endroit de la Mère du Christ.

[2] A Sienne, la principale célébration de la Vierge avait lieu le 15 août, jour de l’Assomption, depuis le début du XIIIe siècle, au temps de la Commune. Voir Odoricus Senensis, Ordo officiorum ecclesiae senensis, ed. G. C. Trombelli, Bologna 1766, p. 308-311 et p. 348-355.

[3] La date à laquelle l’église de l’hôpital a été dédiée à la Vierge est inconnue. Elle se situe nécessairement avant 1366/1367, moment où apparaît la première description de la chapelle des reliques localisée « près de [l’église de] l’Annonciation » (a lato a la Nunziata). Archivio di Stato di Siena, Ospedale 516, fol. 85v, cité dans Gallavotti Cavallero, Lo spedale di Santa Maria della Scala in Siena: vicenda di una committenza artistica, Siena 1985, p. 418, n. 79. Peut-être l’achat des reliques en 1359 et l’établissement du nouveau cérémonial a-t-il accéléré la dédicace de l’église à la Vierge de l’Annonciation. Cependant, il est plus probable que celle-ci soit plus ancienne et date soit de la construction de la première église en 1257, afin de la distinguer de la Cathédrale dédiée à la Vierge de l’Assomption, soit à son agrandissement en 1354.

[4] GEREVINI, Stefania. « Invisible, in Full View: The Byzantine Relics of Santa Maria della Scala in Siena » in Visibilité et présence de l’image dans l’espace ecclésial : Byzance et Moyen Âge occidental [online]. Paris: Éditions de la Sorbonne, 2019 (generated 11 janvier 2020). Available on the Internet: <http:// books.openedition.org/psorbonne/39811>. ISBN: 9791035105457. DOI: 10.4000/books.psorbonne. 39811.

[5] […] pulpitum sive pergulum pulcrum et honorabilem super quo publice et palam dicte reliquae omnibus visum ituris easdem honorabiliter hostendantur in proximo festo sancte Annunptiationis Virginis gloriose de mense martii proximo venturo. Archivio di Stato di Siena, Consiglio Generale 165, fol. 9v, 30 janvier 1360.