
Francesco di Giorgio Martini (Sienne, 1439 – 1502) attr. [1]Selon la critique, le dessin de cette marqueterie de marbre pourrait avoir pour auteurs aussi bien Francesco di Giorgio Martini que Giovanni di Stefano ou Domenico Beccafumi.
Orfeo tra gli animali (Orphée parmi les animaux), v. 1475-1500.
Marqueterie de marbre du sol.
Provenance : In situ.
Sienne, église de San Domenico, chapelle de Santa Caterina.
L’interprétation la plus couramment admise présente cette œuvre comme une représentation du personnage d’Orphée [2]L’hypothèse est d’autant plus plausible qu’au Moyen Âge, Orphée était compté parmi les « théologiens » annonciateurs de l’avènement du christianisme et, par là, du Salut., au centre, « jouant de la lyre, tandis que les arbres et les rochers s’émeuvent aux sons de la musique, et que les animaux et les oiseaux demeurent pétrifiés sous l’effet de l’enchantement » [3]« Orfeo al centro suona la lira, alberi e rocce si muovono, animali e uccelli restano incantati. » Catalogue général des Biens Culturels du Ministère italien de la Culture (mise en ligne : https://catalogo.beniculturali.it/detail/HistoricOrArtisticProperty/0900355476). Les auteurs antiques ont souligné les pouvoirs d’Orphée : « Les rochers et les fleuves sont … Poursuivre.
Si « l’iconographie du monde grec puis hellénistique a abondamment puisé dans ce mythe pour en représenter les différents épisodes » [4]« Le thème le plus fréquemment retenu est incontestablement celui d’Orphée charmant les animaux. » (Pierre PRIGENT, « Orphée dans l’iconographie chrétienne » Revue d’Histoire et de Philosophie religieuses, 64-3 (1984), pp. 205-221., la présence d’une scène mythologique au sol d’une chapelle siennoise aussi sacrée peut surprendre. Pourtant, le mythe orphique, dont le thème et l’atmosphère ne contredisent en rien la fonction sépulcrale du lieu, pourrait y agir comme une parabole du salut. Dans la chapelle de sainte Catherine, cette référence créé de surcroît un parallèle saisissant entre les deux figures, l’une historique, l’autre légendaire, plus précisément par le biais de leurs têtes : celle de la Sainte siennoise, d’une part, qui y est physiquement présente et y fait « régner une atmosphère ‘orphique’, c’est-à-dire funéraire et magico-religieuse » [5]Gioachino CHIARINI, « L’enigma dell’Orfeo. Immagini e simboli cateriniani nel pavimento della ‘Cappella della Testa’ in San Domenico di Siena », Progressus, anno II, n. 1 (2015)., et celle du poète thrace qui, dans la légende, aurait continuer à prononcer des oracles après avoir été séparée du corps de ce dernier.
En bonne logique, le personnage central que l’on voit assis sur une chaise curule, a pu conduire, par le passé, à « diverses identifications : à Apollon, à Dionysos, à Esculape, ou encore à Orphée-Adam ou, tout simplement, à Adam » [6]Gioachino CHIARINI, op. cit., p. .. Gioachino Chiarini ajoute que, « naturellement, l’idée qu’il puisse s’agir d’une divinité païenne est à exclure a priori, alors qu’Orphée et Adam […] méritent sans doute une plus grande considération. » Une observation rapprochée amène à constater en premier lieu deux détails significatifs : le personnage central, dont l’attitude et la puissante musculature s’inspirent du célèbre Torse du Belvédère [7]Il s’agit donc, de la première des deux occurrences de cet emprunt à la statue antique au sein de la Chapelle, la seconde étant visible dans la fresque représentant la Décapitation de Niccolò di Tuldo peinte par le Sodoma., est représenté entièrement nu : s’agissant d’Orphée, privé ici de « l’indispensable habit sacerdotal qui sert de trait distinctif au personnage » [8]Gioachino CHIARINI, op. cit., p. 4., cette nudité inhabituelle constituerait une incongruité iconographique ; d’autre part, le personnage empoigne un miroir et non l’instrument de musique dont Orphée ne se sépare jamais [9]A l’instar de l’habit sacerdotal, la lyre est également un attribut iconographique indispensable au personnage d’Orphée..
Sur ces considérations, tout au long d’une enquête érudite dont l’intitulé a préparé le lecteur à la résolution d’une énigme, Gioacchino Chiarini [10]Gioachino CHIARINI, op. cit. aboutit à la conclusion que la figure représente non pas Orphée mais Adam, le premier homme, interprétation du personnage la plus vraisemblable selon lui, de même que pour le lecteur convaincu par la démonstration.
Dans la forêt, qui plante le décor à l’arrière-plan, les arbres produisent des pommes réunies trois par trois (« tribut évident à la Trinité », les pommes, dans cette configuration particulière, évoquent à la fois le jardin des Espérides, où poussent les pommes de l’immortalité destinées aux dieux de la mythologie, et celui d’Eden où les ancêtres de l’humanité sont autorisés à se nourrir des fruits, à l’exception de ceux de l’arbre de la connaissance du bien et du mal [11]« L’Eternel Dieu planta un jardin vers l’orient : l’Eden, le pays des Délices. Il y plaça l’homme qu’il avait façonné. L’Eternel Dieu fit pousser du sol toutes sortes d’arbres portant des fruits d’aspect agréable et délicieux, et il mit l’arbre de la vie au milieu du jardin. Il y plaça aussi l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Du pays d’Eden sortait … Poursuivre ; quantité d’animaux évoluent dans cette forêt particulière, qui tous, peu ou prou, démontrent une « férocité pas encore totalement apprivoisée » ; l’encadrement noir de la marqueterie, lui-même contenu dans un cadre plus large et historié (des vagues et des tourbillons « indiquent l’élément [générateur et régénérant] de l’Eau » où évoluent des canards pris dans trois attitudes différentes [12]Ces trois attitudes (nageant, prenant leur envol, en vol), « en plus de se référer […] à la Trinité, transmettent l’idée, d’inspiration baptismale, du passage d’un élément à un autre, de l’Eau à l’Air, de la vie terrestre et mortelle à la l’au-delà et la vie immortelle : pour les fidèles, ou pour ceux qui espèrent le devenir, un encouragement … Poursuivre, le tout inséré dans un cadre de marbre noir qui inclut et sépare également la base de l’autel, et deux amphores funéraires dont la présence n’est pas prioritairement décorative [13]Le cratère que l’on voit sur le bord supérieur du cadre, est un symbole hermétique « lié à la pensée contenue dans les traités attribués à l’érudit égyptien antique Hermès Trismégiste, lesquels furent traduits à Florence par Marsile Ficin dans la septième décennie du XVe siècle […]. Le cratère du baptême hermétique est l’anticipation païenne mais … Poursuivre. En bref, une foule de symboles évoquant le monde d’avant le Salut. Dans ce contexte, la figure humaine prend une dimension toute différente : Chiarini y voit la figure de l’Homme essentiel, ni masculin ni féminin [14]Dans le Pymandre, premier et plus important dialogue d’Hermès Trismégiste, « on apprend que l’être humain dérive, par séparation (mâle/femelle) et par procréation par la matière (la Terre), de l’Homme Essentiel : cet Homme Essentiel est créé par Dieu le Père comme l’Adam de la Bible, ”à son image et ressemblance” : “il est beau, et à l’image … Poursuivre, ce que vient confirmer le principe du miroir qui s’est substitué à la lyre d’Orphée. La co-présence dans l’image des figures du Soleil et de la Lune conforte également l’interprétation de la figure humaine centrale comme la figure d’Adam en qui la Bible et l’hermétisme convergent et coexistent [15]Dans le Symposium platonicien, le personnage d’Aristophane affirme que les êtres humains étaient originellement hermaphrodites. Pour l’Alchimie, l’hermaphrodite comme image et reflet de la conjonction des principes solaire et lunaire représente la rencontre et l’harmonisation des contraires dans les trois règnes de la Nature, et représente, avant cela même, la nature … Poursuivre.
Adam acquiert ici, au pied de l’Autel, « sous les yeux de Catherine », sa véritable et ultime définition [16]Adam, sous l’espèce de Homme essentiel, n’est pas sexué parce qu’il représente l’Âme selon la pensée de la Sainte. « Dans le Dialogue de la Divine Providence (1378), Catherine ne parle pas d’elle-même comme d’un être humain féminin doté d’une âme et d’un corps, mais comme d’une Âme qui, temporairement libérée du poids du corps dans une transe extatique, est admise … Poursuivre. Ainsi, l’Âme de l’Homme doit-elle reconnaître la tâche terrestre qui est la sienne : suivre le Christ, le second Adam et le plus vrai, dans la difficile ascension vers Dieu et l’obtention du prix définitif qui lui est réservé dans la vie après la mort. « Chaque aspect de ce processus de purification et de salut est symbolisé par le cratère figuré dans le cadre, qui agit comme un pont entre l’image du sol et l’autel. »
Notes
| 1↑ | Selon la critique, le dessin de cette marqueterie de marbre pourrait avoir pour auteurs aussi bien Francesco di Giorgio Martini que Giovanni di Stefano ou Domenico Beccafumi. |
|---|---|
| 2↑ | L’hypothèse est d’autant plus plausible qu’au Moyen Âge, Orphée était compté parmi les « théologiens » annonciateurs de l’avènement du christianisme et, par là, du Salut. |
| 3↑ | « Orfeo al centro suona la lira, alberi e rocce si muovono, animali e uccelli restano incantati. » Catalogue général des Biens Culturels du Ministère italien de la Culture (mise en ligne : https://catalogo.beniculturali.it/detail/HistoricOrArtisticProperty/0900355476). Les auteurs antiques ont souligné les pouvoirs d’Orphée : « Les rochers et les fleuves sont sensibles aux accents de sa voix, et les chênes de la Piérie, attirés par les doux sons de sa lyre, le suivent en foule sur le rivage de la Thrace, où ils attestent encore le pouvoir de son art enchanteur. » APOLLONIUS DE RHODES, L’Expédition des Argonautes, ou la conquête de la Toison d’or, I, 7, traduction J. J. CAUSSIN, Paris, Laveaux, 1802. |
| 4↑ | « Le thème le plus fréquemment retenu est incontestablement celui d’Orphée charmant les animaux. » (Pierre PRIGENT, « Orphée dans l’iconographie chrétienne » Revue d’Histoire et de Philosophie religieuses, 64-3 (1984), pp. 205-221. |
| 5↑ | Gioachino CHIARINI, « L’enigma dell’Orfeo. Immagini e simboli cateriniani nel pavimento della ‘Cappella della Testa’ in San Domenico di Siena », Progressus, anno II, n. 1 (2015). |
| 6↑ | Gioachino CHIARINI, op. cit., p. . |
| 7↑ | Il s’agit donc, de la première des deux occurrences de cet emprunt à la statue antique au sein de la Chapelle, la seconde étant visible dans la fresque représentant la Décapitation de Niccolò di Tuldo peinte par le Sodoma. |
| 8↑ | Gioachino CHIARINI, op. cit., p. 4. |
| 9↑ | A l’instar de l’habit sacerdotal, la lyre est également un attribut iconographique indispensable au personnage d’Orphée. |
| 10↑ | Gioachino CHIARINI, op. cit. |
| 11↑ | « L’Eternel Dieu planta un jardin vers l’orient : l’Eden, le pays des Délices. Il y plaça l’homme qu’il avait façonné. L’Eternel Dieu fit pousser du sol toutes sortes d’arbres portant des fruits d’aspect agréable et délicieux, et il mit l’arbre de la vie au milieu du jardin. Il y plaça aussi l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Du pays d’Eden sortait un fleuve qui arrosait le jardin. De là, il se divisait en quatre bras. […] L’Eternel Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder. Et l’Eternel Dieu ordonna à l’homme : Mange librement des fruits de tous les arbres du jardin, sauf du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. De celui-là, n’en mange pas, car le jour où tu en mangeras, tu mourras. » (Gn 2, 8-10, 15-17). |
| 12↑ | Ces trois attitudes (nageant, prenant leur envol, en vol), « en plus de se référer […] à la Trinité, transmettent l’idée, d’inspiration baptismale, du passage d’un élément à un autre, de l’Eau à l’Air, de la vie terrestre et mortelle à la l’au-delà et la vie immortelle : pour les fidèles, ou pour ceux qui espèrent le devenir, un encouragement à prendre le chemin de la vertu, à se préparer […] à renaître, avec l’aide de la Sainte, dans le Christ. » |
| 13↑ | Le cratère que l’on voit sur le bord supérieur du cadre, est un symbole hermétique « lié à la pensée contenue dans les traités attribués à l’érudit égyptien antique Hermès Trismégiste, lesquels furent traduits à Florence par Marsile Ficin dans la septième décennie du XVe siècle […]. Le cratère du baptême hermétique est l’anticipation païenne mais prophétique non seulement du Baptême chrétien, mais encore du Calice contenant le Sang du Christ, et dans lequel le Christ nous a appris à puiser pour faciliter le chemin qui conduit au Père. » D’une manière « unique au monde, les Siennois, un quart de siècle plus tard, feront [au personnage] l’honneur d’une image sur le sol de la nef centrale de la cathédrale, immédiatement à l’entrée » (Gioachino CHIARINI, op. cit.), l’Hermès Mercure Trismégiste, dont l’inscription gravée dans le marbre précise qu’il est « contemporain de Moïse ». |
| 14↑ | Dans le Pymandre, premier et plus important dialogue d’Hermès Trismégiste, « on apprend que l’être humain dérive, par séparation (mâle/femelle) et par procréation par la matière (la Terre), de l’Homme Essentiel : cet Homme Essentiel est créé par Dieu le Père comme l’Adam de la Bible, ”à son image et ressemblance” : “il est beau, et à l’image de son Père”. Cette ressemblance divine signifiait que la Nature, reconnaissant sa beauté “reflétée dans l’eau comme dans un miroir”, en tombait amoureux, et en même temps que l’Homme, à son tour, reconnaissant dans la Nature sa propre beauté “reflétée dans l’eau” (à peu près “comme dans un miroir”), “elle souriait avec amour” Ceci explique, selon le traité hermétique, la primauté de l’homme dans le monde matériel : “Contrairement à tous les autres êtres vivant sur terre”, lisons-nous, “l’homme est mortel dans son corps, mais immortel dans la substance de l’Etre Humain”, c’est-à-dire dans l’âme. Aux yeux d’un chrétien, ces déclarations, en forçant un peu les choses, pourraient suggérer l’idée qu’Hermès Trismégiste avait, en quelque sorte anticipé, le potentiel spirituel inhérent à l’être humain en tant que « fils de Dieu », comme Adam déjà avant sa duplication entre mâle et femelle. » |
| 15↑ | Dans le Symposium platonicien, le personnage d’Aristophane affirme que les êtres humains étaient originellement hermaphrodites. Pour l’Alchimie, l’hermaphrodite comme image et reflet de la conjonction des principes solaire et lunaire représente la rencontre et l’harmonisation des contraires dans les trois règnes de la Nature, et représente, avant cela même, la nature intime de l’Être, qui est à la fois masculin et féminin. |
| 16↑ | Adam, sous l’espèce de Homme essentiel, n’est pas sexué parce qu’il représente l’Âme selon la pensée de la Sainte. « Dans le Dialogue de la Divine Providence (1378), Catherine ne parle pas d’elle-même comme d’un être humain féminin doté d’une âme et d’un corps, mais comme d’une Âme qui, temporairement libérée du poids du corps dans une transe extatique, est admise à dialoguer avec Dieu. » |

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.