La chapelle et l’autel de la Madonna delle Grazie dans la Cathédrale de Sienne

1. Pietro di Francesco Orioli (Siena 1458-1496), « Offerta delle chiavi della città alla Madonna del Voto », 1483. Détail d’une tablette de la Gabelle, Sienne, Archivio di Stato, Gabella n. 41.

La première chapelle [1]À l’intérieur d’une église, lorsqu’il ne s’agissait pas d’une structure architecturale autonome, on appelait communément « chapelle » l’ensemble composé d’un autel et de la niche peu profonde, parfois monumentale, qui lui servait d’écrin, aligné parmi d’autres le long de la nef ou des bas-côtés. de la Madonna delle Grazie, construite en 1449 et détruite en 1659 [2]Cette destruction était devenue inéluctable du fait de la construction du nouvel édifice dans le goût baroque voulu par le pape siennois Alexandre VII afin d’accueillir l’image vénérée de la Vierge à l’Enfant peinte par Dietisalvi di Speme à la fin du XIIIe s., était située dans la troisième travée du collatéral droit de la Cathédrale de Sienne, telle que l’on peut la voir dans la tablette peinte par Pietro di Francesco Orioli (Offerta delle chiavi della città alla Madonna del Voto) conservée à l’Archivio di Stato (Museo delle Biccherne).

« Comme l’a rapporté le chroniqueur Tommaso Fecini [3]« On sait peu de choses de Tommaso Fecini, dont la famille appartenait au Monte dei Nove. Né à Sienne au cours de l’année 1441, de Francesco di Tuccio di Simone di Fecino, il fut, au cours du second semestre 1471 l’un des quatre provveditori de la Biccherna pour le Terzo di S. Martino ; en 1472, il est Camerlengo du sel, puis du sel et des Paschi (les pâturages de la Maremme) en … Poursuivre, le 4 novembre 1447, veille d’une importante rencontre avec Alphonse d’Aragon, la Municipalité organisa une procession dans laquelle fut portée l’image de la Madonna delle Grazie, ‘cioè quella a cui fu dato le chiavi della città di Siena per la sconfitta di Montaperto [4]« C’est-à-dire celle à qui furent données les clés de la ville de Sienne en action de grâce pour la défaite de Montaperti »’ ». Un peu plus d’un mois plus tard, le 28 décembre 1447, lors d’une séance du Consistoire, alors la plus haute instance gouvernementale de Sienne, il fut décidé de débourser 250 florins, soit 1000 lires du trésor public, ‘ad ornatum et devotionem cappelle et altaris ipsius gloriosissime Matris et Virginis, cui donata fuit civitas hec Senarum [5]« […] pour l’ornement et la dévotion de la chapelle et de son autel dédié à la très glorieuse Mère et Vierge, à laquelle fut offerte la ville par les Siennois. » (Monica Butzek, « La cappella della Madonna delle Grazie. Una ricostruzione », dans Alessandro Angelini (sous la direction de), Pio II e le Arti. La riscoperta dell’antico da Federighi a Michelangelo. … Poursuivre’. La construction de la chapelle dédiée à la Madone des Grâces fut alors réalisée dans la troisième travée du collatéral droit de la cathédrale, à l’emplacement de l’autel jusqu’alors dédié à saint Boniface [6]Cet autel remplaçait lui-même un autel plus ancien dédié à saint Jacques. C’est sur cet autel de saint Boniface que reposait le dossale du même nom, sur lequel Dietisalvi di Speme avait peint, au centre, l’image de la Vierge devenue l’une des plus vénérée des siennois. Paradoxalement, c’est cette vénération qui devint l’une des raisons du traitement barbare que l’œuvre … Poursuivre. En initiant cette construction, qui fut « l’un des premier ajouts à l’édifice médiéval achevé en 1379 [7]Monica Butzek, « La cappella della Madonna delle Grazie. Una ricostruzione », op. cit., p. 51. », la cité entendait donner davantage de lustre à la vénération de la Madonna delle Grazie peinte par Dietisalvi di Speme près de deux siècles auparavant [8]Silvia Giorgi, “Dietisalvi di Speme. Madonna col Bambino”, dans Duccio. Siena fra tradizione bizantina e mondo gotico. Cinisello Balsamo (Milano), Silvana Editoriale, 2003, pp. 38-41 ; Silvia Giorgi, « Il dossale di San Bonifazio in onore della vittoria di Montaperti », dans Le pitture del Duomo di Siena. Cinisello Balsamo (Milano), Silvana Editoriale, 2008, pp. … Poursuivre.

La chapelle fut érigée au cours des années 1448-1449, à l’initiative de la Municipalité et avec des fonds publics. La commission chargée de l’ordonnancement des travaux « avait opté pour la construction d’une véritable chapelle [9]Un document de l’époque définit l’édicule construit comme encadrement de l’arche permettant l’accès comme comme « cappella al’altare o sopra al’altare dela Madonna dele Grazie » (« […] chapelle de l’autel ou au-dessus de l’autel de la Madonna delle Grazie »). C’est ce sens qu’il faut retenir s’agissant de la chapelle qui nous intéresse ici. à la place de l’ancien autel, solution déjà proposée dans la résolution initiale. Cependant, la décision comportait quelques difficultés car le mur extérieur de la nef sud de la cathédrale n’était pas libre : l’ancienne curie épiscopale s’y trouvant adossée, les travaux prévus devaient nécessairement s’y étendre. Afin de poser les fondations de la nouvelle chapelle, il fallu démonter une loge dans la prison de cet édifice et creuser la terre. Après quoi il devînt nécessaire, cette fois, de remblayer le terrain pour le mettre « al pari dela chapella » [« au même niveau que celui de la chapelle »], reconstruire le sol et restaurer les murs du palais. La toiture devait également être rénovée avec la construction d’un nouveau système d’évacuation des eaux pluviales afin que « l’aqua non danifichasse la chapella » [10]« […] que l’eau de pluie ne vienne pas endommager la chapelle.. Il semble que l’édifice, construit en briques, ait été achevé en mars 1449. »

En 1455, la Municipalité autorisa cette fois-ci une demande (déjà formulée en 1448) venant de l’operaio de la cathédrale, de scier le dossale pour n’en conserver que la partie centrale afin que celle-ci puisse être facilement portée en procession, et de la placer à demeure dans la chapelle nouvellement construite. C’est cette nouvelle structure qui est illustrée dans la tablette de gabelle ci-dessus (fig. 1).

2. Benedetto Giovannelli Orlandi, « Pianta del Duomo di Siena », 1658. Cité du Vatican, Biblioteca Apostolica Vaticana.

Comme l’atteste un plan de la Cathédrale (fig. 2) dessiné par l’architecte Benedetto Giovannelli Orlandi à l’automne 1658, c’est-à-dire juste avant la démolition de l’ancien palais épiscopal, la chapelle avait une forme rectangulaire et était reliée au collatéral droit de la Cathédrale par une large baie ouverte dans la paroi. Deux vues peintes vers la fin du XVe s. font apparaître que la chapelle était couverte d’une voûte ogivale peinte en bleu outremer foncé et constellé d’étoiles dorés, décor que les livres de comptes où l’on retrouve des paiements pour un pigment bleu et de l’or en avril 1450 viennent confirmer [11]Voir Monika Butzek, op. cit, p. 84.. À partir de cette époque, la chapelle était donc prête pour un usage liturgique, le nouvel autel construit, et l’antique Madonne peinte par Dietisalvi di Speme, privée de ses volets latéraux et réduite en dimensions, installée sur ce dernier. Il manquait encore, cependant, la structure ornementale du grand arc d’accès à la chapelle. Le 22 septembre 1451 [12]Monika Butzek, op. cit, p. 84., le conseil de l’Opera décida  que l’on exécute une belle chapelle, riche et ornée, pour l’autel de la Madonna delle Grazie de la cathédrale, en marbre, avec des ornements beaux et délicats [13]« […] che si faccia una bella, ricca et ornata cappella al’altare e tavola dela Madonna dele Gratie in duomo, di marmo, con belli e gentili lavori ornata. » Monika Butzek, op. cit, p. 84. ». Quelques jours plus tard, l’operaio Mariano Bargagli était en mesure de signer un contrat avec les frères Urbano et Bartolomeo di Pietro, sculpteurs originaires de Cortone.

aspect DE LA CHAPELLE vue depuis la nef avant 1659
3. Antonio Gregori, « Investitura di due cavalieri in Duomo davanti all’altare della Madonna delle Grazie », premier quart du XVIIe s. Sienne, Museo dell’Opera del Duomo. Détail montrant la Chapelle des Grâces au début du XVIIe s.

Il existe plusieurs œuvres anciennes [14]Certaines d’entre elles sont encore visibles à Sienne. rendant compte avec plus ou moins d’exactitude et de précision, de l’aspect de la chapelle avant sa destruction en 1659. Parmi ces œuvres :

Plusieurs constantes relatives à la structure du lieu apparaissent à travers ces différentes images, et sont confirmées par le plan de Benedetto Giovannelli Orlandi conservé au Vatican (fig. 2) :

  • la chapelle proprement dite, à l’arrière de l’autel. consistait en un espace aveugle (non pourvu d’ouvertures vers l’extérieur) et formant une emprise sur l’extérieur (c’est-à-dire vers le palais épiscopal alors situé contre le flanc droit de la Cathédrale)
  • une arche en plein cintre était percée dans le mur et permettait l’accès à la chapelle ; les pilastres supportant le fronton étaient ornés de bas-reliefs ; le fronton lui-même comportait un tondo soutenu par deux anges
  • l’autel était installé à l’aplomb de l’arche ; c’est sur ce même autel que fut installée l’image vénérée de la Madonna delle Grazie après que le panneau ait été séparé de son dossale d’origine et découpé avant d’être intégré dans un encadrement de marbre

L’arc qui surplombait l’autel de la chapelle des Grâces, à l’intérieur de la Cathédrale, était orné de seize panneaux représentant des scènes de la Vie de la Vierge sculptés par Urbano da Cortona vers 1450-1460. Conservés dans leur quasi totalité, ces panneaux ont été remployés et disséminés dans le décor de la Cathédrale après la destruction de la chapelle au XVIIe siècle. Cinq d’entre eux [15]L’un d’eux, représentant la Naissance de la Vierge, a été découpé en deux parties pour s’adapter à sa nouvelle localisation. se trouvent aujourd’hui à la base des deux colonnes qui encadrent le portail central et supportent le balcon d’honneur frappé aux armes de la famille des Médicis. Quatre autres sont dissimulés à l’arrière de cette même loge, bien loin des regards des visiteurs. [16]Pour plus de détail, voir : Bas-reliefs de l’ancien autel dédié à la Madonna delle Grazie.

Œuvres provenant de la Cappella delle Grazie

Notes

Notes
1 À l’intérieur d’une église, lorsqu’il ne s’agissait pas d’une structure architecturale autonome, on appelait communément « chapelle » l’ensemble composé d’un autel et de la niche peu profonde, parfois monumentale, qui lui servait d’écrin, aligné parmi d’autres le long de la nef ou des bas-côtés.
2 Cette destruction était devenue inéluctable du fait de la construction du nouvel édifice dans le goût baroque voulu par le pape siennois Alexandre VII afin d’accueillir l’image vénérée de la Vierge à l’Enfant peinte par Dietisalvi di Speme à la fin du XIIIe s.
3 « On sait peu de choses de Tommaso Fecini, dont la famille appartenait au Monte dei Nove. Né à Sienne au cours de l’année 1441, de Francesco di Tuccio di Simone di Fecino, il fut, au cours du second semestre 1471 l’un des quatre provveditori de la Biccherna pour le Terzo di S. Martino ; en 1472, il est Camerlengo du sel, puis du sel et des Paschi (les pâturages de la Maremme) en 1473. D’après les livres des Risieduti de l’Archivio di Stato, il apparaît qu’il exerça la profession de banquier. On ne connaît pas la date de sa mort mais il devait certainement être encore en vie en 1479, et même quelques années après puisque […] la chronique s’achève mutilée précisément cette année là ». Il est l’auteur de la Cronaca senese (1431-1479), publiée dans Rerum italicorum scriptores : raccolta degli storici italiani dal cinquecento al millecinquecento ordinata da L. A. Muratori, XV, VI, Cronache senesi (a cura di Alessandro Lisini e Fabio Iacometti). Bologne, Nicola Zanecchelli, 1931-1939. Les éléments d’information ci-dessus proviennent de la préface à l’édition mentionnée.
4 « C’est-à-dire celle à qui furent données les clés de la ville de Sienne en action de grâce pour la défaite de Montaperti »
5 « […] pour l’ornement et la dévotion de la chapelle et de son autel dédié à la très glorieuse Mère et Vierge, à laquelle fut offerte la ville par les Siennois. » (Monica Butzek, « La cappella della Madonna delle Grazie. Una ricostruzione », dans Alessandro Angelini (sous la direction de), Pio II e le Arti. La riscoperta dell’antico da Federighi a Michelangelo. Cinisello Balsamo (Milan), Silvana Editoriale, 2005, p. 51).
6 Cet autel remplaçait lui-même un autel plus ancien dédié à saint Jacques. C’est sur cet autel de saint Boniface que reposait le dossale du même nom, sur lequel Dietisalvi di Speme avait peint, au centre, l’image de la Vierge devenue l’une des plus vénérée des siennois. Paradoxalement, c’est cette vénération qui devint l’une des raisons du traitement barbare que l’œuvre eut à subir.
7 Monica Butzek, « La cappella della Madonna delle Grazie. Una ricostruzione », op. cit., p. 51.
8 Silvia Giorgi, “Dietisalvi di Speme. Madonna col Bambino”, dans Duccio. Siena fra tradizione bizantina e mondo gotico. Cinisello Balsamo (Milano), Silvana Editoriale, 2003, pp. 38-41 ; Silvia Giorgi, « Il dossale di San Bonifazio in onore della vittoria di Montaperti », dans Le pitture del Duomo di Siena. Cinisello Balsamo (Milano), Silvana Editoriale, 2008, pp. 36-45.
9 Un document de l’époque définit l’édicule construit comme encadrement de l’arche permettant l’accès comme comme « cappella al’altare o sopra al’altare dela Madonna dele Grazie » (« […] chapelle de l’autel ou au-dessus de l’autel de la Madonna delle Grazie »). C’est ce sens qu’il faut retenir s’agissant de la chapelle qui nous intéresse ici.
10 « […] que l’eau de pluie ne vienne pas endommager la chapelle.
11 Voir Monika Butzek, op. cit, p. 84.
12 Monika Butzek, op. cit, p. 84.
13 « […] che si faccia una bella, ricca et ornata cappella al’altare e tavola dela Madonna dele Gratie in duomo, di marmo, con belli e gentili lavori ornata. » Monika Butzek, op. cit, p. 84.
14 Certaines d’entre elles sont encore visibles à Sienne.
15 L’un d’eux, représentant la Naissance de la Vierge, a été découpé en deux parties pour s’adapter à sa nouvelle localisation.
16 Pour plus de détail, voir : Bas-reliefs de l’ancien autel dédié à la Madonna delle Grazie.
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