
Giovanni Antonio Bazzi, detto ‘Il Sodoma’(Vercelli, 1477 – Sienne, 1549)
Decapitazione di Niccolò di Toldo (Décapitation de Niccolò di Toldo), 1526.
Fresque,
Provenance : In situ.
Sienne, Basilique de San Domenico, Chapelle de Sainte Catherine.
Après avoir expérimenté un principe équivalent lors de la mise en œuvre du décor de la Villa Farnesina, à Rome (v. 1517) [1]Giovanni Antonio Bazzi, detto ‘Il Sodoma’, Le nozze di Alessandro e Rossanna. Rome, Villa Farnesina., le ‘Sodoma’ élabore une nouvelle fois ici un type de scénographie complexe visant à transformer la perception de l’espace réel de la construction architecturale dans lequel il s’inscrit (dans le cas présent celui d’une chapelle fermée sur trois côtés) : au moyen d’un trompe-l’œil peint à fresque sur l’une des parois, le décor simule l’ouverture d’une arche reposant sur deux piliers carrés ornés de grotesques caractéristiques de cette période de la Renaissance. Par ce moyen, le spectateur est invité à effectuer mentalement un cheminement à travers la surface du mur devenue invisible, à franchir une balustrade grande ouverte en empruntant une rampe, avant de gravir les quelques marches inégales qui semblent conduire de la chapelle jusqu’au lieu extérieur où il devient alors le témoin proche d’une exécution capitale [2]Note sur la dimension particulière du décor de la chapelle, entièrement consacré à l’hagiographie catherinienne.. L’horreur de la scène qui s’offre alors à son regard est rendue palpable par une sorte d’accroissement de cruauté qui tient à la fois au caractère volontairement esthétique de l’ensemble et à son atrocité, que viennent souligner et comme disséquer les plus petits détails de la représentation. Comme nous le verrons, le programme qui détermine le sens profond de l’œuvre nécessite une interprétation tout autre de cette étonnante image.

La scène figurée se déroule en extérieur, dans un espace dont la perspective est limitée du fait de la foule qui se presse au premier plan, faisant obstacle par son caractère compact au paysage de l’arrière-plan. Un examen attentif fait apparaître que ce paysage, qui n’a rien d’imaginaire, est au contraire reconnaissable : c’est celui qui s’offre aux yeux du spectateur observant la campagne siennoise depuis la place du Marché, ou en observant à travers l’une des fenêtres du Palazzo Pubblico donnant au sud. [3]En dépit de l’obstacle formé par les personnages du premier plan, on peut en effet constater que l’image renvoie à un espace bien réel, et encore existant à Sienne, et qui fut autrefois le lieu où les peines de mort étaient exécutées. En haut à gauche de la fresque, Sodoma a représenté, perché sur une colline, un ensemble conventuel dans lequel on reconnaît bien Santa … Poursuivre. Il faut faire un petit effort d’observation pour repérer les principaux protagonistes, les identifier, et les distinguer des personnages secondaires figurés pêle-mêle, parmi lesquels quelques soldats (deux d’entre eux revêtent des costumes militaires romains) et un grand nombre de témoins que le caractère hideux du spectacle n’a pas dissuadé d’observer. Quelques religieuses vêtues de noir et de blanc (des Dominicaines) forment un groupe à part sur la gauche au milieu des femmes en prière. Au centre, le corps du supplicié gît renversé au sol, selon un point de vue qui ne permet pas immédiatement de percevoir l’hommage discrètement rendu à un célèbre marbre antique [4]Apollonios d’Athènes (?), Torse du Belvédère. Rome, Città del Vaticano, Museo Pio Clementino., particulièrement admiré et étudié par les plus grands artistes de la Renaissance. À sa droite, le bourreau, sa basse besogne accomplie, rengaine une immense épée dans son fourreau, d’un geste large qui répond symétriquement à celui effectué par la figure théâtrale d’un soldat qui, tenant à la main une longue lance, semble s’approcher de l’épicentre de la scène : tous deux délimitent ainsi sur la surface picturale un espace triangulaire dont la pointe est orientée vers le bas. Par ce stratagème visuel, ce triangle désigne en l’isolant l’espace où se focalise le drame. En bas, un homme (l’un des aides du bourreau ?), se penche vers le cadavre atrocement mutilé du supplicié, et semble prendre à témoin le soldat vers qui il élève le regard. Légèrement en arrière, un homme vêtu d’une bure blanche qui le désigne comme un membre de la Compagnia della Morte, soulève la tête séparée du corps du condamné, de laquelle s’échappe encore un abondant flot de sang. Plus à gauche, un second membre de la Compagnie arbore un crucifix processionnel [5] orné d’un tissu transparent, sur lequel le corps du Christ exhibe avec insistance les longues coulées rouges de son propre sang, et établissant ainsi un parallèle frappant entre les figures martyrisées du Christ et du supplicié. Plus haut, dans le ciel maintenant, le regard du spectateur rencontre trois anges s’élevant en flottant dans les airs. Les voici qui emportent avec eux l’âme du défunt sous la forme d’une petite figurine blanchâtre translucide et lisse comme un albâtre. Enfin, logés dans les trois ouvertures ménagées dans l’intrados de l’arc simulé, vraisemblablement directement descendus des cieux, trois angelots tendent de toute leur force des guirlandes de fleurs afin d’accueillir comme il se doit le nouvel élu dont l’arrivée au Paradis est imminente. En cet instant, Catherine, que l’on voit à gauche au premier plan, agenouillée les mains jointes et levant les yeux, observe l’âme de Niccolò di Toldo [5]Niccolò di Tuldo ou Niccolò di Toldo : jeune homme issu de la noblesse de Perugia, et vivant dans cette ville au service d’un sénateur, le marquis Piero del Monte, lui aussi Pérugin. s’élevant dans le ciel emportée par les anges.
Il s’agit évidemment là d’une lecture de l’événement entièrement fondée sur la spiritualité enfiévrée de Catherine de Sienne dont une lecture teintée de psychanalyse ne manque pas de signaler l’ambiguïté morbide. [6]Joan P. Del Pozzo, « The Apotheosis of Niccolò Toldo: An Execution ‘Love Story’. » MLN, vol. 110, no. 1, 1995, pp. 164–77. JSTOR, http://www.jstor.org/stable/3251135. Accessed 10 Apr. 2025.
[7]Fernanda Sorelli, « La production hagiographique du dominicain Tommaso Caffarini : exemples de sainteté, sens et visées d’une propagande », dans Faire croire. Modalités de la diffusion et de la réception des messages religieux du XIIe au XVe siècle, Actes de table ronde de Rome (22-23 juin 1979), Rome, École Française de Rome, 1981, pp. 189-200. (Publications de … Poursuivre
On sait très peu de choses au sujet de Niccolò di Toldo [8]Le nom du malheureux et quelques éclaircissements sur les motifs de la condamnation, qui ne sont pas très clairs, ont été fournis par Tommaso Caffarini, d’abord dans le long témoignage qu’il a donné pour le Processo Castellano (Procès Castellano : titre donné au recueil rassemblant les dépositions faites à Città di Castello en vue du procès de canonisation mené entre 1412 … Poursuivre, sinon qu’il fut accusé de conspiration visant à déstabiliser l’équilibre du gouvernement siennois (1375), qu’il fut emprisonné et condamné à être décapité et que son exécution, qui eut lieu vers l’an 1375, eut un immense retentissement dans toute l’Europe médiévale.
Cet épisode, l’un des plus significatifs de la vie spirituelle de Catherine Benincasa remonte à juin 1375. Il est relaté dans la Lettre 273 qu’elle écrivit peu après à Raimondo da Capua. La sainte venait de recevoir les stigmates à Pise, lorsqu’elle revint à Sienne pour assister spirituellement un jeune condamné à mort qui professait son innocence.
Ce châtiment d’une extraordinaire sévérité, et irrévocable de surcroît, alimenta l’état de tension déjà existant entre Sienne et Perugia : le 8 juin, Gerardo Dupuy, abbé de Marmoutier et vicaire général dans les territoires pontificaux, et donc seigneur de facto de la ville ombrienne également, écrivit au Consistoire siennois pour comprendre les raisons de l’emprisonnement, se déclarant certain de l’innocence de Niccolò. Les magistrats siennois furent cependant catégoriques et répondirent très rapidement qu’ils avaient la preuve de sa culpabilité. Bien que ne l’admettant pas ouvertement, ils se dirent convaincus que le jeune homme avait été appelé dans la ville pour y mener des activités d’espionnage, probablement pour le compte de l’abbé français lui-même, déjà soupçonné d’avoir soutenu les Salimbeni dans les révoltes contre Sienne en 1374. Et son intervention écrite en faveur de Niccolò ne fut que confirmer ces soupçons très graves. Face à cela, Dupuy dut céder, envoyant une seconde lettre le 13 juin dans laquelle il remerciait le Consistoire pour les éclaircissements obtenus, acceptant, de fait, la sentence infligée à Niccolò, pour lequel il demandait que le jeune homme soit traité avec miséricorde, « comme s’il était membre de l’Église ».
Celui-ci s’enferma dans le silence, refusant tout réconfort dans sa prison. C’était un « homme désespéré, qui ne voulait ni se confesser, ni entendre un frère ou un prêtre lui dire quoi que ce soit concernant son salut », comme le raconte Tommaso Caffarini dans la Legenda Minor, ajoutant : « finalement on envoya chercher cette vierge, qui avec une grande charité alla lui rendre visite en prison ». Ce n’est que grâce à l’intervention de Catherine que Niccolò put retrouver la sérénité et la force nécessaires pour affronter pareille épreuve, comme le montre la lettre que la sainte adressa à Raimondo da Capua. Jusqu’à ce que, le 19 ou le 20 juin de cette année 1375, arrive le moment de l’exécution. Catherine arriva sur place avant Niccolò, tenant la promesse qu’elle lui avait faite. Peu après, le jeune homme arriva à son tour, « tel un doux agneau », écrit la sainte, qui poursuit : « En me voyant, il se mit à rire ; et il voulut que je fasse pour lui le signe de la croix. Et ayant reçu le signe, je dis : « À bas ! Aux noces, mon cher frère ! car bientôt tu seras dans une vie éternelle. » Il s’allongea avec une grande douceur ; et j’étendis son cou, me penchai et lui rappelai le sang de l’Agneau. Sa bouche ne disait rien d’autre que « Jésus » et « Catherine ». Et, disant cela, je pris sa tête dans mes mains, fixant mes yeux sur la bonté divine et disant : « Je veux ».
« Le jeune homme avoua sa faute et lui demanda de l’accompagner pendant l’exécution. Le jour fixé, avant l’aube, la sainte retourna à la prison et lui permit d’assister à la célébration eucharistique. Niccolò eut ainsi l’occasion de recevoir la communion et, alors qu’il « teneva el capo suo in sul petto mio » (« qu’il tenait sa tête contre ma poitrine »), de lui exprimer sa terreur de ne pas pouvoir supporter la douloureuse épreuve qui l’attendait. Catherine, dans sa lettre à Raymond de Capoue, révèle que le Seigneur accorda au condamné la grâce d’être joyeux : « J’irai tout joyeux et fort à l’idée que tu m’attendras là-bas, et il me semblera que mille ans se seront écoulés avant que je ne m’y rende » ; et elle continua de le rassurer : « Console-toi, mon doux frère, car nous arriverons bientôt aux noces. Tu t’en iras baigné du doux sang du Fils de Dieu, avec le doux nom de Jésus, que je ne veux pas laisser à ta mémoire ; je t’attendrai au lieu de justice. » [9]Luigi De Martino, « L’influsso dell’Apocalisse nella lettera cateriniana 31 Dupré Theseider », Annali della Facoltà di Lettere e Filosofia di Siena, 30 (2009), p. 110. Dans la lettre adressée à Raymond de Capoue, Catherine de Sienne raconte elle-même le supplice et la conversion du malheureux. « Il est arrivé, doux comme un agneau. En m’apercevant il s’est mis à sourire. Il a voulu que je trace sur lui le signe de la croix. Je l’ai fait, puis je lui ai dit : “À genoux ! aux noces, mon doux frère ! Tu vas vivre la vie qui ne finit jamais.” Alors, il s’est agenouillé avec une grande douceur et je l’ai aidé à étendre le cou. Penchée sur lui, je lui rappelais le sang de l’Agneau. Lui ne savait que répéter : “Jésus” ! “Catherine” ! Il le redisait encore quand j’ai reçu sa tête dans mes mains. Alors, j’ai fixé mon regard sur la divine Bonté et j’ai dit : “je veux !” Et j’ai vu, comme on voit la clarté du soleil, l’Homme-Dieu, le côté ouvert. Il recevait le sang dans son sang ; et le feu du saint désir, donné par grâce et caché dans son âme, Il le recevait dans le feu de sa divine Charité. »
Notes
| 1↑ | Giovanni Antonio Bazzi, detto ‘Il Sodoma’, Le nozze di Alessandro e Rossanna. Rome, Villa Farnesina. |
|---|---|
| 2↑ | Note sur la dimension particulière du décor de la chapelle, entièrement consacré à l’hagiographie catherinienne. |
| 3↑ | En dépit de l’obstacle formé par les personnages du premier plan, on peut en effet constater que l’image renvoie à un espace bien réel, et encore existant à Sienne, et qui fut autrefois le lieu où les peines de mort étaient exécutées. En haut à gauche de la fresque, Sodoma a représenté, perché sur une colline, un ensemble conventuel dans lequel on reconnaît bien Santa Maria dei Servi, avec la façade de l’église presque identique à l’actuelle, et son clocher élancé dans la forme qui la caractérisait jusqu’en 1926, lorsque la basilique fut réduite à son aspect actuel. En haut à droite, on peut apercevoir la partie arrière d’un autre édifice important, lui aussi planté au sommet d’une colline – nous sommes à Sienne – et qui, bien qu’ayant subi des transformations plus radicales que les Servites, peut être identifié comme l’église de Sant’Agostino. Au fond, en partie dissimulé derrière la tête de Niccolò soutenue par le personnage vêtu d’une robe blanche (un membre de la Compagnie de la Mort), on peut également apercevoir le sommet de l’Amiata, visible depuis cet emplacement les jours de temps clair. Le peintre, bien que ne cherchant pas à représenter l’épisode dans une quelconque exactitude historique (comme en atteste, tout autour de la scène principale, les témoins habillés non pas à la manière du XIVe siècle mais avec des vêtements contemporains de l’époque, certains même issus de l’époque romaine), a placé la scène à l’endroit même où elle s’est réellement produite, en s’inspirant de la lettre de Caterina et peut-être d’une tradition orale qui aurait pu être encore vivante un siècle et demi après les événements, ou du moins là où les décapitations étaient encore pratiquées à cette époque. Même si aucune source documentaire ne mentionne, le lieu la décapitation de Niccolò di Toldo on sait que, déjà à cette époque, et au moins jusqu’au milieu du XVIe siècle, les condamnations à mort étaient habituellement exécutées au Mercato vecchio, à l’entrée de l’Orto dei Pecci. La confirmation nous vient de fresque peinte par Giovanni Antonio Bazzi, dit Sodoma. |
| 4↑ | Apollonios d’Athènes (?), Torse du Belvédère. Rome, Città del Vaticano, Museo Pio Clementino. |
| 5↑ | Niccolò di Tuldo ou Niccolò di Toldo : jeune homme issu de la noblesse de Perugia, et vivant dans cette ville au service d’un sénateur, le marquis Piero del Monte, lui aussi Pérugin. |
| 6↑ | Joan P. Del Pozzo, « The Apotheosis of Niccolò Toldo: An Execution ‘Love Story’. » MLN, vol. 110, no. 1, 1995, pp. 164–77. JSTOR, http://www.jstor.org/stable/3251135. Accessed 10 Apr. 2025. |
| 7↑ | Fernanda Sorelli, « La production hagiographique du dominicain Tommaso Caffarini : exemples de sainteté, sens et visées d’une propagande », dans Faire croire. Modalités de la diffusion et de la réception des messages religieux du XIIe au XVe siècle, Actes de table ronde de Rome (22-23 juin 1979), Rome, École Française de Rome, 1981, pp. 189-200. (Publications de l’École française de Rome, 51). |
| 8↑ | Le nom du malheureux et quelques éclaircissements sur les motifs de la condamnation, qui ne sont pas très clairs, ont été fournis par Tommaso Caffarini, d’abord dans le long témoignage qu’il a donné pour le Processo Castellano (Procès Castellano : titre donné au recueil rassemblant les dépositions faites à Città di Castello en vue du procès de canonisation mené entre 1412 et 1416 par le vicaire de Francesco Bembo, évêque de Castello in Rialto, afin de démontrer ou de réfuter l’authenticité des vertus attribuées à Catherine Benincasa), puis dans la Legenda Minor, qu’il rédigea entre 1416 et 1417 afin de simplifier le texte de Raimondo da Capua pour en permettre une diffuser plus large. Niccolò di Toldo (ainsi que l’écrit Tommaso Caffarini, tandis que dans d’autres sources apparaît le nom « Tuldo »), comme le montrent les documents du Consistoire siennois, avait été capturé par les hommes du sénateur le 4 juin 1375, interrogé par le Podestat et les trois Gonfaloniers des Terzi, et immédiatement condamné à la peine capitale sous l’accusation d’avoir semé dans la ville des « zizaniam letiferam et perniciosam ad statum presentis regiminis » (« […] des mauvaises herbes mortelles et dangereuses pour la situation du gouvernement actuel. »). Dans le Procès Castellano, Caffarini rapporte que Niccolò avait proféré des paroles diffamatoires à l’encontre du sénateur en fonction à l’époque, Pietro I, marquis régent de Monte Santa Maria, au cours de certains soulèvements populaires survenus à cette époque, dans lesquels il se trouvait impliqué parce qu’il avait été appelé à Sienne par ce dernier pour effectuer des tâches non spécifiées. Une explication que Tommaso Caffarini reprend dans la Legenda Minor, bien que de manière moins détaillée (« pour quelque mot qu’il avait dit imprudemment et qui touchait l’État »). |
| 9↑ | Luigi De Martino, « L’influsso dell’Apocalisse nella lettera cateriniana 31 Dupré Theseider », Annali della Facoltà di Lettere e Filosofia di Siena, 30 (2009), p. 110. |










