Benedetto di Bindo, « Arliquiera »

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Benedetto di Bindo (Sienne, documenté de 1389 à 1417)

Arliquiera (Armoire-reliquaire), 1412.

Tempera et or sur panneau, quatre portes d’une armoire-reliquaire : 151 x 99 cm (chacune) ; panneau oblong présenté au dessous : 137 x 99 cm.

Provenance : Sacristie du Duomo, Sienne.

Sienne, Museo dell’Opera del Duomo.

L’installation muséale de cet ensemble, curieux empilement de panneaux les uns sur les autres, sans véritable apparence de logique, ne facilite pas la compréhension de la structure originale de ce qui fut une armoire-reliquaire. Ce meuble a été réalisé au début du Quattrocento par Benedetto di Bindo et son atelier, dans le contexte de l’aménagement de la sacristie nouvellement agrandie de la Cathédrale. Cet élément de mobilier méconnu est assez inhabituel du fait, en particulier, de son ornementation fondée sur une iconographie d’une complexité et d’une richesse inédite.

Huit des portes de ce meuble démembré sont exposées dans cette salle, regroupées en deux ensembles distincts et séparés [1], probablement en raison de l’étroitesse des dimensions des surfaces d’exposition disponibles. Ces huit portes appartenaient toutes à une unique armoire qui en comptait au moins quatre de plus (soit douze au total), comme nous le verrons. C’est dans ce meuble au format imposant qu’étaient rangées les nombreuses reliques conservées dans la sacristie de la Cathédrale siennoise [2].

Toutes les portes sont ornées sur leurs deux faces, avant comme arrière. En position fermée, chacune des portes donne à voir, peintes dans quatre compartiments, quatre figures d’anges en demi-buste. Chaque ange est accompagnés d’une banderole sur laquelle figurait une inscription parfois devenue difficilement déchiffrable.

La face interne de chaque volet est également historiée. Cependant, le mode de présentation ne permet, hélas, pas de les voir. Contrairement à la face avant qui en comporte quatre, le revers de chaque meuble est composé d’un panneau unique représentant, à une échelle supérieure à celle des figures d’anges peintes situées à l’avant, une scène tirée de la Légende de l’invention de la vraie croix ainsi qu’elle est racontée dans la Légende dorée de Jacques de Voragine. Au total, ce sont donc huit épisodes de la légende qui demeurent invisibles.

Au-dessous de cet ensemble, on peut voir un panneau sur lequel apparaissent six Figures de prophètes, d’apôtres et d’anges.

Reconstitution du meuble d’origine

Dans une étude parue en 1998, John Gregory [3] a proposé une reconstitution du meuble dans laquelle chaque élément retrouve sa place pour constituer un ensemble qui devait avoir particulièrement fière allure. En se fondant sur le passage [4] d’un inventaire daté de 1435 [5], Gregory a estimé que les douze Figures de prophètes, d’apôtres et d’anges appartenaient à coup sûr à la même armoire que celle d’où proviennent les neuf Articles du Credo exposés dans cette même salle.

Hypothèse de reconstitution de l’armoire-reliquaire. D’après John Gregory, « The Credo of the Siena Cathedral Sacristy (1411–12) », Renaissance Studies, 1998.

Cette hypothèse a depuis été confirmée [6] par l’analyse iconographique de l’œuvre. Le schéma ci-dessus s’efforce de donner une idée de l’apparence qui pouvait être celle de cette armoire vue de face et de profil. Au bas du meuble se trouvaient les casiers de rangement des reliques, lesquelles étaient enfermés derrière douze portes ornées de figures d’anges. Immédiatement au-dessus, se trouvaient les douze articles du Credo dont neuf ont subsisté. Enfin, le décor culminait avec la succession des petits panneaux trilobés aux figures de prophètes, d’apôtres et d’anges, dont il ne subsistent que douze exemplaires sur un total qui devait en comporter trente-six.

Les Huit volets subsistants

Face avant des volets :

  • Angeli con cartigli (Anges portant des phylactères)

Sur chacun des quatre panneaux visibles lorsque les portes sont fermées apparaît une figure d’ange portant un phylactère. L’inscription lisible dans chaque phylactère indique le nom du saint dont une relique était conservée dans le casier situé à l’intérieur de l’armoire, à l’emplacement correspondant. Outre leur caractère ornemental, ces figures devait également se révéler être un moyen pratique pour retrouver rapidement l’objet recherché.

Face arrière des volets :

La présentation actuelle des panneaux interdit, en temps normal, toute possibilité de voir les épisodes du cycle de l’Invention de la vraie croix. Plaquées contre la paroi, invisibles, ce sont huit scènes de la Légende de l’invention de la croix qui racontent en détail l’histoire de la relique de la vraie croix, la plus précieuse aux yeux des siennois, alors conservée dans le fameux meuble de la sacristie.

1
5
2
6
3
7
4
8
Les compartiments trilobés exposés sous les pOrtes


Prophètes, saints et anges, 1412.

Inscriptions :

  • (panneau 1) :
    • (sur le rouleau tenu par la première figure à gauche [le prophète Jérémie]) : « PATREM INVOCABIS QVI CONDIDIT TERRAM ET CELOS […] » [7] ; au bas du panneau : « JEREMIAS […] »
    • (dans le compartiment où se trouve la figure de Pierre) : « S. PETRVS […] »
    • (sur le rouleau tenu par la quatrième figure en partant de la droite [le roi David]) : « DOMINVS DIXIT AD ME FILIVS MEVS ES TV » [8] ; en bas : « DAVID […] »
  • (panneau 2) :
    • (sur le rouleau tenu par la troisième figure à gauche [le prophète Zacharie]) : « ASPICIENT A ME QVEM CONFIXERUNT […] » [9]
    • (sur le rouleau tenu par la dernière figure à droite [le prophète Osée]) : « MORS ERO MORS TVA MORSVS TVVS ERO INFERNE […] » [10]

Les deux panneaux oblongs exposés sous les portes consistent en un montage réunissant sur un même support, différents compartiments dont le sommet adopte un format trilobé caractéristique du style gothique. Ces compartiments proviennent d’un ensemble qui devait, à l’origine, comporter un nombre plus important de figures. Dans l’actuelle présentation, qui ne rend pas compte de l’apparence que pouvait avoir la structure du meuble d’où ils proviennent, chacun des panneaux comporte deux couples de personnages masculins, un prophète en vis-à-vis d’un apôtre, séparés du couple suivant par un ange. La perte probable des deux tiers des panneaux d’origine n’a pas permis de respecter ce principe d’organisation au sein du second panneau dans lequel cette alternance prophète – apôtre – ange, particulièrement signifiante, n’a pas pu être respectée. C’est grâce aux versets bibliques lisibles dans les phylactères permettant d’identifier les quatre figures de prophètes qu’il est possible de reconstituer la disposition des panneaux appartenant à l’armoire-reliquaire. Cette disposition correspond nécessairement à la version un peu particulière du Symbole des apôtres dans laquelle sont associés deux à deux prophètes et apôtres. La séquence correspondant aux panneaux subsistant devait donc se composer de figures associées trois par trois de la manière suivante :

  • Jérémie, Pierre, ange
  • David, André, ange
  • [Isaïe], Jacques le Majeur, ange
  • Zacharie, Jean l’Évangeliste, ange
  • Osée, [Thomas, ange]

Les figures des prophètes sont accompagnées d’une inscription lisible dans une banderole. Chaque inscription reprend une citation issue du livre de l’Ancien Testament dont le prophète représenté est l’auteur. Les citations associées aux prophètes sont celles qu’une tradition ancienne associait aux douze versets du Credo, eux-mêmes prononcés par les apôtres, selon une formule déjà rencontrée à Sienne. Nous sommes face à l’illustration d’un double Credo, à la fois prophétique et apostolique, dont l’iconographie nous est connue à travers un autre exemple visible à Sienne, dans la première travée de voûtes du Baptistère.

[1] Les quatre autres volets provenant de l’armoire-reliquaire de la sacristie sont exposés dans des conditions analogue, plus loin dans cette même salle.

[2] On sait que Benedetto di Bindo travaillait déjà au décor des chapelles de la sacristie à l’époque où la commande des portes de l’armoire reliquaire lui a été faite, en 1412, par Caterino Corsini, maître d’œuvre de la Cathédrale.

[3] John Gregory, « The Credo of the Siena Cathedral Sacristy (1411–12) », Renaissance Studies, Volume 12, Issue 2, June 1998, p. 206-227.

[4] Cet inventaire décrit « uno armadio longo circa braccia quindici, co[n] la voltarella di sop[ra] dipenta a stelle, e sotto la detta volta diventi gl[i] articoli della fede col vangielo [?] disposto » (« une armoire d’une longueur d’environ quinze bras, avec une partie supérieure peinte avec des étoiles, et sous cette dernière, les articles de la foi ordonnés avec l’évangile »)

[5] Archivio dell’Opera Metropolitana di Siena, AOMS, 1492 (867), c. 8r. (cité par Silvia Colucci, Da Iacopo della Quercia a Donatello. Le arti a Siena nel primo Rinascimento, p. 124).

[6] Wolfgang Loseries, « Gli affreschi di Benedetto di Bindo nella sagrestia del Duomo », in Pitture 2008, pp. 98-107.

[7] Patrem invocabis qui condidit terram et celos : « Vous m’invoquerez en tant que Père qui a fait la terre et construit les cieux ». D’après Jérémie (Jr 22, 29) ou (Jr 3, 19) ?

[8] Dominus dixit ad me : Filius meus es tu, ego hodie genui te : « Le Seigneur m’a dit : aujourd’hui, je t’ai engendré ». Livre des Psaumes (Ps 2, 7).

[9] [Et effundam super domum David et super habitatores Jerusalem spiritum gratiae et precum:] et aspicient ad me quem confixerunt, [et plangent eum planctu quasi super unigenitum, et dolebunt super eum, ut doleri solet in morte primogeniti.] (« Et je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem l’esprit de grâce et de prière] et ils regarderont vers moi, qu’ils ont percé[, et ils pleureront amèrement comme sur leur fils unique, et ils pleureront sur moi comme on pleure un premier-né] »). Livre de Zacharie (Za 12, 10.).

[10] [De manu mortis liberabo eos de morte redimam eos]. O mors, ero mors tua, morsus tuus ero, inferne : « [Vais-je les libérer de l’emprise des enfers, les racheter de la mort ?] Ô mort, je serai ta mort ; je serai ta morsure, enfer. ». Livre d’Osée (Os 13, 13-14).