Sano di Pietro, « Madonna col Bambino e Santi o Pala dei Santi Cosma e Damiano »

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Sano di Pietro (Sienne, 1406 – 1481

Madonna col Bambino e Santi (Vierge à l’Enfant et saints) ou Pala dei Santi Cosma e Damiano (Retable des saints Côme et Damien), 

Tempéra sur bois, 216 x 247 cm (sans la prédelle) ; prédelle : 46 x 266 cm.

Inscriptions :

  • (sous les figures des saints représentés sur les panneaux latéraux) : « Sc.o Cosmas » et « Sc.o Damiano »

Provenance : Couvent des Gesuati di San Girolamo, Sienne.

Sienne, Pinacoteca Nazionale.

Le panneau central

Le panneau central (fig. 1) représente la Vierge, assise sur un trône, portant l’Enfant Jésus sur les genoux. Celui-ci tient à la main un chardonneret, symbole de la Passion. La Mère et l’Enfant sont entourés d’une cohorte d’anges en oraison. A leurs pieds, sont représentés, agenouillés en prière, saint Jérôme et le bienheureux Giovanni Colombini que l’on a déjà rencontré dans le Polittico dei Gesuati et dans le Polittico di Santa Bonda, du même Sano di Pietro (salle 16b).

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Les panneaux latéraux

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Sur les panneaux latéraux (fig. 2 et 3), on reconnaît de part et d’autre les saints

  • Cosme et Damien, tous deux identifiés par leur nom inscrit sous leurs figures respectives ; tous les deux, cependant, sont aisément reconnaissables à leur accoutrement vestimentaire et au fait qu’ils tiennent entre les mains des instruments utilisés spécifiquement par les médecins.

Les pilastres latéraux

Sur les pilastres latéraux figurent,

Les cuspides

La cuspide centrale représente saint Pierre. Il semble que ce panneau n’appartienne pas au polyptyque d’origine mais qu’il ait été placé là plus tardivement. La place d’honneur donnée à saint Pierre est d’ailleurs surprenante dans un contexte comme celui-ci. On note que les parties sculptées du cadre de bois diffèrent de celles de l’ensemble du retable. D’autre part, les dimensions du panneau sont à l’évidence insuffisantes pour occuper l’espace disponible entre les deux cuspides latérales. Enfin, sa présence entre les deux acteurs de l’Annonciation est difficilement explicable compte tenu de la symbolique propre à la structure, en deux parties séparées, de la représentation de cet épisode.

Sur les deux cuspides latérales, l’Annonciation est représentée, précisément, par les figures des deux protagonistes de la scène :

  • l’Ange Annonciateur, à gauche
  • la Vierge de l’Annonciation, à droite

La prédelle

C’est l’admirable prédelle du retable, dans laquelle Sano retrouve l’inventivité, la fraicheur et la spontanéité de ses années de jeunesse, qui attire toute l’attention. Les huit compartiments de la prédelle représentent respectivement :

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Le proconsul pointe un index menaçant vers le petit groupe formé par les frères blottis les uns contre les autres, derrière Côme et Damien qui semblent leur servir de boucliers. [1] Tous les cinq portent l’auréole des saints. Au cours de l’interrogatoire, les frères prennent la parole à plusieurs reprises pour refuser la demande du proconsul de sacrifier aux idoles.

Le vide central visualise la distance irrémédiable qui sépare les futurs martyrs de l’ordonnateur de leur supplice. Il permet également de mettre en valeur l’idole dorée installée sur une console elle-même placée sous la voûte. Ainsi, c’est l’objet même du conflit qui divise les cinq frères et le proconsul que Sano donne à voir grâce à ce stratagème visuel.

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La légende se poursuit : les cinq frères, après leur refus des ordres du proconsul, sont enchaînés et jetés à la mer, et poussés loin du bord à l’aide d’un bâton, pour y être noyés. C’est sans compter avec l’Ange de Dieu qui apparaît subitement et les soulève hors de l’eau afin de leur sauver la vie. Pendant ce temps, sur la rive, le diable continue à dispenser ses mauvais conseils à l’oreille du proconsul. Les lointains de ce paysage de bord de mer ressemblent à s’y méprendre à ceux que l’on voit dans la campagne de Sienne. Et bien que le petit groupe des frères soit déjà sain et sauf, le personnage du premier plan continue à les pousser vers le large dans un mouvement sans fin et d’une rare élégance.

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Sous les yeux du proconsul mal conseillé, les bourreaux lancent des pierres et des flèches contre les deux frères que l’on voit pieds et poings liés sur des croix. Tandis que les archers tirent des flèches, celles-ci se tordent et font demi-tour vers leur envoyeur ; dans le même temps, celui qui lance des pierres pour lapider les deux saints reçoit en plein front, une à une, celles qu’il a inutilement jetées sur les deux frères.

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Comme pour un grand nombre martyrs, le supplice s’achève par la décapitation. Lysias continue à donner ses ordres sauvages. Côme, quant à lui, a déposé à terre son foulard bleu et l’anneau de cordelette tressée destiné à maintenir en place sur la tête la coiffe ainsi formée. [2] Le bourreau s’apprête à faire retomber sa lourde épée recourbée sur sa nuque penchée, sous le regard de ses qu’être frères qui, pour la même raison que lui, vont bientôt à leur tour subir le même supplice. Il portent déjà tous l’auréole.

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Le miracle auquel nous assistons maintenant a été réalisé post-mortem par Côme et Damien. Après avoir déplacé les trois parties du couvercle qui le recouvraient et les avoir soigneusement rangées dans un ordre parallèle parfait,  les deux saints médecins se sont introduits dans le caveau où on les voit pratiquer un étrange acte de chirurgie : celui-ci consiste à amputer la jambe d’un personnage dont la légende dit qu’il venait d’Éthiopie, ce qui explique la couleur de sa peau, et qui vient de mourrir le jour-même (on lit parfois aussi : la veille). L’acte est loin d’être gratuit et va trouver son explication dans la scène suivante. Dans l’intervalle, on ne pourra qu’admirer la beauté de l’espace architectural aux couleurs roses et orangées, à mi-chemin entre la réalité et le rêve, dans lequel se déroule la scène. Nous sommes ici dans l’atrium d’une église de type paléo-chrétien comme on en voit encore quelques très beaux exemples (à Rome, l’église de San Clemente). Les portes de l’église sont fermées (il est probable que les deux frères chirurgiens opèrent de nuit).

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La seconde étape de l’opération consiste maintenant à greffer la jambe de l’éthiopien sur le corps du sacristain dans son sommeil, en remplacement de la jambe atteinte de gangrène, sauvant ainsi celui-ci de toute progression d’une maladie mortelle. Le personnage bénéficiaire du travail des chirurgiens n’a pas été repéré par hasard par ces derniers puisqu’il est le sacristain de l’église qu’a fait construire le pape Félix pour célébrer leur culte. Ils sont donc parfaitement informés. Nous sommes dans un intérieur siennois dont, selon un procédé plein d’archaïsme pour l’époque de la réalisation de l’œuvre, mais également empli de poésie, deux des murs semblent avoir été ôtés afin qu’il soit possible de voir à l’intérieur. Dans cette chambre meublée d’un lit à caissons dans lequel peuvent être rangés les effets personnels, l’intervention n’a pas réveillé le sacristain. C’est normal puisque nous sommes en plein rêve.

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[1] On notera qu’afin de bien repérer et identifier les deux saints dans les diverses scènes de la prédelle, ces derniers conservent exactement le même costume de bout en bout, celui-là même dont ils sont revêtus dans le panneau central : Côme est généralement coiffé d’un foulard bleu et vêtu d’un long manteau rouge dissimulant une robe brune, manteau et coiffe qu’il ne quitte que dans les scènes de son martyre (celles de la tentative de noyade, de sa crucifixion et de sa décapitation), de même que son frère Damien qui, dans toutes les scènes sauf trois, porte une coiffe rouge et un manteau bleu par-dessus une robe rose (étonnante harmonie des couleurs employées par Sano).

[2] Cette coiffe (cuffia en italien) est selon Reinhart Dozy (Reinhart Dozy, Dictionnaire détaillé des noms des vêtements chez les Arabes, Amsterdam, J. Müller, l’ancêtre du keffieh porté dans les pays arabes et dans le Golfe persique où il aurait été introduit au Moyen Âge par les Italiens qui commerçaient dans les ports d’Égypte et de Syrie. Selon une autre explication, le terme keffieh vient du nom de la ville de Koufa qui était un haut-lieu de savoir situé à 170 km de Bagdad.