Maestro di Tressa, « Madonna dagli Occhi Grossi »

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Maestro di Tressa’ (actif à Sienne entre 1215 et 1240) 

Madonna dagli Occhi Grossi (Madone aux Gros Yeux), deuxième quart du XIIIe s.

Tempera et or sur panneaux, 97 x 67 cm.

Provenance : Duomo, Sienne.

Sienne, Museo dell’Opera del Duomo.

Il s’agit de la plus ancienne image peinte de la Vierge Marie dans l’art siennois. C’est devant cette image qu’à l’avant-veille de la victoire de Montaperti (4 septembre 1260), une foule immense de citoyens, guidée par le Podestat Buonaguida Lucari (au prénom de circonstance), vint se prosterner devant la figure de la Vierge qui faisait alors partie du retable ornant le maître-autel de la Cathédrale, tandis que le Podestà fit acte de pénitence en offrant Sienne à la Vierge, et en plaçant la cité entière sous sa protection [1]. À cette époque, la Cathédrale ne ressemblait pas à l’imposant édifice que l’on voit de nos jour. Il s’agissait encore d’une église romane possédant un choeur surélevé comme il en existe encore en Toscane [2]. Le maître autel sur lequel trônait la Madonna dagli occhi grossi était situé à l’avant du chœur et surplombait l’assistance présente en contrebas. Selon un document ancien, l’Ordo officiorum ecclesiae Senensis [3], écrit en 1215 par un chanoine du nom d’Odericus, il existait un second autel destiné aux chanoines à l’arrière du chœur, pourvu de stalles sur les deux côtés. Il est possible que le Paliotto del Salvatore ait orné ce second autel.

La Cronaca de 1442 [4] précise que le panneau était flanqué d’autres figures en bas relief et qu’après avoir orné le maître-autel, il fut déplacé sur le mur du campanile, c’est-à-dire dans la partie droite de la nef, afin d’être remplacé par un nouveau retable, la Madonna del Voto [5]. Après d’autres vicissitudes, la Madonna degli occhi grossi a achevé son périple sur une cimaise du Museo dell’Opera où il est loisible de la contempler de nos jours.

La frontalité parfaite de la composition d’ensemble, de même que son organisation rigoureusement symétrique, les disproportions notables entre les personnages qui, sans aucun souci de réalisme, cherchent à dire l’importance relative de chacun d’eux, la recherche d’abstraction qui porte même sur la représentation du trône [6] sur lequel est assise la Vierge, tout cet ensemble, décidément médiéval, nous impose d’instaurer un dialogue avec l’image sacrée de la Vierge qui passe entièrement par le regard, aspirés que nous sommes par ces deux yeux exorbités et posant sur nous un regard sans doute implacable mais non exempt d’une humanité pleine de compassion. C’est peut-être tout cela mis ensemble qui fait la beauté si particulière de cette œuvre.

Deux anges minuscules, flottant dans un espace indistinct, agitent leurs encensoirs autour de la Vierge afin de lui rendre, à leur manière, les honneurs. Quelques traces sur le support attestent que cette démarche visant à honorer la Mère ainsi que l’Enfant a également été faite par les propres commanditaire et concepteur de l’œuvre : les creux visibles dans les auréoles des deux personnages ainsi qu’au pied du trône et sur le cadre de l’œuvre conservent la trace de la présence initiale des pierres semi précieuses de grosse taille qui ont orné l’œuvre à ses origines. Cette volonté manifeste d’embellir l’image avec une candeur presque enfantine ajoute encore, s’il se peut, à la puissance d’une image qui fait aussi partie de la légende de Sienne.

Un examen rapproché de l’œuvre fait apparaître qu’elle a été sciée tout au long de ses deux côtés, à l’instar de ce que son voit également sur une autre œuvre du ‘Maître de Tressa’, la Vierge à l’Enfant du Musée de l’Opera del Duomo, qui s’apparente de très près, aussi bien sur les plans iconographique que stylistique, à notre Madone aux gros yeux.

[1] L’événement décrit par un notaire désigné par le personnage principal lui-même, mérite d’être rapporté. Le podestat fait écrire : « Aujourd’hui, 2 septembre 1260, moi, Buonaguida Lucari, Magistrat de Sienne, et messire l’évêque Thomas sortîmes en procession avec le peuple afin de solliciter la protection de Marie sur Sienne, pour la bataille contre le florentin. Après avoir traversé la ville en chemise et chausses, et sans rien sur la tête, je suis parvenu à la Cathédrale, et là, je me retournai vers la population : ‘Messieurs les Siennois […], nous nous sommes nous avons reçu la protection de la sainte du roi Manfred ; aujourd’hui, il me semble, que nous-mêmes, en personne, nos propriétés, la ville et la campagne, appartenons en vérité à la Reine de la vie éternelle, c’est-à-dire à notre Mère la Vierge Marie’. Après quoi nous entrâmes, parcourûmes la nef en chantant et en louant le Très-Haut jusqu’au maitre-autel où resplendissait la Madone aux gros yeux. Et j’osai m’adresser à elle en ces termes : ‘Vierge de grâce, Reine du Ciel, Mère des pêcheurs, moi, misérable pécheur, je vous donne et vous dédie cette ville de Sienne et les campagnes qui sont alentour, et je vous prie, ô la plus tendre des Mères, qu’il vous plaise de l’accepter sous votre protection, bien que ce don soit bien peu de chose au regard de votre puissance. Et je vous prie encore de protéger notre Ville et que vous la défendiez des mains de nos ennemis les Florentins, et de ceux qui voudraient la placer sous l’oppression ou lui nuire’. Après quoi, j’ai posé les clés de la ville sur l’autel de la Cathédrale. Et j’ai voulu qu’un notaire écrive cela en mémoire, pour la postérité. Moi-même, je n’ai pas entendu la réponse de la Vierge […] et Messire l’évêque non plus […] mais je sais que demain nous vaincrons les Florentins et que la main protectrice de Marie s’entendra sur Sienne, pour des siècles et des millénaires […]. Buonaguida Lucari » (« Oggi, 2 settembre 1260, io, Buonaguida Lucari, Magistrato di Siena, e Messer lo Vescovo Tommaso uscimmo in processione con il popolo onde sollecitare la protezione di Maria su Siena, per la battaglia contro il fiorentino. Dopo aver proceduto per la città in camicia e scalzo e senza niente in capo, giunsi al Duomo, e lì mi rivolsi al popolo: ‘Signori miei Sanesi… noi ci siamo raccomandati a la santa corona di re Manfredi; ora a me pare che, noi siamo in verità, in avere e in persona, la città e ‘l contado, a la Reina di vita eterna, cioè a la nostra Madre Vergine Maria‘. Dopodiché entrammo, percorremmo la navata, cantando Lodi all’Altissimo, fino all’altar maggiore, ove splendea la Madonna dagl’occhi grossi. A Lei osai dire: ‘Vergine graziosa Regina del Cielo, Madre de’ peccatori, io misero peccatore ti dò, e dono , e raccomando questa Città, e lo Contado di Siena , e voi prego Madre del Cielo, che vi piaccia daccettarla , benche a la Vostra grande potenzia fia piccolo dono: e simile prego che la nostra Città guardiate , liberiate , e difendiate dale mani de nostri nemici Fiorentini, e da chi la volesse oppressare o in mettere in ruina…‘. Dopodiché posi le chiavi della città sull’altare del Duomo. Volli un notaio a scrivere questo, a memoria dei posteri. Io non udii la risposta di Maria Vergine … e neppur Messer lo Vescovo … ma so che domani vinceremo il fiorentino e che la mano di Maria si stenderà benigna su Siena per secoli e millenni … Buonaguida Lucari ».

[2] Voir, par exemple, la Pieve d’Arezzo.

[3] Odoricus (Senensis), Ordo officiorum ecclesiae Senensis (1213), publié sous le titre : Ordo Officiorum Ecclesiae Senensis ab Oderico Ejusdem Ecclesiae Canonico Anno 1213 Compositus : Et Nunc Primum 1766. Bologna, J. C. Trombelli, 1766 [reprint Nabu Press, 2012]).

[4] Chronique compilée en 1442 par Niccolò di Giovanni di Francesco Ventura.

[5] La Madonna del Voto, ou Madonna delle Grazie, peinte par Dietisalvi di Speme, est visible aujourd’hui dans la chapelle du même nom, datant du XVIIIe s., au sein de la Cathédrale.

[6] On notera l’exception qui confirme la règle dans la présence du marchepied de la Vierge. La représentation de l’objet, fondée sur des lignes obliques, vise à induire un volume qui détonnerait dans le contexte général s’il était apte à donner pleinement l’effet d’illusion recherché.