Allégorie du Bon Gouvernement

 

 

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Ambrogio Lorenzetti (Sienne, né vers 1290, documenté de 1319 à 1348)

Allegoria del Buon Governo (Allégorie du Bon Gouvernement), 1338-1339.

Fresque, 200 x 770 cm.

Cartel, sous la fresque (transcription et traduction par Patrick Boucheron, d’après Furio Brugnolo) :

« QUESTA SANTA UIRTU LADOVE REGGE. INDUCE ADUNIMA LIANIMI / MOLTI. (E)QUESTI ACCIO RICCOLTI. UN BEN COMUN PERLOR SIGROR SIFANNO. / LOQUAL P(ER) GOUERNAR SUO STATO ELEGGE. DINO(N)TENER GIAMMA GLIOCHI RIUOLTI / DALO SPLENDOR DEUOLTI. DE LE UIRTU CHE(N)TORNO ALLUI SISTNNO. / P(ER) QUESTO CONTRIUNFO ALLUI SI DANNO. CENSI TRIBUTI (E)SIGNORIE / DITERRE. PER QUESTO SENÇA GUERRE. SEGUITA POI OGNI CIUILE / EFFETTO. UTILE NECESSARIO E DIDILETTO. »

« Cette sainte vertu [la justice], partout où elle régit, conduit à l’unité la multitude des âmes, et celles-ci, rassemblées à cette fin, font du bien commun leur seigneur, lequel, pour gouverner son état, choisit de ne jamais détourner les yeux de la splendeur des visages des vertus qui se tiennent autour de lui. Aussi est-ce à lui que l’on donne en triomphe impôts, tributs et seigneuries, aussi, sans guerre, s’ensuivent tous les effets pour la cité, utiles, nécessaires et agréables. »

 

Allégorie du Bon Gouvernement

La fresque occupe toute la longueur du mur Nord, soit 7,7 mètres. Une soixantaine de figures occupent l’espace, sur trois niveaux :

  • quatre vertus divines flottent tout en haut de la fresque
  • la bande horizontale centrale est consacrée aux huit figures allégoriques
  • enfin au-dessous, à droite d’une neuvième allégorie, s’étale la foule des humains (des hommes exclusivement, de toutes conditions)

Deux personnages se détachent, par leur taille et leur position dans l’espace :

  • à gauche, une splendide femme couronnée assise sur un trône majestueux (fig. 1)
  • à droite, un vieillard barbu impressionnant qui ressemble à un empereur (fig. 5)

C’est autour des ces deux figures que tout s’organise et c’est le lien visuel et symbolique qui les unit – une corde qu’on verra passer de mains en mains – qui donne le sens à tout l’ensemble du cycle.

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Commençons par la gauche : qui est cette figure au vêtement rouge brun qui tient un plateau dans chaque main ? Sans aucun doute, c’est la Justice (fig. 1). Le symbole de la balance est explicite pour tout un chacun et une phrase, en arc de cercle autour de sa tête, difficilement lisible aujourd’hui, en précise la portée. Il est écrit : « DILIGITE IUSTITIAM QUI IUDICATIS TERRAM » (« Aimez la justice, vous qui êtes juges sur terre »). Cette injonction s’adresse, en premier lieu, aux dirigeants.

Le message est clair : si les magistrats qui exercent le pouvoir n’ont pas l’amour, le sens et le respect de la justice, elle ne pourra pas régner dans la cité. Cette phrase n’est pas anodine. C’est l’incipit du Livre de la Sagesse de l’Ancien Testament, attribué à Salomon. C’est aussi un premier écho avec la Maestà de Martini de la Salle de la Mappemonde, puisque c’est le même texte qu’on lit sur le parchemin tenu par l’enfant Jésus (fig. 2).

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Et puisqu’on évoque la Sagesse, levons les yeux vers la figure qui plane au-dessus de la Justice  : on y lit «  SAPIENTIA » (fig. 1), la Sagesse divine, qui tient d’une main la corde du fléau de la balance de la Justice et serre dans l’autre un livre rouge (le livre de la Sagesse, sans doute). Car la justice des hommes, pour être vraie, émane et doit s’inspirer en permanence de la Sagesse divine, c’est ce que dit cette filiation entre les deux figures.

La figure de la Justice (fig. 1) est sans doute la plus importante de tout le cycle. On la retrouvera représentée plusieurs fois et Lorenzetti en fait le pilier de tout le système politique de la République. Le visage de la femme qui symbolise cette vertu essentielle est magnifique : ses traits sont fins et pourtant bien marqués, ses yeux sont levés vers le ciel, sa chevelure est blonde et tressée, une couronne sertie de pierres magnifie sa silhouette.

Il faut faire appel à Aristote (ou, plus près des contemporains de Lorenzetti, à Saint Thomas d’Aquin,qui a adapté les principes aristotéliciens à la réalité italienne du Moyen Âge) pour comprendre le sens des deux mots inscrits de part et d’autre de la tête de la Justice :

  • à gauche, « DISTRIBUTIVA » : c’est la justice légale, qui distribue les mérites et les sanctions. Cet aspect de la justice humaine est basé sur le constat d’une inégalité de fait puisqu’il y a des bons et des méchants qui seront traités de façon différenciée et appropriée.
    • Pour illustrer ce concept, Lorenzetti use de symboles simples. Dans le plateau tenu par la main droite de la Justice, un ange vêtu de rouge pose une couronne sur un personnage agenouillé tenant dans sa main un rameau signe de paix. En revanche, il coupe la tête d’un autre personnage qui devait troubler la cité par ses armes qu’on aperçoit à terre. La menace du châtiment est en permanence rappelée comme une nécessité dans de nombreuses scènes du cycle, mettant bien en évidence que pour que la justice soit crédible, il faut qu’elle soit sans pitié vis-à-vis de qui s’écarte du droit chemin, faute de quoi elle ne sera pas comprise ni acceptée par tous.
  • à droite, « COMUTATIVA » : c’est la justice régulatrice, qui régit les échanges notamment commerciaux entre les hommes et qui est vitale pour une cité marchande comme Sienne. Cet aspect de la justice humaine est basé sur les principes de l’équité et l’égalité des droits entre tous les hommes.
    • Pour illustrer ce concept, Lorenzetti utilise des symboles d’une simplicité merveilleuse que tout un chacun comprenait. Dans le plateau tenu par la main gauche de la Justice, un ange vêtu de blanc distribue une sorte de cylindre à un paysan. Il ne prend pas de l’or dans la cassette du bourgeois, comme on lit dans certains guides touristiques : c’est précisément un boisseau, outil de mesure du blé et du sel, indispensable pour qui veut commercer. L’ange distribue des cannes ou des roseaux à un autre personnage, un artisan, outils qui sont selon toute vraisemblance des instruments de mesure (et non pas des armes données au noble, comme il est encore écrit dans certains guides).
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Il faut maintenant fixer attentivement le regard pour distinguer un détail plein de sens : une corde rouge part du plateau de gauche sur lequel se tient l’ange rouge, une autre de couleur blanche descend du plateau de droite qui porte l’ange blanc (fig. 1). Elles descendent jusqu’à la figure allégorique qui se trouve sous la Justice qui les prend dans sa main gauche, maintenant sous la forme d’une tresse rouge et blanche (fig. 3). Cette tresse est ensuite saisie par le premier homme à gauche du groupe qui s’étend en bas de la fresque. Il se tourne vers l’allégorie et saisit la corde qu’elle lui tend. On la voit passer ensuite de mains en mains entre les personnages alignés (on en compte vingt-quatre), qui cheminent en créant en quelque sorte le lien entre les deux principales figures de l’Allégorie du Bon Gouvernement : la Justice à gauche et le Vieillard à l’allure impériale à droite.

Mais avant que les hommes se saisissent des principes de justice et les appliquent au quotidien, un autre principe doit régner dans la cité, celui de concorde, qui lie les citoyens entre eux, favorise l’harmonie dans la cité et incite chacun à œuvrer pour un but commun. C’est ce que représente le personnage en bas à gauche, juste au-dessus de l’ancienne porte d’entrée. Ce qu’il symbolise est écrit sur l’instrument qu’il porte sur ses genoux : « CONCORDIA », la Concorde. Et l’instrument qu’il tient n’est autre qu’un énorme rabot, qui égalise tout et évite qu’une tête ne dépasse des autres et prenne le dessus.

Remarquez comme les vingt-quatre personnages alignés (des conseillers ou des bourgeois), qui tiennent tous la corde de la Justice, sont tous de même taille. Pourtant ils sont tous d’aspect différent : chacun a une fonction, joue un rôle spécifique dans la cité, mais ils sont tous animés par le même objectif grâce à la concorde qui règne dans la République. Sans doute les contemporains pouvaient-ils identifier la fonction de chacun, ne serait-ce qu’aux habits ou accessoires. Un tel avec un bonnet est un juriste, un tel avec une cape de fourrure un médecin, un tel un artisan de telle discipline…

Les codes ne nous sont pas tous parvenus, mais l’important est de comprendre que, tous différents et tous animés des mêmes principes de justice, tous œuvrent pour le bien commun, placé au-dessus de leurs intérêts particuliers. L’unité civique est à ce prix : parfois il faut couper les têtes qui dépassent (le rabot est là pour ça), mais cette unité perdure grâce à la concorde, laquelle tient la corde d’une justice qu’on applique à la lettre et que tous respectent, pour créer une cité tirée au cordeau.

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On en arrive maintenant à la partie de droite où domine la figure du Vieillard impérial (fig. 4). C’est lui qui en dernier lieu saisit la corde dans sa main gauche, cette même corde qui est partie de la Justice, est passée entre les mains des vingt-quatre représentants de la cité pour être finalement saisie par ce personnage imposant.

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Il représente symboliquement le Bon Gouvernement et plus largement la République de Sienne gouvernée par les Neuf (fig. 5). C’est écrit en lettres dorées, formant une auréole autour de sa tête et son attitude, les détails de son costume, les accessoires qu’il porte et les symboles qui l’entourent le confirment sans aucun doute :

  • On lit en effet « C S C V » qui signifient « Comune di Siena Città Della Vergine ». On est bien à Sienne, vouée à la Vierge Marie depuis la bataille de Montaperti (1260) et c’est le gouvernement des Neuf qui est ici figuré.
  • Ce personnage barbu au regard fixe et intense porte le couvre-chef des juges (un bonnet en fourrure de vair grise et blanche), à l’instar de celui que portaient les neuf magistrats du gouvernement.
  • Sa tunique est faite de deux bandes horizontales noire et blanche, comme la Balzana de Sienne, le fameux emblème de la ville.
  • Il tient dans sa main droite un sceptre auquel la corde est reliée, et dans sa main gauche un écu sur lequel figurait (on le devine à peine aujourd’hui) le sceau communal de Sienne, figurant une vierge à l’enfant entourée de deux anges (fig. 6), qui est demeuré parfaitement visible dans la Maestà de Martini (c’est le deuxième écho avec le chef d’œuvre de la salle précédente).
  • A ses pieds se tient la louve siennoise, pendant de la louve capitoline (fig. 5). Elle allaite les deux enfants de Remus, Senius et Aschius, et lèche le dos de l’un d’eux. Les deux frères, nous dit le mythe, ont fondé Sienne après avoir fui la tyrannie de leur oncle Romulus, l’un sur un cheval blanc et l’autre sur un cheval noir, les couleurs de la Balzana.

Une des 111 tablettes conservées au splendide Museo delle Biccherne, datée de 1344, est attribuée à Ambrogio Lorenzetti. Elle est appelée Allégorie du Bon Gouvernement de Sienne et présente de très nombreuses ressemblances avec la figure 5.

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Dès lors, le sens général de la fresque s’éclaire et se précise : Lorenzetti nous dit que le Bon Gouvernement de la République applique les principes d’une justice équitable que les citoyens comprennent et acceptent parce qu’ils se savent égaux devant elle et qu’ils œuvrent tous pour le bien commun défendu par le gouvernement.

Autour du personnage du Bon Gouvernement, neuf vertus complètent l’allégorie et en renforcent le sens (fig. 4).

  • Tout en haut, en arc de cercle, au niveau céleste, se trouvent les trois vertus théologales : « FIDES » (la Foi), « CARITAS » (la Charité), « SPES » (l’Espérance). Ces vertus, qui définissent l’homme dans sa relation à Dieu, proviennent de Saint Paul. Chacune est accompagnée de son symbole qui, outre la mention du nom écrite en lettres dorées, permet à chacun de l’identifier à coup sûr. « FIDES » porte une croix, « CARITAS » tient un cœur dans la main, « SPES » admire le visage de Dieu.
  • De part et d’autre du Vieillard en majesté, se trouvent les quatre vertus cardinales : « FORTITUDO » (la Force d’âme), « PRUDENTIA » (la Prudence), « TEMPERANTIA » (la Tempérance), « IUSTITIA » (la Justice). Ces vertus, par lesquelles on peut juger les actions de l’homme et sa morale, proviennent de Platon.
  • Ces sept vertus chrétiennes citées ci-dessus sont complétées de deux autres figures : « PAX » (la Paix) et « MAGNANIMITAS » (la Magnanimité).

Leur beauté mérite qu’on s’y attarde.

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Commençons par les trois figures à droite du Bon Gouvernement (fig. 7) : « MAGNANIMITAS », « TEMPERANTIA », « IUSTITIA ». Toutes les trois sont couronnées :

  • La première distribue d’une main de l’argent qu’elle prend d’une coupe et de l’autre tient une couronne honorifique.
  • La seconde porte un sablier, comme quelqu’un de tempéré qui fait bon usage du temps qui passe.
  • La troisième tient d’une main un glaive avec lequel elle a coupé la tête d’un criminel, posée sur son genou (toujours l’accent est mis sur la menace du châtiment), et de l’autre une couronne pour un méritant.

Au pied des trois vertus s’étend la foule humaine. Elle est tenue en respect par une rangée de soldats qui protègent la cité, à cheval ou à pied, en armure et équipés de lances, heaumes et boucliers. On y distingue des hommes du peuple, paysans ou citadins et quatre prisonniers enchaînés, au premier plan, à droite. Deux hommes se détachent de la foule, placés exactement sous le Bon Gouvernement et séparés de ce dernier par un groupe d’une dizaine de soldats en rangs serrés. Ce sont des feudataires qui viennent faire allégeance à la Commune et déposer à ses pieds leurs domaines symbolisés par un château miniature.

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Continuons par les trois figures à gauche du Bon Gouvernement (fig. 8) : « PAX », « FORTITUDO », « PRUDENTIA ». Les deux dernières sont couronnées :

  • La Force d’âme, en noir, est armée d’un glaive et d’un large bouclier, la force physique signifiant ici la force morale.
  • La Prudence tient sur ses genoux un cartel qu’elle désigne du doigt, sous lequel on devine trois petites flammes et sur lequel on lit : « PRETERITUM, PRESENS, FUTURUM ». En effet, être prudent, c’est analyser le passé pour bien vivre le présent tout en préparant l’avenir.

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Finissons par la « PAX » (fig. 9), figure unanimement louée pour sa splendeur et placée à l’exact centre de la fresque. Elle a donné son nom à la salle. Elle est vêtue de blanc, tient un rameau d’olivier, elle est à demi allongée sur un banc gothique recouvert d’un tissu rouge brun à motifs géométriques, elle est accoudée sur un coussin confortable qui recouvre une armure, foulant au pied un bouclier et un casque noir.

Sa pose pourrait sembler lascive, elle évoque l’Eve de la Maestà peinte par Lorenzetti à Montesiepi (fig.10), mais ce serait une erreur d’interprétation que de la voir ainsi. La Paix est plutôt tranquille et sereine, rassurée de régner dans une cité bien gouvernée. Son visage est apaisé. Ses cheveux sont blonds et tressés sous une couronne d’olivier. Sa main qui retient sa tête décolle légèrement son oreille. Son regard se perd vers la droite. Plus précisément, elle regarde avec satisfaction les effets de son règne sur la cité.

Le jeu du regard de la Paix nous mène naturellement vers le mur Est : les Effets du Bon Gouvernement dans la Ville et dans la Campagne.

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Les médaillons quadrilobés de l’Allégorie du Bon Gouvernement : chacun des trois murs est orné d’une frise qui court horizontalement sur les bords inférieurs et supérieurs des fresques. Ces médaillons renforcent le sens des fresques et sont de     natures très variées puisque on y trouve les Arts Libéraux, les Saisons, des Astres, des Tyrans et des Emblèmes. Ils sont en permanence en résonance avec la fresque qu’ils accompagnent et en opposition entre eux d’un mur à l’autre.

  • Sous l’Allégorie, on peut lire et voir figurées : « GRAMATICA », « DIALECTICA », « RHETORICA ». C’est le Trivium, le premier groupe des Arts Libéraux qui représente les arts de la parole. On comprend le sens de les placer ici : c’est grâce au Bon Gouvernement que se développe le savoir.
  • Au-dessus de l’Allégorie on trouve le Soleil, à demi masqué par une poutre. On devine une boule de feu, encerclant probablement un visage, et les deux chevaux dorés du char du Soleil prêts à entamer leur course diurne. Ils termineront leur trajectoire avec la Lune, dont le médaillon se situe au bout des Effets du Bon Gouvernement dans la Campagne. Le Soleil, symbolisant le pouvoir, est placé de façon opportune au-dessus du Bon Gouvernement.
  • Les quatre planètes manquantes autour du Soleil étaient probablement la Terre, Uranus, Neptune et Pluton.