‘Maestro di Tressa’,  « Il Redentore benedicente »

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 ‘Maestro di Tressa ‘()

Il Redentore benedicente ou Paliotto del Salvatore (Le Rédempteur bénissant ou Devant d’autel du Sauveur)1215 (daté).

Tempéra sur bois, 98 x 198 cm.

Inscriptions :

  • A gauche de la figure centrale : « IHS »
  • En haut, sous le cadre : « ANNO D[OMI]NI MILLESIMO CCXV MENSE NOVENBRI HEC TABULA FACTA EST » [1]
  • D’autres inscriptions sont visibles mais illisibles ; celle, fragmentaire, de la seconde scène à gauche a été rapportée par Cesare Brandi [2] : « Hoc est Rex Judeorum » (à côté du Crucifix) ; cette autre : « Hic est Dei excolenda Passione … » (au-dessus du Crucifix)

Provenance : Église de San Salvatore e Alessandro, Fontebuona della Badia Bardenga (Castelnovo), près de Sienne.

Sienne, Pinacoteca Nazionale.

L’œuvre constitue un type d’ornement liturgique appelé « antependium » : il s’agit d’un élément décoratif réalisé ici en bois, de format rectangulaire, précieusement ouvragé et placé sur le devant de l’autel, raison pour laquelle, précisément, on appelle également pareille pièce de mobilier “devant d’autel” (que les italiens appellent, eux, paliotto).

L’antependium est un élément de mobilier que l’on rencontre dans toute l’Europe. Ceux qui sont peints figurent parmi les plus anciens panneaux ornés qui soient parvenus jusqu’à nous. On en connait des exemples dans plusieurs pays, que ce soit au nord ou au sud de l’Europe.

Attribué au ‘Maître de Tressa’, cet antependium est réalisé dans un bois d’épaisseur relativement importante, de format horizontal oblong (longueur = hauteur x 2). Au centre de celui-ci se trouve un bas-relief polychrome de format carré représentant Le Christ Rédempteur bénissant entre deux anges (la figure du Rédempteur est inscrite dans une mandorle ponctuée d’étoiles). Les Symboles des quatre évangélistes [3] figurent aux quatre angles du compartiment central. Les yeux grands ouverts du Rédempteur étaient peints à l’origine, comme l’attestent quelques traces qui subsistent, et devaient asséner un regard sans complaisance sur le spectateur, à l’instar de l’image de la Vierge aux gros yeux du même ‘Maître de Tressa’ conservée au Museo dell’Opera del Duomo à Sienne.

De chaque côté de la scène centrale que l’on qualifie également de Maiestas Domini, sont représentées six scènes aujourd’hui difficilement déchiffrables, respectivement trois scènes à gauche et trois, à droite. Le sujet de chacune d’elles a été déchiffré récemment : trois concernent la légende du Crucifix de Beyrouth, deux constituent des épisodes de la légende de l’Invention de la Vraie Croix, la sixième relate le martyre des saints Alexandre et Évence. Toutes ces scènes narratives sont liées aux principales célébrations liturgiques dont les églises dédiées au Sauveur perpétuaient le culte [3] : les épisodes relatifs au Crucifix de Beyrouth sont liées à la fête de la Passio Ymaginis célébrée le 9 novembre, la fête de l’Invention de la Croix le 3 mai et, le même jour, celle des saints Alexandre et Évence.

La Passio ymaginis (ou Passio imaginis) est parvenue en Europe de l’Ouest à l’époque du Second Concile de Nicée (787). Ce texte raconte l’histoire de l’outrage commis à l’égard d’un Crucifix [4] qui aurait eu lieu à Beyrouth. On raconte que lors d’un banquet chez un particulier de cette ville, un groupe de Juifs aurait remarqué un crucifix accroché à un mur, apparemment oublié à cet emplacement par son précédent propriétaire. Décidant de répéter par dérision l’acte de leurs ancêtres, les convives décidèrent de planter des clous sur l’image du Christ en croix, laquelle se mit alors à saigner. Après que le sang recueilli ait donné lieu à différents miracles, les Juifs auraient décidé de se convertir. La relation de cet événement légendaire a été répandue en Occident grâce à la traduction latine des Actes de Nicée par Anastasius vers 872.

Une seconde légende, celle de l’Invention de la Vraie Croix par sainte Hélène est rapportée dans deux des six panneaux, tandis que le dernier, en bas à droite, est consacré au martyre du saint pape Alexandre 1er.

Le devant d’autel, exécuté en 1215, date de la période où les moines Camaldules propriétaires de l’abbaye de San Salvatore étaient engagés dans un conflit visant à leur garantir davantage d’autonomie vis-à-vis de l’évêque d’Arezzo et de la puissante famille des Berardenghi. Dans ce contexte, il est concevable, selon Michele Bacci [6], que l’œuvre ait été commandée pour le maître-autel de l’église comme une sorte de dédicace dans laquelle la référence au saint Patron était introduite afin de contrebalancer les anciennes traditions de l’abbaye. Néanmoins, le programme iconographique – le Sauveur au centre, les deux cycles de la Légende de Beyrouth et de celle de l’Invention de la Vraie Croix, ainsi que le martyre de saint Alexandre – constitue une allusion à un seul et même rite liturgique : le Miracle de Beyrouth et l’Invention de la Croix étaient liés par leur utilisation commune au cours des fêtes consacrées au Sauveur ; quant à l’introduction de la scène consacrée à saint Alexandre, elle est due à la fois à la double dédicace de l’église et à la commémoration du martyre du saint pape qui tombait le 3 mai, date, également, de l’Invention de la Croix par sainte Hélène.

[1] « En l’an 1215, au mois de novembre, ce panneau a été fait ».

[2] BRANDI, 1933, p. 20.

[3] Les quatre symboles des Évangélistes se réfèrent respectivement à : Mathieu (l’Ange), Luc (le Taureau), Marc (le Lion), Jean (l’Aigle).

[4] L’église de San Salvatore e Alessandro, à Fontebuona della Badia Bardenga, d’où provient ce splendide ornement d’autel était l’une d’elles.

[5] C’est le Crucifix, image du Christ en Croix évoquant la Passion, qui donne son nom à l’épisode légendaire. La Passio imaginis est considérée comme une sorte de seconde Passion infligée au Christ à travers son image.

Michele BACCI, « The Berardenga Antependium and the Passio Ymaginis Office », in
Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, Vol. 61. (1998), pp. 1-16.