Nicolas de Haguenau et Mathias Grünewald, « Retable d’Issenheim »

Nicolas de Haguenau (documenté à Strasbourg de 1485 à 1526) et Mathias Gothart Nithart dit Grünewald (Wurzbourg, v. 1475-1480 – Halle, 1528)

Retable d’Issenheim, v. 1512-1516.

Bois (tilleul) polychromé, dimensions [1]Voir dans le corps du texte ci-après..

Inscriptions :

  • (sur le titulus crucis) : « I.N.R.I. » [2]Voir : « I.N.R.I. »
  • (sur le fond noir de la Crucifixion) : « ILLUM OPORTET / CRESCERE / ME AVTEM / MINVR » [3]« Illum oportet crescere, me autem minur » («  Il faut qu’il croisse, et que je diminue. ») Jn 3, 30. Jean précise sa pensée dans les deux versets qui suivent : « Qui desursum venit, super omnes est. Qui est de terra, de terra est, et de terra loquitur. Qui de caelo venit, super omnes est. Et quod vidit, et audivit, hoc testatur: et testimonium ejus nemo … Poursuivre.
  • (sur les pages du livre de la Vierge de l’Annonciation) : « Ecce virgo / concipiet et / pariet filu(m) / et vocabitur nome(n) eius ema/nuel et comedet : ut / siat reprobare ma / […] // eligere bonu(m). /
    Ecce virgo in utero habebit, et pariet filium : et vocabunt nomen ejus Emmanuel. » [4]« [propter hoc dabit Dominus ipse vobis signum] ecce virgo concipiet et pariet filium et vocabitis nomen eius Emmanuhel ; butyrum et mel comedet ut sciat reprobare malum et eligere bonum » (« [C’est pourquoi le Seigneur lui-même vous donnera un signe,] Voici, la jeune fille deviendra enceinte, elle enfantera un fils, Et elle lui donnera le nom d’Emmanuel. Il … Poursuivre
  • (dans le cartel situé dans l’angle inférieur droit de la Tentation de saint Antoine) : « Ubi eras ihesu bone, ubi eras, quare non affuisti ut sanares volnera mea » [5]« Où étais-tu, bon Jésus ? Où étais-tu ? Pourquoi n’étais-tu pas là pour guérir mes blessures ? »
    Paroles de saint Athanase, évêque d’Alexandrie, également citées dans la Légende dorée, ouvrage qui pourrait donc constituer la source littéraire de ce volet comme de celui de la rencontre des deux Ermites.

Provenance : Commanderie des Antonins, Issenheim (saisie révolutionnaire).

Colmar, Musée Unterlinden.

Nicolas de Haguenau (pour la partie sculptée) et Mathias Grünewald (pour les panneaux peints) réalisent le célèbre retable pour la commanderie des Antonins [6]L’ordre des Antonins (ou Ordre hospitalier de Saint-Antoine) fut fondé en 1095 à Saint-Antoine-en-Viennois (aujourd’hui Saint-Antoine-l’Abbaye, dans le Dauphiné). Il avait pour vocation de soigner les malades atteints du « mal des ardents » ou « feu de Saint Antoine » ou « ignis sacer » (feu sacré). … Poursuivre d’Issenheim [7]Issenheim : village situé à une vingtaine de kilomètres de Colmar. Fondée vers 1300, la commanderie d’Issenheim relevait de l’ordre de Saint-Antoine qui vit le jour à la fin du 9e siècle dans un village du Dauphiné. Après des négociations entre le gouvernement français et le Saint-Siège, l’ordre des Antonins fut incorporé à l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem par la … Poursuivre. Ce polyptyque, qui ornait le maître-autel de l’église du couvent d’Issenheim avant la Révolution, fut commandé par l’un des supérieurs de l’ordre, Guy Guers, précepteur de la commanderie de 1490 à 1516.

« La Crucifixion d’Issenheim est une œuvre aussi puissante que difficile à saisir. Ce n’est pas le fait historique du Golgotha qui y est présenté, mais le sacrifice du Fils de Dieu, événement à jamais valable pour le salut du Monde. » Le fourmillement de détails, les « descriptions éminemment fouillées, d’un réalisme provoquant […], le développement passionnel des moyens d’expression, les mains, les multiples gestes et attitudes, l’échelle changeante des personnages, sans oublier le coloris avec ses violents contrastes entre le noir, le rouge sang et le blanc confèrent à cette représentation son incomparable puissance. Réalisme et abstraction s’y entremêlent et s’amalgament pour exprimer, selon le style personnel de Grünewald, un message. La figure de Jean-Baptiste (qui avait été mis à mort avant le Christ) et la reproduction de ses paroles [8]Voir ci-dessus note 2. en est le témoignage le plus frappant. À son emplacement primitif, dans l’église conventuelle d’Issenheim, face aux fidèles qui cherchaient la guérison, c’était en même temps une exhortation à supporter leurs propres souffrances en mémoire de la plus grande douleur du Christ et de son sacrifice pour l’humanité. Cette pensée consolatrice, qui conduit de la douleur physique au salut de l’âme, est reprise aussi par les volets. Ici on trouve les patrons guérisseurs, Antoine, l’intercesseur contre le terrible feu de saint Antoine, et Sébastien qui, selon la croyance populaire, combattit la peste ; les deux, tels que l’exigeait la tradition, sont élevés pareils à des statues soutenues par des arcades ou des colonnes, dans une attitude sereine, le regard dirigé vers le fidèle. Que les deux panneaux s’harmonisent avec la Crucifixion, cela résulte des proportions particulièrement marquantes des deux saints dont on ne comprend le rôle et la place que par rapport à l’immense figure du Crucifié et au Christ de la Mise au tombeau de la prédelle. Mais dans tous les cas, il faut replacer saint Sébastien à droite et saint Antoine à gauche, selon l’ordonnance ancienne. Alors seulement l’harmonie des différentes parties se manifeste vraiment. » [9]Heinrich GEISSLER, Bernard SARAN, Joseph HARNEST, Adalbert MISCHLEWSKI, Max SEIDEL, Pierre SCHMITT, Grünewald. Le Retable d’Issenheim, Stuttgart, Chr. Belser Verlag et Fribourg, Office du Livre, 1974, p. 45.

Dans la chapelle des Unterlinden du musée de Colmar, la présentation actuelle du retable monumental [10]Son démantèlement à la suite de la Révolution française a provoqué la perte de la caisse et du couronnement sculpté qui le surmontait. permet d’offrir une vision complète et simultanée des trois possibilités de présentation qu’il permettait en fonction des célébrations du calendrier liturgique.

Première présentation (retable fermé)

Lorsque les volets étaient fermés (pendant le grand carême), il donnait à voir la Crucifixion, flanquée des saints Sébastien et Antoine, peints sur les volets latéraux fixes ; sur la prédelle, la Mise au Tombeau. « L’idée de guérison et de salut, presque synonymes en ces temps, s’est ainsi manifestée ici, conformément au rôle assigné à l’autel, placé au cœur même de la charité hospitalière. Le malade était sensibilisé à l’immense douleur du Christ et à travers elle à son salut éternel. Saint Antoine et saint Sébastien étaient invoqués comme intercesseurs contre les épidémies de toutes sortes. » [11]Heinrich GEISSLER, Bernard SARAN, Joseph HARNEST, Adalbert MISCHLEWSKI, Max SEIDEL, Pierre SCHMITT, op. cit., p. 40.

  • Crucifixion (sur deux panneaux) : 269 × 307 cm.
  • Saint Antoine (volet fixe, aujourd’hui à droite) : 232 x 75 cm.
  • Saint Sébastien (volet fixe, aujourd’hui à gauche) : 232 x 76,5 cm.
  • Déploration du Christ (prédelle, sur deux panneaux [12]La prédelle ouverte découvrait les bustes en bois polychromé et doré du Christ et des douze Apôtres : œuvre moins raffinée, due probablement à S. Beichel (*) dont le nom est inscrit derrière le buste de saint Thomas. (*) Référence au « pseudo-Desiderius Beychel », nom d’emprunt artistique créé par l’historien de l’art Christian Heck pour désigner un sculpteur … Poursuivre) : 67 x 341 cm.
Seconde présentation (retable à moitié ouvert)

Les premiers volets étant ouverts (ce qui était le cas tout au long de l’année), le retable présentait (de gauche à droite) : l’Annonciation, la Nativité, et la Résurrection. « Alors s’offrait au fidèle le spectacle le plus intense, le plus magnifique et le plus riche : le mystère de l’Incarnation du Christ avec l’Annonciation à la Vierge Marie, la resplendissante Maria aeterna dans le tabernacle du Temple de Salomon – le motif iconographique le plus énigmatique tant par son origine que par sa conception – opposée à la Mère terrestre ; et tout à droite, avec une extraordinaire puissance, l’image du Christ ressuscité qui, se dissolvant dans le Logos, forme le pendant de l’Annonciation et de la Conception. » [13]Heinrich GEISSLER, Bernard SARAN, Joseph HARNEST, Adalbert MISCHLEWSKI, Max SEIDEL, Pierre SCHMITTop. cit., p. 40.

  • Maria aeterna [14]Maria aeterna : concept théologique et artistique désignant la Vierge Marie éternelle. Il décrit la Vierge comme préexistant dans l’esprit et le dessein de Dieu depuis le commencement des temps, avant sa naissance physique sur Terre. (« le Concert des Anges ») et Nativité (sur deux panneaux) : 265 x 304 cm.
  • Annonciation (à gauche) : 269 x 142 cm.
  • Résurrection (à droite) : 269 x 143 cm.
Troisième présentation (retable ouvert)

Avec l’ouverture des seconds volets (à l’occasion de la fête annuelle de saint Antoine), le retable montrait, à gauche, la Visite de saint Antoine à saint Paul l’ermite dans le désert de la Thébaïde ; à droite, la Tentation de saint Antoine ; dans le compartiment central triparti, les personnages sculptés sur bois polychromé et doré par Hagenauer : au centre, sculpté en grandeur nature, saint Antoine abbé assis sur un trône, avec ses différents attributs : le tau et le livre (on distingue également un petit cochon à demi dissimulé par son riche vêtement [15]Les deux petites figures masculines agenouillées aux pieds de saint Antoine – un paysan offrant un cochon et un bourgeois offrant un coq – sont les copies des deux originaux provenant du retable et conservés aujourd’hui dans une collection privée à Munich.). « Alors qu’ici se mêlent des réminiscences christologiques et mariologiques, on assiste, au jour patronal, avec l’ouverture des derniers volets, à l’histoire légendaire de l’Ordre ; encadrant la châsse, c’est la Visite de saint Antoine à saint Paul l’Ermite (à gauche) et, en opposition, la Tentation de saint Antoine avec ses dissonances et ses abominations. » [16]Heinrich GEISSLER, Bernard SARAN, Joseph HARNEST, Adalbert MISCHLEWSKI, Max SEIDEL, Pierre SCHMITT, op. cit., p. 40.

  • La châsse : 300 x 350 cm.
    • Les sculptures :
      • Saint Antoine (au milieu) : 167 x 90 cm.
      • Saint Augustin (à gauche) : H. 160 cm.
      • Saint Jérôme (à droite) : H. 162 cm.
  • La prédelle :
    • Le Christ bénissant (au centre).
    • Les douze apôtres (groupés par trois dans deux niches de chaque côté).
  • Les volets :
    • Visite de saint Antoine à saint Paul (à gauche) : 256 x 141 cm.
    • Tentation de saint Antoine (à droite) : 265 x 139 cm.

Pierre VAISSE, Piero BIANCONI, Tout l’œuvre peint de Grünewald (trad. française mise à jour), Paris, Gallimard, « Les Classiques de l’Art », 1984.

Notes

Notes
1 Voir dans le corps du texte ci-après.
2 Voir : « I.N.R.I. »
3 « Illum oportet crescere, me autem minur » («  Il faut qu’il croisse, et que je diminue. ») Jn 3, 30.
Jean précise sa pensée dans les deux versets qui suivent : « Qui desursum venit, super omnes est. Qui est de terra, de terra est, et de terra loquitur. Qui de caelo venit, super omnes est. Et quod vidit, et audivit, hoc testatur: et testimonium ejus nemo accipit. » (« Celui qui vient d’en haut est au-dessus de tous ; celui qui est de la terre est de la terre, et il parle comme étant de la terre. Celui qui vient du ciel est au-dessus de tous, il rend témoignage de ce qu’il a vu et entendu, et personne ne reçoit son témoignage. »).
4 « [propter hoc dabit Dominus ipse vobis signum] ecce virgo concipiet et pariet filium et vocabitis nomen eius Emmanuhel ; butyrum et mel comedet ut sciat reprobare malum et eligere bonum » (« [C’est pourquoi le Seigneur lui-même vous donnera un signe,] Voici, la jeune fille deviendra enceinte, elle enfantera un fils, Et elle lui donnera le nom d’Emmanuel. Il mangera de la crème et du miel, jusqu’à ce qu’il sache rejeter le mal et choisir le bien. » Es 7, 14-15).
« Ecce virgo in utero habebit, et pariet filium : et vocabunt nomen ejus Emmanuel, [quod est interpretatum Nobiscum Deus] » (« Voici, la vierge sera enceinte, elle enfantera un fils, et on lui donnera le nom d’Emmanuel[, ce qui signifie Dieu avec nous]. » Mt 2, 23.)
Le verset de Matthieu reprend presque mot à mot la prophétie d’Isaïe, et réalise par la même occasion la concordance de l’Ancien et du Nouveau Testaments. Et c’est précisément à l’instant où Marie lit ces textes issus des deux Testaments que le verbe s’incarne dans son propre ventre (les traductions évitent pudiquement le mot utero pourtant lisible dans le verset de Matthieu).
5 « Où étais-tu, bon Jésus ? Où étais-tu ? Pourquoi n’étais-tu pas là pour guérir mes blessures ? »
Paroles de saint Athanase, évêque d’Alexandrie, également citées dans la Légende dorée, ouvrage qui pourrait donc constituer la source littéraire de ce volet comme de celui de la rencontre des deux Ermites.
6 L’ordre des Antonins (ou Ordre hospitalier de Saint-Antoine) fut fondé en 1095 à Saint-Antoine-en-Viennois (aujourd’hui Saint-Antoine-l’Abbaye, dans le Dauphiné). Il avait pour vocation de soigner les malades atteints du « mal des ardents » ou « feu de Saint Antoine » ou « ignis sacer » (feu sacré). Véritable fléau au Moyen Age, cette maladie liée à l’ingestion d’ergot de seigle, parasite de cette céréale, provoquait un rétrécissement des vaisseaux sanguins pouvant mener à la nécrose des membres. Pour venir en aide aux malades, les Antonins leur servaient du pain de bonne qualité et préparaient le saint-vinage, un breuvage à base de vin dans lequel les religieux faisaient macérer des plantes et tremper des reliques de saint Antoine. Ils produisaient également un baume à base de plantes aux vertus anti-inflammatoires.
7 Issenheim : village situé à une vingtaine de kilomètres de Colmar. Fondée vers 1300, la commanderie d’Issenheim relevait de l’ordre de Saint-Antoine qui vit le jour à la fin du 9e siècle dans un village du Dauphiné. Après des négociations entre le gouvernement français et le Saint-Siège, l’ordre des Antonins fut incorporé à l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem par la bulle Rerum humanarum conditio du 17 décembre 1776.
8 Voir ci-dessus note 2.
9 Heinrich GEISSLER, Bernard SARAN, Joseph HARNEST, Adalbert MISCHLEWSKI, Max SEIDEL, Pierre SCHMITT, Grünewald. Le Retable d’Issenheim, Stuttgart, Chr. Belser Verlag et Fribourg, Office du Livre, 1974, p. 45.
10 Son démantèlement à la suite de la Révolution française a provoqué la perte de la caisse et du couronnement sculpté qui le surmontait.
11 Heinrich GEISSLER, Bernard SARAN, Joseph HARNEST, Adalbert MISCHLEWSKI, Max SEIDEL, Pierre SCHMITT, op. cit., p. 40.
12 La prédelle ouverte découvrait les bustes en bois polychromé et doré du Christ et des douze Apôtres : œuvre moins raffinée, due probablement à S. Beichel (*) dont le nom est inscrit derrière le buste de saint Thomas.
(*) Référence au « pseudo-Desiderius Beychel », nom d’emprunt artistique créé par l’historien de l’art Christian Heck pour désigner un sculpteur actif à Colmar à la fin du XVe siècle, autrefois identifié à tort par une inscription (« Des. Beichel ») sur le retable d’Issenheim.
13 Heinrich GEISSLER, Bernard SARAN, Joseph HARNEST, Adalbert MISCHLEWSKI, Max SEIDEL, Pierre SCHMITTop. cit., p. 40.
14 Maria aeterna : concept théologique et artistique désignant la Vierge Marie éternelle. Il décrit la Vierge comme préexistant dans l’esprit et le dessein de Dieu depuis le commencement des temps, avant sa naissance physique sur Terre.
15 Les deux petites figures masculines agenouillées aux pieds de saint Antoine – un paysan offrant un cochon et un bourgeois offrant un coq – sont les copies des deux originaux provenant du retable et conservés aujourd’hui dans une collection privée à Munich.
16 Heinrich GEISSLER, Bernard SARAN, Joseph HARNEST, Adalbert MISCHLEWSKI, Max SEIDEL, Pierre SCHMITT, op. cit., p. 40.

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