Bartolomeo di Fruosino (et atelier), « Dante assis à sa table, entouré des arts libéraux »

Bartolomeo di Fruosino (Florence, 1366 ou 1369 – 1441) et atelier [1]Jacopo Guido di Puccini, copiste..

Dante assis à sa table, entouré des arts libéraux, v. 1420-1430.

Dante Alighieri, Inferno, con l’Ottimo Commento, manuscrit enluminé, tempéra et encre sur parchemin, 36,5 x 26 cm.

Inscriptions :

  • (dans les « médaillons » entrelacés qui ornent les marges) :
    • « GIOMETRIC[H]A » [2]Geometricha (Geométrie).
      • « EVCLIDES GEOMETRICO » [3]Euclide.
    •  « ARISMETICHA » [4]Arismeticha (Arithmétique).
      • « PINTAGORA ARISMETICO » [5]Pythagore.
    • « LO[G]ICHA » [6]Logicha (Logique).
      • « ARISTOTILE[S] » [7]Aristote.
    • « ASTROLOGI[CH]A » [8]Astrologicha (Astrologie). Comprendre ici Astronomie et non Astrologie.
      • « TOLEME… » [9]Ptolémée..
    • « GRAMATICHA » [10]Grammaticha (Grammaire).
      • PRISCIANVS CESARIENSIS [11]Priscien de Césarée.
    • « RECHT[O]R[I]CHA » [12]Rechtoricha (Réthorique).
      • « TVLLIVS RECTOR REI PUBLICAE » [13]Tullius « rector rei publicae » (« Marcus Tullius Cicero, recteur de la République. »), autrement dit, Cicéron.
    • « MUSICHA » [14]Musica (Musique).
      • « TVBAL CHAIN » [15]Tubal-Caïn.

Provenance : Jean Cossa (v. 1400-1476), sénéchal de René d’Anjou et premier propriétaire du manuscrit.

Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Italien 74, fol. 3r.

Le manuscrit « Italien 74 » de la Bibliothèque nationale de France n’est pas seulement prodigieux en raison de son ornementation et des enluminures exécutées par Bartolomeo di Fruosino et son atelier, mais aussi par la présence de l’Ottimo commento qui encadre le texte du poème de Dante inscrit au centre de chacun de ses folios.

Sur la page frontispice, dans l’initiale historiée (le « N » majuscule de l’incipit du poème dantesque [16]« Nel mezzo del cammin’ di nostra vita. » Dante ALIGHIERI, La divine comédie [v. 1304-1321] (éd. sous la direction de Carlo Ossola, trad. de Jacqueline Risset), Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 2021, L’Enfer, v. 1.), Dante est représenté assis à la table de travail de son imposant écritoire, un meuble protecteur qui évoque ceux qu’utilisaient également, à la même époque, les moines copistes. Armé d’une plume, et tenant à portée de main l’indispensable grattoir des scribes [17]La lame du grattoir permet les corrections à une époque où la gomme n’existe pas. dont il ne semble pas avoir besoin, le poète inspiré écrit avec concentration, ses notes documentaires posées à proximité sur le lutrin. La perspective fantaisiste confère à la scène, somme toute banale en soi, un caractère proprement fantastique. Celui-ci est souligné par l’encadrement où sont représentées les sept allégories féminines des arts libéraux, laissant place, au bas du feuillet, aux armes de Jean Cossa (v. 1400-1476), sénéchal de René d’Anjou [18]René d’Anjou, ou René Ier d’Anjou, ou encore René Ier de Naples ou René de Sicile, surnommé par ses sujets provençaux, « le Bon Roi René » (Angers, 1409 – Aix-en-Provence, 1480) : seigneur puis comte de Guise (1417-1425), duc de Bar (1430-1480) de fait dès 1420, duc consort de Lorraine (1431-1453), duc d’Anjou (1434-1480), comte de Provence et de Forcalquier … Poursuivre et premier propriétaire du manuscrit. Le trivium (grammaire, rhétorique, dialectique), et le quadrivium (arithmétique, géométrie, musique, astronomie) des arts libéraux sont accompagnés de figures qui illustrent la maîtrise parfaite de chacune des disciplines concernées : ainsi, la Géométrie vêtue d’une robe rouge et armée d’un compas est associée à Euclide, auteur d’un traité de mathématiques, qui constitue l’un des textes fondateurs de cette discipline en Occident ; l’Arithmétique, tenant une tablette de cire, à Pythagore, dont le nom est lié aux mathématiques, à la philosophie des nombres ainsi qu’à la notion d’harmonie céleste, le père de l’arithmétique ; la Dialectique, arborant un scorpion et une branche d’olivier, à Aristote, « père de la logique » selon Kant [19]« La logique actuelle provient de l’analytique d’Aristote. Ce philosophe peut être considéré comme le père de la logique. » Emmanuel KANT, Logik – Ein Handbuch zu Vorlesungen [1800] (Logique, trad. de l’allemand par Louis Guillermit, Paris, Vrin [Bibliothèque des Textes Philosophiques], 1997, p. 20. ; l’Astronomie (nommée Astrologie) portant un globe, est associée à Ptolémée, auteur d’un traité d’astronomie aujourd’hui connu sous le nom d’Almageste, seul ouvrage antique complet sur ce sujet qui nous soit parvenu ; la Grammaire utilisant un cadre pour enseigner à deux élèves, à Priscien de Césarée, auteur d’un traité de grammaire latine (Institutiones Grammaticae) encore en usage au Moyen Âge ; la Rhétorique, à la gestuelle éloquente, est accompagnée de Cicéron, l’auteur du De Oratore où se trouve pour la première fois l’expression « rector rei publicae » (« reipublicae rectorem ») reprise ici [20]« Sin autem quaereremus quis esset is qui ad rem publicaiu moderandam usum et scientiam et studium suum contulisset, definirem hoc modo: Qui quibus rebus utilitas rei publicae pareretur augereturque teneret eisque uteretur, hunc reipublicae rectorem et consili publici auctorem esse habendum; praedicaremque Ρ. Lentulum principem illum et Τi. Gracchum patrem et Q. Metellum et Ρ. Africanum et … Poursuivre ; la Musique, jouant d’un orgue portatif, à Tubal-Caïn, bien que celui-ci ne puisse être considéré comme musicien que si l’on veut bien tenir compte des sons et des rythmes qu’il produit en frappant son marteau sur une enclume. Au Moyen Âge, Tubal-Caïn était fréquemment confondu avec son demi-frère Jubal, l’« ancêtre de tous les musiciens », selon la Genèse [21]«  […] il [Tubal-Caïn] fut le père de tous ceux qui jouent de la harpe et du chalumeau » (Gn 4, 21)..

Notes

Notes
1 Jacopo Guido di Puccini, copiste.
2 Geometricha (Geométrie).
3 Euclide.
4 Arismeticha (Arithmétique).
5 Pythagore.
6 Logicha (Logique).
7 Aristote.
8 Astrologicha (Astrologie). Comprendre ici Astronomie et non Astrologie.
9 Ptolémée.
10 Grammaticha (Grammaire).
11 Priscien de Césarée.
12 Rechtoricha (Réthorique).
13 Tullius « rector rei publicae » (« Marcus Tullius Cicero, recteur de la République. »), autrement dit, Cicéron.
14 Musica (Musique).
15 Tubal-Caïn.
16 « Nel mezzo del cammin’ di nostra vita. » Dante ALIGHIERI, La divine comédie [v. 1304-1321] (éd. sous la direction de Carlo Ossola, trad. de Jacqueline Risset), Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), 2021, L’Enfer, v. 1.
17 La lame du grattoir permet les corrections à une époque où la gomme n’existe pas.
18 René d’Anjou, ou René Ier d’Anjou, ou encore René Ier de Naples ou René de Sicile, surnommé par ses sujets provençaux, « le Bon Roi René » (Angers, 1409 – Aix-en-Provence, 1480) : seigneur puis comte de Guise (1417-1425), duc de Bar (1430-1480) de fait dès 1420, duc consort de Lorraine (1431-1453), duc d’Anjou (1434-1480), comte de Provence et de Forcalquier (1434-1480), roi de Naples (1435-1442), roi titulaire de Jérusalem (1435-1480) et d’Aragon (1466-1480) ainsi que Pair de France. Selon les historiens, le « bon roi » de Provence, René, a contribué à la relance de l’économie locale, très affectée au début du XVe siècle par les séquelles de la peste (1347-1350) et par les conflits incessants, dont la Guerre de Cent Ans (1337-1453). Il a gagné l’amitié du Roi Charles VII de France dont il a soutenu la politique visant à rassurer les paysans du royaume, face à la détérioration de leurs rapports avec la noblesse, et réduit le pouvoir d’une partie des nobles. Il a également œuvré au rattachement de la Provence à la France, à une époque où les Papes avaient déjà quitté Avignon mais conservaient d’énormes propriétés dans la région. Homme d’une grande culture, il fut un fin lettré, qui parlait plusieurs langues, avait des connaissances en latin et grec, et s’intéressait à l’alphabet arabe. Il était passionné par l’Orient. Il était également intéressé par les sciences, comme la médecine et la biologie.
19 « La logique actuelle provient de l’analytique d’Aristote. Ce philosophe peut être considéré comme le père de la logique. » Emmanuel KANT, Logik – Ein Handbuch zu Vorlesungen [1800] (Logique, trad. de l’allemand par Louis Guillermit, Paris, Vrin [Bibliothèque des Textes Philosophiques], 1997, p. 20.
20 « Sin autem quaereremus quis esset is qui ad rem publicaiu moderandam usum et scientiam et studium suum contulisset, definirem hoc modo: Qui quibus rebus utilitas rei publicae pareretur augereturque teneret eisque uteretur, hunc reipublicae rectorem et consili publici auctorem esse habendum; praedicaremque Ρ. Lentulum principem illum et Τi. Gracchum patrem et Q. Metellum et Ρ. Africanum et C. Laelium et innumerabiles alios cum ex nostra civitate tum ex ceteris. » (« Si, cependant, nous nous enquérions de la nature de cet homme qui a appliqué son expérience, de ses connaissances et de ses efforts au gouvernement de l’État, je le définirais comme ceci : je dirais qu’un homme qui connaît les moyens par lesquels le bien-être de l’état est atteint et accru, et qui utilise cette connaissance, doit être considéré comme le recteur de la chose publique (reipublicae rectorem) et l’initiateur des politiques publiques ; et dans cette catégorie je voudrais mentionner Publius Lentulus, le princeps senatus, Tiberius Gracchus senior, Quintus Metellus, Publius Africanus, Gaius Laelius et d’innombrables autres, tant chez eux qu’à l’étranger. » Cicéron, De Oratore 1, 211.
21 «  […] il [Tubal-Caïn] fut le père de tous ceux qui jouent de la harpe et du chalumeau » (Gn 4, 21).

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