Sassetta, “Madonna delle Nevi”

Stefano di Giovanni dit ‘Il Sassetta’ (Sienne ou Cortone, 1392 – 1450 ou 1451) 

Madonna delle Nevi (Madone des Neiges), 1430-1432.

Tempera et or sur panneau, 240 x 256 cm.

Inscriptions :

  • (auréole de Jean Baptiste) : « INTER NATOS MULIERUM NON SURREXIT MAJOR IOHANNE BAPTISTA » [1]
  • (phylactère de Jean Baptiste) : « ECCE AGNUS DE[I] » [2]
  • (livre de Pierre) : « 
  • (auréole de la Vierge) : « SI CON ME FIDIS SENIA ERIS GRATIA PLENA » [3]
  • (rouleau du Christ) : « VENITE AD ME OMNES QUI LABORATIS, ET ONERATI ESTIS : ET EGO REFICIAM VOS » [4]
  • (lettre de Paul) : « AD ROMANOS […?] »[5]
  • (auréole de François) : « PATRIARCHA PAUPERUM FRANCISCHUM » [6]

Provenance : Chapelle de San Bonifacio, Duomo, Sienne.

Florence, Museo degli Uffizi, Collection Contini Bonacossi.

Ce retable a été commandé pour orner l’autel de la chapelle de San Bonifacio, l’un des plus anciens de la cathédrale de Sienne, mais aussi l’un des plus vénérés, qui se trouvait à proximité de la Porta del Perdono, l’entrée latérale de la cathédrale accessible sur le flanc droit de l’édifice, face à l’ancien Palazzo Reale (actuel Palazzo del Governo).

Sassetta reçoit en 1430 la commande de ce retable, qui lui a été faite par Ludovica Bertini. Cette dernière est la veuve de Turino di Matteo, lui-même ayant été responsable de la sacristie de la Cathédrale ainsi que des fonts baptismaux. À sa mort, en 1423, il a été enseveli au sein l’édifice, précisément en face de la Porta del Perdono. Dans le contrat, il est stipulé que le retable doit être réalisé en mémoire de Turino, mais aussi de son épouse Ludovica, elle-même membre du Tiers Ordre franciscain. Ainsi les armoiries de la commanditaire et de son époux sont-elles représentées sur le précieux tissu du drap d’honneur qui orne le trône de la Vierge. L’’attachement de Ludovica à l’Ordre franciscain est encore affirmé par la présence de la figure de saint François que l’on voit représenté au premier plan, sur la droite du panneau principal.

Le panneau principal

Le thème figuré dans le registre principal nous en est familier : il s’agit d’une représentation de la Vierge assise sur un trône avec l’’Enfant dans les bras, entourée d’anges, d’apôtres et de saints réunis selon le principe d’une sainte conversation.

L’iconographie du panneau principal du retable vise à honorer la Vierge, et ce, à deux titres : en tant que « Reine du Ciel », avant tout, mais encore sous l’apparence de « Notre-Dame des Neiges », en référence au miracle survenu, selon la légende, à Rome, sous le règne du pape Libère, alors qu’une chute de neige serait venue blanchir la colline de l’Esquilin au beau milieu des chaleurs de l’été. Les deux anges qui apparaissent derrière le trône maintiennent une couronne soulevée au-dessus de la tête de la Vierge, soulignant ainsi son statut de souveraine que la présence du trône royal tendu d’un somptueux drap d’honneur sur lequel elle a pris place a déjà induit une première fois. Deux autres anges sont également visibles, cette fois-ci aux côtés du trône. Alors que l’on s’attendrait à les trouver figés eux aussi dans la solennité qu’impose pareil contexte, leurs attitudes se révèlent surprenantes : l’un d’eux, celui que l’on voit à gauche du trône, porte un plat empli d’une masse blanche qui, à y bien regarder, se révèle être de la neige. L’ange arbore un sourire malicieux qui dit beaucoup de la joie enfantine éprouvée à cet instant. Son compagnon de droite est plus surprenant encore. Avec la concentration ainsi que la conviction particulière dont font preuve les enfants lorsqu’ils jouent, il est, quant à lui, tout simplement en train de former une grosse boule de neige.

À sa manière, le panneau central du retable de Sassetta fait écho à deux icônes particulièrement chères à la cité de Sienne : la Maestà de Duccio, plus précisément la face antérieure de celle-ci, et la grande Maestà peinte à fresque par Simone Martini dans la salle du Grand Conseil du Palazzo Pubblico. Cette référence est discrètement explicitée par l’inscription gravée sur l’’auréole de la Vierge : « Si tu as confiance en moi, Sienne, tu obtiendras grandes grâces ». L’inscription, quoique presque invisible sans le recevoir recours à un examen attentif, souligne le rôle particulier de Patrone et Protectrice de la Vierge à l’égard de la cité, un rôle que les siennois se plaisent à souligner, et qui confère au présent retable la valeur d’un glorieux aide mémoire comparable à celle des deux chefs-d’œuvre peints un siècle plus tôt

On ne saurait trop souligner l’élégante splendeur de ce panneau, elle est présente partout : dans l’extraordinaire richesse des rapports chromatiques qui confèrent à la surface peinte, sur une échelle inhabituelle et grandiose, une préciosité minérale qui est celle des gemmes ; dans la délicatesse des silhouettes dont la noblesse ne parvient pas à effacer le sentiment d’une humanité délicate et sensible ; dans la douceur ineffable des formes visibles dont la source d’inspiration semble provenir directement des rêves. Au centre, la figure virginale esquisse un geste dont on ne saurait dire s’il exprime davantage la pudique modestie de celle qui tente de s’effacer en refermant les bords de son manteau sur son sein, ou son désir de présenter son fils à la manière des hodigitria byzantines dont elle est l’héritière. Le Christ enfant que l’on voit à ses côtés n’est pas moins admirable. Son petit corps possède la blancheur laiteuse, l’aspect soyeux et un poids apparent qui confirme visiblement la matérialité charnelle dont il est constitué. La position de ses jambes, de même qu’une légère déformation due à un étirement vertical causée par un mouvement d’ascension, à moins que ce ne soit un effet de la pesanteur sur ce petit corps mou, traduisent, à tout le moins, l’idée d’un flottement dans l’espace. Cette idée n’est nullement contredite par l’index de la main droite de Marie que l’on voit maintenir le rebord d’un tissu pour tenter inutilement de dissimuler la nudité de l’enfant. Ce geste subtil ne peut en rien contribuer à maintenir l’enfant en son giron. Qui est l’inventeur de cette sublime figure ? Est-ce le Maître, Sassetta lui-même ? Se pourrait-il que ce soit l’élève, Sano di Pietro, qui reprendra à de nombreuses reprise dans son œuvre l’image de cet enfant aux cheveux presque roux, qui sera si aisément reconnaissable ?

Quatre saints complètent la scène : Jean, le Baptiste, vient à la fois désigner, et la nommant, selon une tradition iconographique bien ancrée, la figure du Christ (tout en faisant, peut-être, allusion au rôle de Giovanni, l’époux de la commanditaire) ; François, que son auréole présente comme le « Patriarche des pauvres », qui à son tour évoque la commanditaire elle-même ; enfin Pierre et Paul disposés en vis-à-vis l’un de l’autre, pour mieux souligner la complémentarité des deux apôtres.

La Prédelle

La prédelle, aujourd’hui très dégradée, illustre le détail, cette fois-ci, de l’histoire légendaire de la fondation et de la construction de la basilique de Santa Maria Maggiore (Rome), dont le panneau central constitue la célébration à travers la figure de la Vierge en majesté parmi les saints.

Les sept scènes narratives de la prédelle illustrent la légende de Notre-Dame des Neiges. Toutes participent à la narration et décrivent en détail l’événement prodigieux survenu sous le règne du pape Libère (352-366) : la légende raconte que la neige serait tombée miraculeusement, en pleine chaleur du mois d’août, au sommet de la colline de l’Esquilin, à Rome. Cette chute de neige, de surcroît, s’est produite avec une précision telle sur le sol qu’elle a dessiné le contour d’une église. C’est par ce biais que la Vierge aurait donc adressé à un riche laïc, à son épouse, ainsi qu’’au pape Libère, la demande que soit bâtie en son honneur une église, sur le site même du miracle estival, et selon le plan indiqué : l’édifice sera effectivement construit ; il deviendra l’’église de Santa Maria Maggiore, l’une des quatre basiliques les plus importantes de Rome.

A la différence de la scène principale, dont une part de l’’aura tient nécessairement au hiératisme qu’impose son caractère solennel, les panneaux de la prédelle, comme toujours dans les œuvres des grands génies de la peinture siennoise de cette époque, sont emplis d’éléments naturalistes directement empruntés à la vie quotidienne. Ce constat vaut aussi bien pour les personnages vêtus à la mode du Quattrocento, la diversité de leurs attitudes, que pour le cadre architectural aux étonnantes allures renaissantes.

De gauche à droite, les épisodes représentés sont les suivants :

  • Apparizione della Madonna in sogno al patrizio Giovanni (Apparition de la Madone en songe au patricien Giovanni) ; Giovanni est celui-là même qui prendra en charge le coût de la construction de la Basilique, selon la volonté que la Vierge lui exprime à l’instant présent. La scène se passe dans la luxueuse demeure du patricien. Son épouse et lui-même sont profondément endormis tandis que, dans une nuée de séraphins, la Vierge se penche au-dessus du lit, nous permettant ainsi de voir de nos propres yeux le songe en cours. Un carrelage dont on distingue encore un fragment au sol, devait donner à la scène une élégance singulière.
  • Miracolo della neve (Miracle de la neige) ; très abîmé, le panneau figure la chute de neige miraculeuse survenue à Rome le 5 août 356, en plein été. Nous sommes en extérieur. Dans un ciel chargé, on distingue encore la présence d’une figure divine entourée de séraphins. Il n’y a pas lieu de douter qu’il s’agisse une nouvelle fois de celle de la Vierge que l’on vient de voir apparaître à l’identique dans le songe de Giovanni. Par bonheur, l’essentiel de la narration est demeuré suffisamment lisible pour que l’on puisse parfaitement observer le détail du miracle représenté : la Vierge, à l’origine du prodige, assiste à sa réalisation tandis que sur le sol, à gauche du panneau, le dessin du plan de la future église a déjà pris forme.
  • Episodio della fondazione della chiesa di Santa Maria Maggiore a Roma (Épisode de la fondation de l’église de Sainte-Marie-Majeure à Rome) ; la scène est aujourd’hui entièrement ruinée ; pourtant, elle permet encore d’admirer les fragments d’une architecture au sommet de laquelle se trouve une tribune d’une exceptionnelle beauté.
  • Il patrizio Giovanni narra la visione della Madonna a papa Liberio (Le patricien Giovanni raconte sa vision de la Madone au pape Libère). Dans une salle du palais pontifical, le pape siégeant plus haut que le reste de l’auditoire, lève les yeux vers le ciel en écoutant la narration du songe de Giovanni. C’est lui que l’on peut voir, au pied de chaire pontificale. L’auréole qui le désigne au regard anticipe de beaucoup les honneurs qui lui seront décernés par l’Église.
  • Fondazione della chiesa di Santa Maria Maggiore a Roma ; muni d’une bêche, le pape Libère trace dans la terre le plan du futur édifice ; pour ce faire, il suit le contour délimité par la forme suscité par la chute de neige elle-même, avant que la chaleur de l’été ne vienne mettre un terme au surprenant miracle. Giovanni, que l’on voit surveiller les travaux dorénavant nimbé d’une auréole, agit maintenant dans le rôle d’un maitre d’ouvrage.
  • Costruzione dell’edificio (Construction de l’édifice) ; les travaux de construction vont bon train sous l’autorité du maître d’ouvrage. Nous voici transportés en plein XVe siècle, en train de contempler le déroulement d’un chantier tel qu’il pouvait être observé à cette époque. Chaque corps de métier est à l’œuvre : un sculpteur est interrompu dans son travail par l’arrivée du maître d’ouvrage alors qu’il achève une pièce de forme pyramidale (une console ? un chapiteau ?), les maçons s’activent à élever les mur de l’édifice, des ouvriers transportent les matériaux indispensables, …
  • Consacrazione della basilica (Consécration de la Basilique) ; voici venu le jour de la consécration de l’édifice ; sous le péristyle, le pape coiffé de sa tiare observe un groupe de cardinaux vers lequel Giovanni s’est lui aussi retourné ; quel est le motif de ce regroupement de prélats parmi lesquels on voit l’un d’eux grimacer ; nous ne saurons pas ce qui a motivé ce rictus.

Si l’état de ruine de certains panneaux est bien réel, paradoxalement, ceux-ci se trouvent dotés d’une charge émotionnelle accrue, en partie en raison même de cet état, comme si la nostalgie de l’image absente se faisait sentir de manière spécialement aigüe du fait de la splendeur des fragments demeurés visibles.

[1] « Parmi les enfants des femmes, il ne s’en est pas levé de plus grand que Jean Baptiste. » Évangile de Matthieu (Mt 11, 11).

[2]

[3] « Si tu as confiance en moi, Sienne, tu obtiendras grandes grâces. »

[4] « Venez à moi, vous tous qui peinez, et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai. » Évangile selon Matthieu (Mt 11, 28).

[5] « Aux romains ». Ces deux mots renvoie à la lettre envoyée par l’apôtre Paul à l’Église de Rome.

[6] « François, patriarche des pauvres » (on retrouve parfois cette formule sous la forme « O Patriarca pauperum, Franscice »).