Domenico Beccafumi, « Madonna col Bambino e santi »

Domenico Beccafumi (Montaperti [Valdibiena], entre 1484 et 1486 – Sienne, 1551)

Madonna col Bambino e santi (Vierge à l’Enfant assise sur un trône, entourée de saints), 1537.

Tempera sur bois, 250 × 290 cm.

Sienne, Oratoire de saint Bernardin.

Cette Sainte Conversation a été peinte pour l’Oratoire de San Bernardino où l’on peut encore la voir aujourd’hui, malheureusement privée de sa prédelle. Six saints entourent le groupe de la Vierge portant l’enfant debout sur ses genoux. Il semble que chacun des deux principaux personnages sacrés veuille se présenter mutuellement l’un des saints participant à la scène. L’enfant Jésus, dont toute la silhouette s’enroule sur elle-même en un contrapposto proprement maniériste, pointe l’index de sa main droite (vers Pierre ? vers Antoine de Padoue ?) d’un geste non dénué d’emphase.

Parmi les saints figurés, en dépit de l’absence des auréoles qui les distinguent généralement du commun des mortels, il en est que l’on reconnaît facilement tant ils sont identifiables, et tant ils mettent ici de conviction dans l’ostentation de leurs attributs respectifs, comme pour être mieux vus (cette sorte d’excès n’est pas sans évoquer une forme de baroque avant la lettre). Se trouvent présents :

  • Pierre, à gauche, brandit ses deux clés que l’on ne peut manquer de remarquer.
  • Derrière saint Pierre, Antoine de Padoue, disciple du Poverello d’Assise, montre de la main droite le cœur qui atteste de son exceptionnelle ferveur ; il réapparaîtra dans la prédelle (voir ci-dessous).
  • Agenouillés devant la Vierge, à gauche, saint François lui-même, en extase, tend ses regards vers l’enfant, non sans indiquer la plaie qu’il porte au flanc, comme pour être mieux identifié ; à sa droite, Bernardin de Sienne offre à la Vierge son attribut habituel (une tablette frappée du monogramme du Christ), que l’on retrouvera lui aussi dans l’un des compartiments de la prédelle.
  • Plus en arrière du groupe, sur la droite, apparaît Jean Baptiste ; l’index pointé vers le haut, il indique l’origine céleste de celui qu’il baptisera plus tard depuis les rives du Jourdain. Ce signe d’indication est, en soi, l’un des attributs du saint.
  • Enfin, tout-à-fait à droite du panneau, un saint évêque fait mine de se retourner vers nous : coiffé de la mitre, tenant de la main droite la crosse épiscopale, il porte une chasuble frappé du lys français qui permet d’identifier saint Louis de Toulouse, le saint neveu de saint Louis, membre du Tiers-Ordre franciscain comme plusieurs de ceux que nous venons de rencontrer.

L’œuvre réunit une galerie de personnages appartenant tous à l’Ordre des Frères Mineurs, excepté Pierre (le « Prince des apôtres ») et Jean Baptiste (le « Précurseur »). Rien d’étonnant à cela puisque l’oratoire où nous nous trouvons se situe dans l’enclave du couvent de San Francesco.

Une atmosphère de « deuil lumineux » (il est vrai que l’expression de Jean-Claude Lebenszstejn qualifie une œuvre du florentin Pontormo [2]) envahit cette œuvre dont la luminosité livide est caractéristique de certaines peintures maniéristes ; cette atmosphère n’est pas pour rien dans l’étrangeté qui émane de l’image. Si cette dernière ne possède pas exactement les qualités chromatiques acidulées que l’on rencontre chez Pontormo, cela ne signifie en rien que Beccafumi ne fut pas, lui aussi, sensible à leurs accords [2]. Simplement, ici, un voile obscur semble être venu rabattre les couleurs, les éteindre pour les plonger dans la pénombre qui règne alentour. Cette rencontre entre personnages sacrés aurait pu être moins mélancolique mais il se serait alors agit de tout autre chose que de la nostalgie d’un regard porté sur l’époque et un monde jugés en péril, et finissants, nostalgie dans laquelle on reconnaît la sensibilité propre à la maniera au XVIe s., et que nous retrouverons ailleurs chez Beccafumi.

La prédelle démembrée

Les différents éléments de la prédelle du retable sont répartis entre la Pinacoteca Nazionale de Sienne, et le Musée du Louvre, à Paris. Il est probable que les quatre petits panneaux de la Pinacothèque de Sienne figuraient, dans la prédelle d’origine, intercalés parmi ceux du Musée du Louvre.

Domenico Beccafumi, « San Bonaventura ». Sienne, Pinacoteca Nazionale.
Domenico Beccafumi, « Santa Elisabetta ». Sienne, Pinacoteca Nazionale.

Il est vraisemblable que les saints Bonaventure et Elisabeth, tous deux franciscains, se faisaient écho symétriquement dans la prédelle où il s’intégraient entre les trois miracles opérés par trois saints appartenant eux aussi au même Ordre.

Domenico Beccafumi, « Gruppo di confratelli della Compagnia di San Bernardino in adorazione ». Sienne, Pinacoteca Nazionale.
Domenico Beccafumi, « Gruppo di confratelli della Compagnia di San Bernardino in adorazione ». Sienne, Pinacoteca Nazionale.

Les deux « Groupes de Confrères de la Compagnie de Saint Bernardin en adoration » devaient, à l’instar des deux saints, Bonaventure et Elisabeth, être placés en pendant l’un de l’autre dans la prédelle (aux extrémités ?).

Domenico Beccafumi, « Saint François recevant les stigmates ». Paris, Musée du Louvre.
Domenico Beccafumi, « La Prédication de saint Bernardin de Sienne ». Paris, Musée du Louvre.
Domenico Beccafumi, « Saint Antoine et le miracle de la mule ». Paris, Musée du Louvre.

L’iconographie des deux premières scènes conservées au Louvre (Saint François recevant les stigmates et La Prédication de saint Bernardin de Sienne) est relativement courante (voir « François d’Assise » et « Bernardino« ). En revanche, la scène de la mule d’Antoine, très curieuse, n’est pas fréquente et mérite d’être racontée, tant est grande la saveur médiévale de la légende. On dit que, pour prouver la « présence réelle [3] » du Christ à un hérétique lors de la célébration de l’Eucharistie, saint Antoine (de Padoue) mit une hostie sous le nez d’une mule qui n’avait pas été nourrie depuis trois jours ; et que sur l’injonction du saint, la mule, paraissant mépriser la nourriture déposée devant elle, s’agenouilla devant l’hostie pour adorer le Dieu réputé présent dans cette dernière …

[1] L’expression est de Jean-Claude Lebensztejn « Le deuil lumineux, FMR n° 24 (fév. 1990), pp. 1-32) à propos de l’œuvre de Pontormo, qu’il est possible d’appliquer également à celle de Beccafumi, tant elle caractérise précisément une certaine peinture maniériste.

[2] Il en existe un grand nombre à Sienne, notamment à la Pinacoteca Nazionale et dans plusieurs églises.

[3] Le dogme catholique veut que, dans le sacrement de l’Eucharistie, le corps et le sang du Christ soient réellement présents sous les espèces (ou apparences) du pain et du vin, en vertu du mystère de la transsubtantiation.