Jean Fouquet, « Autoportrait »

Jean Fouquet (Tours ?, v. 1420 – 1478 ?)

Autoportrait, v. 1452-1455.

Médaillon provenant du cadre du Diptyque de Melun, cuivre, émail bleu sombre, camaïeu d’or, diamètre : 6,9 cm (7,5 cm avec le cadre [fig. 2]).

Inscriptions :

  • (sur le fond) : « JOH(ANN)ES / FOUQUET » [1]« Jean Fouquet », signature de l’artiste.

Provenance : Collégiale Notre-Dame de Melun.

Paris, Musée du Louvre, Département des Objets d’Art.

À la fin du XIXe siècle, deux médaillons de cuivre émaillé d’or furent identifiés comme provenant, selon toute vraisemblance, du cadre du Diptyque de Melun, dont le raffinement était tel que les chroniqueurs anciens l’on décrit avec davantage de précision que les panneaux du diptyque eux-mêmes. [2]Deux descriptions de ce cadre extraordinaire, se complétant l’une l’autre, apportent une quasi certitude quant à l’origine de ces médaillons d’émail doré : Denys Godefroy, « Confeiller & Hiftoriographe ordinaire du Roy », écrit en 1661 : « Les bordures desdits tableaux sont couvertes en dedans de velours bleu, orné et enrichy tout autour de quantité … Poursuivre. L’un de ces médaillons, figurant l’autoportrait de Jean Fouquet, est conservé au Louvre ; le second, une scène de la vie de saint Étienne, qui était conservé à Berlin, fut détruit en 1945 [3]François Avril (dir.), Jean Fouquet. Peintre et Enlumineur du XVe siècle, Bibliothèque nationale de France / Hazan, Paris, 2003, p. 132. L’insertion de médaillons dans l’encadrement d’une peinture ou dans une œuvre d’orfèvrerie, telle qu’un reliquaire, était une pratique courante en Italie : les bustes de saints étaient souvent introduits dans les marges des retables comme l’attestent, entre autres, la Maestà de Cimabue (Paris, Musée du Louvre) et la Madonna Ruccellai de Duccio (Florence, Gallerie degli Uffizi). Fouquet, qui avait travaillé à Florence et à Rome dans les années 1440, avait également pu observer les autoportraits que l’orfèvre Ghiberti, dans les portes nord et sud du baptistère San Giovanni de Florence (1403-1424 et 1425-1452) et que l’architecte Filarete [4]Antonio di Pietro Averlino ou Averulino ou Antonio Filarete dit le Filarète (transc. du Grec « qui aime la vertu ») (Florence, v. 1400 – v. 1469) : architecte et sculpteur florentin, théoricien de l’architecture de la Renaissance italienne., dans les portes en bronze de Saint-Pierre de Rome (1433-1445), avaient intégrés dans ces deux œuvres qui avaient fait leurs renommées respectives.


« Le médaillon de Fouquet apparaît comme un unicum et il est même difficile de définir sa technique avec certitude (). Il semble plus l’œuvre d’un peintre que d’un émailleur de métier.
Une couche d’émail noir recouvre le disque de cuivre (celle-ci a pu être posée et cuite par un professionnel) ; une couche gris-brun mate a été ensuite placée sur le champ de la silhouette, et aussi sous les lettres du nom ; l’or est posé sur cette couche en longs traits plus ou moins serrés, suivant un système de hachurage identique à celui des rehauts d’or qui modèlent les formes dans ses propres miniatures, et qui lui est absolument personnel : la comparaison de deux agrandissements montre bien l’identité de vision des formes et de pratique de main.
Par enlevage à l’aiguille, Fouquet a dégagé des traces infimes de l’émail noir brillant, qui font ressortir avec une acuité saisissante quelques points majeurs. Particulièrement remarquable est le trait ondulé qui souligne la base du nez et se termine en dessinant la narine : ce procédé exceptionnel se retrouvera, bien visible, dans le dessin préparatoire de Jouvenel des Ursins [5]Jean Fouquet, Tête de Guillaume Juvenel des Ursins. Berlin-Dahlem, Staatlishe Museen, Kupfertishkabinett. ; il révèle la main même de l’artiste, excluant que l’émail ait pu être exécuté par un artisan émailleur sur un « patron » de Fouquet. » [6]Nicole RAYNAUD, Jean Fouquet (cat. d’exp., Paris, Musée du Louvre, 16 janvier-19 avril 1981), Paris, Éditions de la Réunion des Musées nationaux, 1981, p. 24.

Jean Fouquet s’est représenté en buste, les épaules de face. Vu de trois-quarts, son beau visage aux volumes fortement structurés et aux traits bien individualisés, signe d’une ressemblance certaine, est modelé par un subtil jeu d’ombres et de lumière qu’intensifie l’usage du camaïeu. Son regard mélancolique plonge droit dans celui du spectateur. Coiffé d’un bonnet rond d’où sortent quelques mèches d’une frange coupée court, comme il était d’usage pour les coiffures masculines au milieu du XVe siècle, le peintre est vêtu d’un simple pourpoint. Se détachant en camaïeu d’or sur un fond bleu sombre, le volume du visage est modelé par la lumière provenant de sa droite, comme on l’observe également sur les deux scènes peintes sur le diptyque. L’artiste a inscrit son patronyme en grandes capitales romaines aux initiatives ornées, son prénom sous une forme latine (JOHANNES), signant ainsi son œuvre et fixant la mémoire de son visage pour la postérité tout en livrant le premier autoportrait d’un artiste au nord des Alpes.

Notes

Notes
1 « Jean Fouquet », signature de l’artiste.
2 Deux descriptions de ce cadre extraordinaire, se complétant l’une l’autre, apportent une quasi certitude quant à l’origine de ces médaillons d’émail doré :

Denys Godefroy, « Confeiller & Hiftoriographe ordinaire du Roy », écrit en 1661 : « Les bordures desdits tableaux sont couvertes en dedans de velours bleu, orné et enrichy tout autour de quantité de grands lacs d’amour, à l’antique, separez d’une esgale distance l’un de l’autre ; et tissus d’une petite broderie d’or et d’argent ; dans chaque costé desquels lacs, est un grand E (Estienne) aussi à l’antique, tout couvert de petites perles fines ; et entre ces lacs d’amour, sont des médailles d’argent doré, de moyenne grandeur, représentans quelque histoire saincte, dont les personnages sont peints admirablement bien ». Denys Godefroy, Histoire de Charles VII, Roy de France, Paris, Imprimerie Royale, 1661, pp. 885-886.

Ces « médailles d’argent doré » ont pu faire hésiter (Sterling 1946, Ring 1949). Mais un recueil manuscrit d’épitaphes de la région parisienne, du XVIe siècle, précise : « La bordure est d’émaille » (D. Godefroy, Bibliothèque Nationale, Mss. Fr. 8224, fol. 556).

3 François Avril (dir.), Jean Fouquet. Peintre et Enlumineur du XVe siècle, Bibliothèque nationale de France / Hazan, Paris, 2003, p. 132
4 Antonio di Pietro Averlino ou Averulino ou Antonio Filarete dit le Filarète (transc. du Grec « qui aime la vertu ») (Florence, v. 1400 – v. 1469) : architecte et sculpteur florentin, théoricien de l’architecture de la Renaissance italienne.
5 Jean Fouquet, Tête de Guillaume Juvenel des Ursins. Berlin-Dahlem, Staatlishe Museen, Kupfertishkabinett.
6 Nicole RAYNAUD, Jean Fouquet (cat. d’exp., Paris, Musée du Louvre, 16 janvier-19 avril 1981), Paris, Éditions de la Réunion des Musées nationaux, 1981, p. 24.

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