Jugement dernier

La pensée chrétienne médiévale considère, non pas un mais deux jugements auxquels chaque être humain doit être confronté : le Jugement dernier et le Jugement particulier. La société chrétienne hérite de l’Écriture [1]« Lorsque le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, avec tous les anges, il s’assiéra sur le trône de sa gloire. Toutes les nations seront assemblées devant lui. Il séparera les uns d’avec les autres, comme le berger sépare les brebis d’avec les boucs ; et il mettra les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. Alors le roi dira à ceux qui seront à sa … Poursuivre [2]« Puis je vis descendre du ciel un ange, qui avait la clef de l’abîme et une grande chaîne dans sa main. Il saisit le dragon, le serpent ancien, qui est le diable et Satan, et il le lia pour mille ans. Il le jeta dans l’abîme, ferma et scella l’entrée au-dessus de lui, afin qu’il ne séduisît plus les nations, jusqu’à ce que les mille ans fussent … Poursuivre « cette perspective fondamentale : à la fin des temps, le Christ doit revenir pour juger les vivants et les morts et leur attribuer une demeure éternelle ». [3]Jérôme Baschet, « Jugement de l’âme, jugement dernier : contradiction, complémentarité, chevauchement ? », Revue Mabillon, nouvelle série n°6 (1995).

« A l’heure du Jugement Dernier, les âmes rejoignent leur corps respectif : c’est la vraie raison d’être de ce deuxième « jugement » qui porte à la fois sur l’âme et le corps ressuscité. Il y a peu de suspens du point de vue du jugement car celui réalisé à la mort a presque tout réglé. Cela montre toute l’importance du Jugement Particulier alors que l’iconographie médiévale a beaucoup plus représenté le Jugement Dernier, en raison du faste de l’événement, de son importance pour l’éternité et des références de celui-ci dans le nouveau Testament [4]Matthieu 25 et Apocalypse 20. Voir notes 1 et 2 ci-dessus.. Au Moyen Âge, les deux jugements coexistent en iconographie même si certains historiens [5]Pour Ph. Ariès, au cours des XIVe et XVe siècles, le Jugement dernier est relégué au second plan ; « il se survit », tandis que le souci croissant de l’individu et de la mort physique concentre l’attention sur le jugement de l’âme : « désormais, le sort de l’âme immortelle est décidé au moment de la mort physique » (Philippe Ariès, Images de l’homme devant la mort, … Poursuivre ont vu un recul du Jugement Dernier devant l’importance croissante du Jugement Particulier. » [6]Didier Jugan, « La ‘Bonne Mort’, iconographie du Jugement Particulier du XVe au XVIIe siècle, XVe congrès international d’études sur les Danses macabres et l’art macabre en général, 2012. Mis en ligne sur le site : https://www.academia.edu.

Le Jugement dernier, ou universel, est d’autant plus redoutable qu’il est définitif. Son verdict sans appel est prononcé au tribunal réuni à la fin des temps. Tous les hommes y sont convoqués afin de répondre de leur existence terrestre devant Dieu et ses apôtres. Présidé par le Christ-Juge, ce tribunal ne connaît jamais que deux sentences : soit la vie éternelle au Paradis, soit la damnation perpétuelle en Enfer.

Dans ce contexte d’un double jugement, il importe, écrit Yves Christe, « [d’]éviter de prêter aux hommes du Moyen Âge [une peur obsessionnelle] du Jugement dernier, de la mort et de la Fin des Temps, fiction moderne et romantique, […] fable politico-romantique d’un Moyen Âge vécu sous l’emprise de la peur de la mort et de l’Enfer. Le Jugement s’inscrit dans l’Histoire générale du Salut, dans un déroulement historique, qui a son origine à la création du monde et prendra fin à la Fin des Temps […]. Depuis l’Incarnation court le temps de la miséricorde durant lequel l’homme peut et doit s’amender, car à la mort de chacun, tout ou presque sera dit. Par anticipation, chaque individu, à travers son âme séparée de son corps, verra son sort définitivement fixé à jamais, un séjour au préalable au Purgatoire n’étant dans cette optique qu’un moratoire plus ou moins long et douloureux, avant la vision béatifique éternelle. Vers le milieu du XIIe siècle, la doctrine d’un jugement individuel, est à ce point admise, grâce aux efforts d’Abélard ou d’Hugues de Saint-Victor, puis de Guillaume d’Auxerre ou de Jean de La Rochelle, que saint Thomas pourra se demander s’il est encore nécessaire qu’un autre jugement, le Jugement dernier, s’interpose. » [7]Yves Christe, Jugements derniers, Saint-Léger-Vauban (Yonne), Zodiaque, 2000, pp. 11-12)., Quoi qu’il en soit, Peter Brown, de son côté, affirme : « Une chose me paraît certaine. Pour toute la période de l’Antiquité et du Haut Moyen Age, être mort impliquait des risques et suscitait une anxiété profonde. » [8]Peter Brown, « Vers la naissance du Purgatoire. Amnistie et pénitence dans le christianisme occidental de l’Antiquité tardive au haut Moyen Âge », Annales HSS, 1997, p. 1249.

Iconographie

Le thème du Jugement dernier est représenté dès le VIIe s. par les artistes byzantins (mosaïques de Ravenne). Se prêtant remarquablement à l’équilibre ornemental du tympan des églises, il constitue l’un des sujets traité par les sculpteurs de l’époque romane [9]Le thème du Jugement dernier orne également les tympans des grandes cathédrales gothiques. :

  • le Christ en majesté, personnage central siége au sommet dans une mandorle, est accompagné,
  • plus bas, se trouvent la Vierge et des apôtres 
  • au dessous, l’archange Michel pèse les âmes ; selon le poids de leurs péchés ou de leurs vertus respectives, les uns, sur sa gauche, sont précipités vers l’enfer et la damnation éternelle, tandis que sur sa droite, les autres s’acheminent vers le paradis et la vie éternelle.

L’échelle de représentation des personnages respecte une hiérarchie selon laquelle le Christ domine tous les présents, parmi lesquels les apôtres et les anges dominent à leur tour les hommes.

A Sienne, le thème est présent aussi bien dans les grands décors muraux (Taddeo di Bartolo, Giudizio universale. San Gimignano Collégiale.)) que dans les compartiments des prédelles (Giovanni di Paolo, Il Giudizio universale, Il Paradiso, L’Inferno. Sienne, Pinacoteca Nazionale). Dans le premier cas, il reprend, d’une manière générale, la composition type élaborée par les sculpteurs ; dans le second cas, il s’étire en longueur dans le compartiment oblong qui occupe le centre de la prédelle.

Notes

Notes
1 « Lorsque le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, avec tous les anges, il s’assiéra sur le trône de sa gloire. Toutes les nations seront assemblées devant lui. Il séparera les uns d’avec les autres, comme le berger sépare les brebis d’avec les boucs ; et il mettra les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : Venez, vous qui êtes bénis de mon Père ; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; Lorsque le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, avec tous les anges, il s’assiéra sur le trône de sa gloire. Toutes les nations seront assemblées devant lui. Il séparera les uns d’avec les autres, comme le berger sépare les brebis d’avec les boucs ; et il mettra les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : Venez, vous qui êtes bénis de mon Père; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli ; j’étais nu, et vous m’avez vêtu ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus vers moi. Les justes lui répondront : Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, et t’avons-nous donné à manger ; ou avoir soif, et t’avons-nous donné à boire ? Quand t’avons-nous vu étranger, et t’avons-nous recueilli ; ou nu, et t’avons-nous vêtu ? Quand t’avons-nous vu malade, ou en prison, et sommes-nous allés vers toi ? Et le roi leur répondra : Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites. Ensuite il dira à ceux qui seront à sa gauche : Retirez-vous de moi, maudits ; allez dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. Car j’ai eu faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’ai eu soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ; j’étais étranger, et vous ne m’avez pas recueilli ; j’étais nu, et vous ne m’avez pas vêtu ; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité. Ils répondront aussi : Seigneur, quand t’avons-nous vu ayant faim, ou ayant soif, ou étranger, ou nu, ou malade, ou en prison, et ne t’avons-nous pas assisté ? Et il leur répondra : Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous n’avez pas fait ces choses à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne les avez pas faites. Et ceux-ci iront au châtiment éternel, mais les justes à la vie éternelle. » (Mt 25, 31-46).
2 « Puis je vis descendre du ciel un ange, qui avait la clef de l’abîme et une grande chaîne dans sa main. Il saisit le dragon, le serpent ancien, qui est le diable et Satan, et il le lia pour mille ans. Il le jeta dans l’abîme, ferma et scella l’entrée au-dessus de lui, afin qu’il ne séduisît plus les nations, jusqu’à ce que les mille ans fussent accomplis. Après cela, il faut qu’il soit délié pour un peu de temps. Et je vis des trônes ; et à ceux qui s’y assirent fut donné le pouvoir de juger. Et je vis les âmes de ceux qui avaient été décapités à cause du témoignage de Jésus et à cause de la parole de Dieu, et de ceux qui n’avaient pas adoré la bête ni son image, et qui n’avaient pas reçu la marque sur leur front et sur leur main. Ils revinrent à la vie, et ils régnèrent avec Christ pendant mille ans. Les autres morts ne revinrent point à la vie jusqu’à ce que les mille ans fussent accomplis. C’est la première résurrection. Heureux et saints ceux qui ont part à la première résurrection! La seconde mort n’a point de pouvoir sur eux; mais ils seront sacrificateurs de Dieu et de Christ, et ils régneront avec lui pendant mille ans. Quand les mille ans seront accomplis, Satan sera relâché de sa prison. Et il sortira pour séduire les nations qui sont aux quatre coins de la terre, Gog et Magog, afin de les rassembler pour la guerre; leur nombre est comme le sable de la mer. Et ils montèrent sur la surface de la terre, et ils investirent le camp des saints et la ville bien-aimée. Mais un feu descendit du ciel, et les dévora. Et le diable, qui les séduisait, fut jeté dans l’étang de feu et de soufre, où sont la bête et le faux prophète. Et ils seront tourmentés jour et nuit, aux siècles des siècles. Puis je vis un grand trône blanc, et celui qui était assis dessus. La terre et le ciel s’enfuirent devant sa face, et il ne fut plus trouvé de place pour eux. Et je vis les morts, les grands et les petits, qui se tenaient devant le trône. Des livres furent ouverts. Et un autre livre fut ouvert, celui qui est le livre de vie. Et les morts furent jugés selon leurs oeuvres, d’après ce qui était écrit dans ces livres. La mer rendit les morts qui étaient en elle, la mort et le séjour des morts rendirent les morts qui étaient en eux; et chacun fut jugé selon ses oeuvres. Et la mort et le séjour des morts furent jetés dans l’étang de feu. C’est la seconde mort, l’étang de feu. Quiconque ne fut pas trouvé écrit dans le livre de vie fut jeté dans l’étang de feu. » (Ap 20, 1-15).
3 Jérôme Baschet, « Jugement de l’âme, jugement dernier : contradiction, complémentarité, chevauchement ? », Revue Mabillon, nouvelle série n°6 (1995).
4 Matthieu 25 et Apocalypse 20. Voir notes 1 et 2 ci-dessus.
5 Pour Ph. Ariès, au cours des XIVe et XVe siècles, le Jugement dernier est relégué au second plan ; « il se survit », tandis que le souci croissant de l’individu et de la mort physique concentre l’attention sur le jugement de l’âme : « désormais, le sort de l’âme immortelle est décidé au moment de la mort physique » (Philippe Ariès, Images de l’homme devant la mort, Paris, Seuil, Paris, 1983) ; M. Vovelle anticipe au XIIIe siècle le recul du Jugement dernier devant l’importance croissante du jugement individuel (Michel Vovelle, La mort et l’Occident de 1300 à nos jours, Paris, 1983, p. 62-63).
6 Didier Jugan, « La ‘Bonne Mort’, iconographie du Jugement Particulier du XVe au XVIIe siècle, XVe congrès international d’études sur les Danses macabres et l’art macabre en général, 2012. Mis en ligne sur le site : https://www.academia.edu.
7 Yves Christe, Jugements derniers, Saint-Léger-Vauban (Yonne), Zodiaque, 2000, pp. 11-12).
8 Peter Brown, « Vers la naissance du Purgatoire. Amnistie et pénitence dans le christianisme occidental de l’Antiquité tardive au haut Moyen Âge », Annales HSS, 1997, p. 1249.
9 Le thème du Jugement dernier orne également les tympans des grandes cathédrales gothiques.
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