La Crucifixion

La mise à mort du Christ constitue évidemment le point paroxystique de la Passion. [1]Les premiers chrétiens ne représentaient pas la mort du Christ, sans doute parce que l’exécution sur une croix, châtiment habituellement réservé aux esclaves et aux criminels les plus infâmes, était honteuse. Dans la première représentation narrative survivante de la Crucifixion, sur le panneau d’un cercueil en ivoire des collections du British Museum, le Christ est … Poursuivre C’est le plus tragique de tous les thèmes chrétiens, et pourtant la promesse du salut de l’humanité y est inhérente.

Ernest Renan, dans un texte célèbre [2]Ernest RENAN, Vie de Jésus, 1863, chapitre XXV, « Mort de Jésus ». Tout en manifestant un immense respect pour la figure de Jésus en tant qu’homme et penseur, Renan y aborde le sujet sous un angle résolument rationnel et historique. Un an avant la parution de l’ouvrage, dans sa leçon inaugurale au Collège de France (22 février 1862), il pouvait sembler … Poursuivre, et qui fit scandale en son temps, décrit la scène en prenant appui sur les textes des quatre évangiles : « Les disciples avaient fui. Une tradition néanmoins veut que Jean soit resté constamment debout au pied de la croix. On peut affirmer avec plus de certitude que les fidèles amies de Galilée, qui avaient suivi Jésus à Jérusalem et continuaient à le servir, ne l’abandonnèrent pas. Marie Cléophas, Marie de Magdala, Jeanne, femme de Khouza, Salomé, d’autres encore, se tenaient à une certaine distance et ne le quittaient pas des yeux. S’il fallait en croire le quatrième Évangile, Marie, mère de Jésus, eût été aussi au pied de la croix, et Jésus, voyant réunis sa mère et son disciple chéri, eût dit à l’un : ‘Voilà ta mère’, à l’autre : ‘Voilà ton fils.’ Mais on ne comprendrait pas comment les évangélistes synoptiques, qui nomment les autres femmes, eussent omis celle dont la présence était un trait si frappant. Peut-être même la hauteur extrême du caractère de Jésus ne rend-elle pas un tel attendrissement personnel vraisemblable, au moment où, déjà préoccupé de son œuvre, il n’existait plus que pour l’humanité.

« À part ce petit groupe de femmes, qui de loin consolaient ses regards, Jésus n’avait devant lui que le spectacle de la bassesse humaine ou de sa stupidité. Les passants l’insultaient. Il entendait autour de lui de sottes railleries et ses cris suprêmes de douleur tournés en odieux jeux de mots : ‘Ah ! le voilà, disait-on, celui qui s’est appelé Fils de Dieu ! Que son père, s’il veut, vienne maintenant le délivrer ! — Il a sauvé les autres, murmurait-on encore, et il ne peut se sauver lui-même. S’il est roi d’Israël, qu’il descende de la croix, et nous croyons en lui ! — Eh bien, disait un troisième, toi qui détruis le temple de Dieu, et le rebâtis en trois jours, sauve-toi, voyons !’ — Quelques-uns, vaguement au courant de ses idées apocalyptiques, crurent l’entendre appeler Élie, et dirent : ‘Voyons si Elie viendra le délivrer.’ Il paraît que les deux voleurs crucifiés à ses côtés l’insultaient aussi. Le ciel était sombre ; la terre, comme dans tous les environs de Jérusalem, sèche et morne. Un moment, selon certains récits, le cœur lui défaillit ; un nuage lui cacha la face de son Père ; il eut une agonie de désespoir, plus cuisante mille fois que tous les tourments. Il ne vit que l’ingratitude des hommes ; il se repentit peut-être de souffrir pour une race vile, et il s’écria : ‘Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?’ Mais son instinct divin l’emporta encore. À mesure que la vie du corps s’éteignait, son âme se rassérénait et revenait peu à peu à sa céleste origine. Il retrouva le sentiment de sa mission ; il vit dans sa mort le salut du monde ; il perdit de vue le spectacle hideux qui se déroulait à ses pieds, et, profondément uni à son Père, il commença sur le gibet la vie divine qu’il allait mener dans le cœur de l’humanité pour des siècles infinis. »

I. Sources écrites de l’épisode

Voir lien ci-dessus.

II. Iconographie

Durant toute la période médiévale, et au-delà, l’iconographie de la Crucifixion comporte, de manière générale, la représentation de trois croix [3]Certaines œuvres ne montrent que la croix du Christ. : au centre, celle à laquelle est attaché Jésus porte, dans le titulus fixé à son sommet, l’inscription « I.N.R.I. » [4]L’inscription latine « Iesus Christus Rex Iudeorum » (Jn 19, 19) apparaît parfois en toutes lettres. ; il s’agit parfois d’une croix en Y ; les deux autres sont celles du bon et du mauvais larrons [5]Avec le temps, les peintres chercheront à distinguer le bon larron du mauvais., de chaque côté de la précédente.

  • Jésus-Christ est représenté sans vie. Ses yeux sont fermés, sa tête penche de côté, conformément au texte de l’Évangile selon Jean [6]« Et, baissant la tête, il rendit l’esprit. » (Jn 19, 30)., et l’on voit sur son corps nu, pudiquement couvert d’un perizonium, les cinq plaies aux mains, aux pieds et sur le flanc droit [7]« S’étant approchés de Jésus, et le voyant déjà mort, ils ne lui rompirent pas les jambes ; mais un soldat lui perça le côté avec une lance, et aussitôt il sortit du sang et de l’eau. » (Jn 19, 33-34). d’où coule son sang [8]Pour des raisons évidentes, qui tiennent à la symbolique de ce sang versé pour la rédemption du genre humain, il importe que celui-ci soit parfaitement visible. ; il faut attendre le début du XIVe s. pour que soit stabilisée la représentation du Christ sur la croix, et l’on doit à Giovanni Pisano l’invention des jambes croisées du Christ fixées sur le suppedaneum à l’aide d’un seul clou. [9]Louis Réau consacre quelques lignes à la question : « Bien qu’il ne soit question des clous que dans le récit johannique de l’apparition du Christ ressuscité à saint Thomas, c’est une tradition universellement reçue que Jésus fut fixé sur la croix non par des cordes, mais par des clous. Toutefois leur nombre n’a jamais été établi « ne varietur ». Dans les … Poursuivre

Sauf rares exceptions [10]Il existe certains type d’œuvres de dévotion dans lesquelles un seul personnage est agenouillé au pied de la croix (voir : Sassetta, Crucifixion with Saint Francis (Saint François à genoux devant le Christ en croix). Cleveland, Cleveland Museum of Art., on peut voir, au pied de la croix du Christ les figures de :

  • la Vierge, debout, défaillante de douleur
  • Jean l’Evangéliste, présentant les signes du plus grand désespoir [11]La présence de Marie et Jean au pied de la croix dérive d’un passage de l‘Évangile selon Jean où l’on peut lire : « Jésus, voyant sa mère, et près d’elle le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : ‘Femme, voici ton fils’. Puis il dit au disciple : ‘Voici ta mère.’ Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez … Poursuivre

  • Marie Madeleine, exprimant sans retenue la souffrance provoquée devant le spectacle
  • les saintes Marie
  • Nicodème
  • Joseph d’Arimathie
  • Longin, qui a porté un coup de lance pour vérifier la mort du Christ, et Stéphaton, tous deux centurions ; le premier est représenté à la droite du Christ, le second à sa gauche
  • parfois Corneille le centenier
  • d’autres, acteurs ou témoins, tels des membres du Sanhédrin, de part de d’autre du Christ et répartis selon deux groupes [12]Le choix de séparer les témoins de la scène en deux groupes, celui des justes et celui des injustes, est caractéristique de l’iconographie médiévale de la Crucifixion, toujours soucieuse de la lisibilité d’un message dont la complexité ne doit cependant jamais nuire à l’intelligibilité. :
      • les justes se trouvent du côté droit de

Parmi les différents symboles présents, on relève :

  • l’apparition simultanée du soleil et de la lune au-dessus de la croix du Christ constitue une allusion à l’obscurité survenue « de la sixième jusqu’à la neuvième heure » au moment où le Christ expire sur la croix [13]« De la sixième (midi) jusqu’à la neuvième heure (trois heures de l’après-midi), il y eut des ténèbres sur tout le pays (sur toute la terre). » (Mt 27, 45). L’auteur ajoute quelques détails dramatiques, y compris un tremblement de terre ainsi que la résurrection de plusieurs morts, qui étaient typiques de la … Poursuivre
  • la représentation d’un crâne dont la valeur symbolique complexe vise à la fois à
    • rappeler la fonction [14]Le crâne évoque les ossements des condamnés abandonnés sur place. et l’étymologie même du nom de cette colline [15]Le mot « Golgotha » signifie crâne.
    • évoquer la tombe d’Adam, que la légende chrétienne situe à cet emplacement
  • le sang du Christ qui coule jusque sur ce crâne agit crûment comme la métaphore visuelle du rachat du péché originel

Parfois, une nuée d’anges expriment leur douleur en vire-voletant vertigineusement au sommet de la croix sur laquelle est cloué Jésus.

Différents stratagèmes sont mis en œuvre pour localiser la scène sur le mont du Golgotha ou du Calvaire, lieu habituel de l’exécution des condamnés.

Notes

Notes
1 Les premiers chrétiens ne représentaient pas la mort du Christ, sans doute parce que l’exécution sur une croix, châtiment habituellement réservé aux esclaves et aux criminels les plus infâmes, était honteuse. Dans la première représentation narrative survivante de la Crucifixion, sur le panneau d’un cercueil en ivoire des collections du British Museum, le Christ est représenté attaché à la croix, les yeux grands et vivant, ses bras écartés signifiant son triomphe sur la mort. À côté de lui, la figure molle et incontestablement morte de Judas est suspendue à un arbre.
2 Ernest RENAN, Vie de Jésus, 1863, chapitre XXV, « Mort de Jésus ». Tout en manifestant un immense respect pour la figure de Jésus en tant qu’homme et penseur, Renan y aborde le sujet sous un angle résolument rationnel et historique. Un an avant la parution de l’ouvrage, dans sa leçon inaugurale au Collège de France (22 février 1862), il pouvait sembler remettre en cause la divinité du Christ en parlant de lui comme d’un « homme incomparable, si grand que je ne voudrais point contredire ceux qui l’appellent Dieu ».
3 Certaines œuvres ne montrent que la croix du Christ.
4 L’inscription latine « Iesus Christus Rex Iudeorum » (Jn 19, 19) apparaît parfois en toutes lettres.
5 Avec le temps, les peintres chercheront à distinguer le bon larron du mauvais.
6 « Et, baissant la tête, il rendit l’esprit. » (Jn 19, 30).
7 « S’étant approchés de Jésus, et le voyant déjà mort, ils ne lui rompirent pas les jambes ; mais un soldat lui perça le côté avec une lance, et aussitôt il sortit du sang et de l’eau. » (Jn 19, 33-34).
8 Pour des raisons évidentes, qui tiennent à la symbolique de ce sang versé pour la rédemption du genre humain, il importe que celui-ci soit parfaitement visible.
9 Louis Réau consacre quelques lignes à la question : « Bien qu’il ne soit question des clous que dans le récit johannique de l’apparition du Christ ressuscité à saint Thomas, c’est une tradition universellement reçue que Jésus fut fixé sur la croix non par des cordes, mais par des clous. Toutefois leur nombre n’a jamais été établi « ne varietur ». Dans les monuments du haut Moyen Âge, le corps du Christ est fixé par quatre clous, depuis le XIIIe siècle avec trois clous seulement, les deux pieds étant ramenés l’un sur l’autre.
À partir de la Contre-réforme, on n’observe plus aucune règle. Le théologien Molanus (Vermeulen), dans son traité des « Saintes images » qui enregistre la doctrine du Concile de Trente, laisse aux artistes toute latitude à cet égard. Guido Reni peint un Christ crucufié avec trois clous. Simon Vouet revient au chiffre de quatre. Quant au sculpteur Montanez qui s’inspire des Révélations de sainte Brigitte, il croise les pieds du Christ l’un sur l’autre tout en les perçant illogiquement de deux clous. » Louis RÉAU, Iconographie de l’art chrétien, Paris, Presses universitaires de France, 1955-1959 (Millwood, N.Y., Kraus reprint, 1988).
10 Il existe certains type d’œuvres de dévotion dans lesquelles un seul personnage est agenouillé au pied de la croix (voir : Sassetta, Crucifixion with Saint Francis (Saint François à genoux devant le Christ en croix). Cleveland, Cleveland Museum of Art.
11 La présence de Marie et Jean au pied de la croix dérive d’un passage de l‘Évangile selon Jean où l’on peut lire : « Jésus, voyant sa mère, et près d’elle le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : ‘Femme, voici ton fils’. Puis il dit au disciple : ‘Voici ta mère.’ Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui. » (Jn 19, 26-27).
12 Le choix de séparer les témoins de la scène en deux groupes, celui des justes et celui des injustes, est caractéristique de l’iconographie médiévale de la Crucifixion, toujours soucieuse de la lisibilité d’un message dont la complexité ne doit cependant jamais nuire à l’intelligibilité.
13 « De la sixième (midi) jusqu’à la neuvième heure (trois heures de l’après-midi), il y eut des ténèbres sur tout le pays (sur toute la terre). » (Mt 27, 45). L’auteur ajoute quelques détails dramatiques, y compris un tremblement de terre ainsi que la résurrection de plusieurs morts, qui étaient typiques de la littérature apocalyptique juive : « les tombeaux s’ouvrirent et les corps de plusieurs saints qui étaient morts ressuscitèrent. » (Mt 27, 52). Dans l’Évangile selon Marc, écrit une quinzaine d’années avant celui de Matthieu, l’auteur ajoute que « le voile du temple se déchira en deux, de haut en bas ». (Mc 15, 38).
14 Le crâne évoque les ossements des condamnés abandonnés sur place.
15 Le mot « Golgotha » signifie crâne.

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