Ambrogio Lorenzetti, « Maestà »

Ambrogio Lorenzetti (Sienne, actif de 1319 à 1348)

Madonna col Bambino in trono con Virtù teologali, angeli musicanti, santi e profeti. Maestà (Vierge à l’enfant trônant entre les Vertus théologales, des anges musiciens, des saints et des prophètes), 1335-1336.

Or, argent, lapis-lazuli et tempéra sur panneau de peuplier, 161 x 206,5 cm.

Inscriptions :

  • (sur les marches du trône de la Vierge, du bas vers le haut) : « FIDES ; SPES ; CARITAS » [1]« Foi » ; « Espérance » ; « Charité ».

Provenance : Église de San Pietro all’Orto, Massa Marittima.

Massa Marittima (Toscane), Museo di Arte Sacra.

Peint pour l’église augustinienne de San Pietro all’Orto, à Massa Marittima [2]Le polyptyque a été placé dans l’église de San Pietro all’Orto au cours des années 1335-1336, époque où l’insertion de l’ordre des ermites augustiniens dans le contexte pastoral de la ville de Massa Marittima est documentée et où le gouvernement siennois consolide sa domination politique sur la ville conquise en 1335 avec la construction d’un donjon, … Poursuivre, ce splendide chef-d’œuvre est mentionné par Lorenzo Ghiberti [3]« […] è a Massa una grande tavola et una capella » (« Il y a à Massa un grand panneau et une chapelle » dont Lorenzetti est l’auteur). Lorenzo Ghiberti, I Commentarii, 1447-1455, J. von Schlosser (dir.), Berlin, 1912, p. 42. Lorenzo Ghiberti, I Commentarii, (1447-1455), L. Bartoli (éd.), Florence, Giunti, 1998. ainsi que par Giorgio Vasari dans les deux éditions des Vite, en même temps qu’une chapelle qui aurait été ornée de fresques par Ambrogio lui-même. [4]« […] a Massa, lavorando in compagnia di altri una cappella in fresco e una tavola a tempera, fece comoscere quanto egli di giudizio e d’ingegno nell’arte della pittura valesse. » (« A Massa, il décora à fresque une chapelle et fit un panneau à la détrempe avec l’aide d’autres peintres à qui il révéla ainsi la valeur de son jugement et de son … Poursuivre

Dans une composition pyramidale qui culmine au centre du retable, se détachent, parmi la foule des anges et des personnages sacrés, et représentés à une échelle qui les surpasse tous, les figures de la Vierge et de l’Enfant autour desquels s’articule le programme iconographique complexe de la Maestà. La Vierge peinte par Ambrogio est du type Mater Misericordiae inspiré du modèle byzantin de la Glikophilosa (Vierge de tendresse) déjà adopté dans les précédents grands modèles que sont la Maestà de Duccio ou celle de Simone Martini mais, dans le cas présent, l’artiste renouvelle le thème en unissant dans une plus grande étroitesse les visages et les regards mutuels de la mère et de l’enfant. Tous deux sont assis sur un trône hissé au sommet de trois marches. Ces marches, qui montent vers le trône marial, sont distinguées les unes des autres par leur couleur respective, blanc, vert, rouge ; sur chacune d’elles ont pris place trois figures féminines dont les ailes signalent le caractère allégorique : il s’agit des trois Vertus théologales – Foi, Espérance, Charité – que l’on peut identifier grâce à leurs attributs symboliques [5]C’est ainsi que la Foi « catholique » contemple , que l’Espérance , et que, pour qu’il soit possible de reconnaître la Charité, Ambrogio a placé dans sa main un « cœur embrasé ».. Le sens particulier de l’œuvre est précisé par l’agencement des trois figures : l’Espérance, tout en bas, la Foi sur la deuxième marche et surtout la Charité, tout en haut, chacune d’elles peinte d’une couleur conforme à la description donnée par Dante dans la Commedia. [6]Dans le chant XXIXX du Purgatoire, Dante décrit ainsi l’apparition des trois vertus théologales : Tre donne in giro da la destra rotavenin danzando ; l’una tanto rossach’a pena fora dentro al foco nota ;l’altr’era come se le carni e l’ossafossero state di smeraldo fatte ;la terza parea neve testé mossa ;e or parëan da la bianca tratte,or da la rossa ; e … Poursuivre. On notera comme une coïncidence particulièrement signifiante l’identité des couleurs des figures allégoriques et des marches sur lesquelles elles sont assises, comme si chacun des gradins agissait à la manière d’une métaphore, et indiquait les vertus nécessaires pour parcourir le chemin conduisant vers la Vierge.

Emplacement des personnages dans l’œuvre

Anges

Anges / Vierge à l’Enfant / Anges

(« CARI[TAS] ») / Charité [7]On note que la Charité figure au sommet des trois marches, proche de la Vierge dont elle cache une partie. C’est cette imbrication de leurs deux corps conduit Max Seidel à formuler l’hypothèse suivante : « La combinaison de la figure de Marie avec le thème de la Charité, qui dans la Maestà d’Ambrogio apparaît peint presque à l’intérieur du volume de la Vierge, fait … Poursuivre / (« [CARI]TAS »)

(« SP[ES] ») / Espérance / (« [SP]ES »)

(« FIDE[S] ») / Foi / (« [FIDE]S »)

Salomon et Patriarches / Apôtres

Matthieu / Luc / Marc / Anges

Benoît / Antoine Abbé / Augustin / Cerbone

Anges musiciens

2.
5.
8
11.
3.
6.
9.
4.
7.
10.
12.

Au milieu de la foule anonyme des anges, trois groupes se distinguent par une participation active. Répartis de chaque côtés des marches tricolores du trône, quatre d’entre eux accompagnent la contemplation au sons de leurs instruments à cordes. Ces derniers sont parfaitement reconnaissables. On trouve parmi eux une petite vièle [8]La vièle (ou vielle aussi viièle, viele) est un instrument de musique à cordes et à archet du Moyen Âge. En musicologie, le terme vièle ou vielle est aussi employé de manière générale pour qualifier tout instrument de musique à cordes frottées, plus ou moins rustique, qui se rencontre dans le monde entier et qui … Poursuivre de bourdon, une grande vièle de bourdon [9]On appelle bourdon une ou plusieurs cordes qui vibrent toujours sur la même note ou forment un accord continu avec la dominante de la gamme utilisée dans le morceau interprété., une citola [10]La cythare, est un instrument à cordes pincées., et un psaltérion a pizzico [11]Psaltérion à cordes percutées, ou frappées, généralement avec une tige métallique.. Selon une répartition idéale des tâches angéliques, deux autres anges, au sommet, offrent des roses et des lys à la Vierge, comme ils le font apparemment dans les Maestà siennoises depuis Duccio et Simone. [12]« Pour une lecture sémantique des anges avec des fleurs, Ambrogio peut avoir été inspiré par l’inscription qui court le long de la marche entre les deux anges agenouillés de la Maestà de Simone Martini : Li angelichi fiorecti, rose e gigli, onde s’adorna lo celeste prato, non mi dilettan più che i buon’ consigli. (Les angéliques fleurs, roses et lys, dont … Poursuivre Deux autres, enfin, s’affairent encore à installer l’énorme coussin sur lequel siège Marie, tandis qu’à ses pieds, deux anges à la robe de couleur vert d’eau agitent les encensoirs qui répandent le parfum sacré. [13]Le nom de vient du latin incensum, qui désigne une matière brûlée en sacrifice car précieuse et sacrée. Considéré comme le plus vieux parfum du monde, l’encens a accompagné les rituels de beaucoup de religions et civilisations. Il n’est donc pas étonnant qu’on en répande en présence de la Vierge.

Hypothèse de reconstitution du retable
D’après M. Seidel et

Duccio, Maestà. Madonna in trono col Bambino e angeli, 1288-1300. Tempéra sur panneau, 31,5 x 22,5 cm. Berne, Kunstmuseum.

Notes

Notes
1 « Foi » ; « Espérance » ; « Charité ».
2 Le polyptyque a été placé dans l’église de San Pietro all’Orto au cours des années 1335-1336, époque où l’insertion de l’ordre des ermites augustiniens dans le contexte pastoral de la ville de Massa Marittima est documentée et où le gouvernement siennois consolide sa domination politique sur la ville conquise en 1335 avec la construction d’un donjon, précisément à proximité de la nouvelle église des Augustins.
3 « […] è a Massa una grande tavola et una capella » (« Il y a à Massa un grand panneau et une chapelle » dont Lorenzetti est l’auteur). Lorenzo Ghiberti, I Commentarii, 1447-1455, J. von Schlosser (dir.), Berlin, 1912, p. 42. Lorenzo Ghiberti, I Commentarii, (1447-1455), L. Bartoli (éd.), Florence, Giunti, 1998.
4 « […] a Massa, lavorando in compagnia di altri una cappella in fresco e una tavola a tempera, fece comoscere quanto egli di giudizio e d’ingegno nell’arte della pittura valesse. » (« A Massa, il décora à fresque une chapelle et fit un panneau à la détrempe avec l’aide d’autres peintres à qui il révéla ainsi la valeur de son jugement et de son talent. » Giorgio Vasari, Le Vite de’ più eccellenti pittori, scultori e architetti coll’aggiunta de’ vivi e de’ morti, dall’anno 1550 a 1567, Florence, 1568 (traduction française sous la direction d’André Chastel, Les vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, Paris, Berger-Levraut, 1981-1989, vol. 2, p. 196.
5 C’est ainsi que la Foi « catholique » contemple , que l’Espérance , et que, pour qu’il soit possible de reconnaître la Charité, Ambrogio a placé dans sa main un « cœur embrasé ».
6 Dans le chant XXIXX du Purgatoire, Dante décrit ainsi l’apparition des trois vertus théologales :

Tre donne in giro da la destra rota
venin danzando ; l’una tanto rossa
ch’a pena fora dentro al foco nota ;
l’altr’era come se le carni e l’ossa
fossero state di smeraldo fatte ;
la terza parea neve testé mossa ;
e or parëan da la bianca tratte,
or da la rossa ; e dal canto di questa
l’altre toglien l’andare e tarde e ratte.

« Trois dames autour de la roue droite
venaient en dansant ; l’une était si rouge
qu’on la verrait à peine dans le feu ;
l’autre était comme si sa chair et ses os
eussent été faits d’émeraude ;
la troisième semblait de neige fraîche ;
tantôt elles avaient l’air guidées par la blanche, tantôt par la rouge, au chant de qui elles accordaient leur allure lente ou preste. » Dante, La Divine Comédie, Purgatoire, XXIX, 121-130 (éd. sous la direction de Carlo Ossola, traduction de Jacqueline Risset. Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2021, pp 505-506).

7 On note que la Charité figure au sommet des trois marches, proche de la Vierge dont elle cache une partie. C’est cette imbrication de leurs deux corps conduit Max Seidel à formuler l’hypothèse suivante : « La combinaison de la figure de Marie avec le thème de la Charité, qui dans la Maestà d’Ambrogio apparaît peint presque à l’intérieur du volume de la Vierge, fait référence à de nombreux textes médiévaux qui exaltent la miséricorde de la Madone, mère douce et aimante : Charitas jus [Mariae) charitatis omnium sanctorum forma est et exemplar ! (La charité de Marie est un modèle et un exemple pour la charité de tous les saints). » Max Seidel et Serena Calamai, dans Alessandro Bagnoli, Roberto Bartalini, Max Seidel (dir.), Ambrogio Lorenzetti (cat. d’exp.). Cinisello Balsamo (Milan), Silvana Editoriale, 2017, p. 244.
8 La vièle (ou vielle aussi viièleviele) est un instrument de musique à cordes et à archet du Moyen Âge. En musicologie, le terme vièle ou vielle est aussi employé de manière générale pour qualifier tout instrument de musique à cordes frottées, plus ou moins rustique, qui se rencontre dans le monde entier et qui peut avoir bien des formes et des caractères (le terme violon étant trop spécifique et désignant un instrument créé en Europe occidentale au XVIe siècle). Sur ce sujet et sur le rôle des instruments dans la Maestà de Lorenzetti, voir Fabio Galgani, Gli strumenti musicali nella Maestà di Ambrogio Lorenzetti a Massa Marittima, Massa Marittima, Centro Studi Storici, 2000. Où l’on apprend, notamment, le symbolisme théologique constant du psaltérion, instrument biblique (Daniel 3, 5 sq.) dans l’iconographie religieuse.
9 On appelle bourdon une ou plusieurs cordes qui vibrent toujours sur la même note ou forment un accord continu avec la dominante de la gamme utilisée dans le morceau interprété.
10 La cythare, est un instrument à cordes pincées.
11 Psaltérion à cordes percutées, ou frappées, généralement avec une tige métallique.
12 « Pour une lecture sémantique des anges avec des fleurs, Ambrogio peut avoir été inspiré par l’inscription qui court le long de la marche entre les deux anges agenouillés de la Maestà de Simone Martini : Li angelichi fiorecti, rose e gigli, onde s’adorna lo celeste prato, non mi dilettan più che i buon’ consigli. (Les angéliques fleurs, roses et lys, dont s’ornent la prairie céleste, ne me ravissent pas plus que de bons conseils). De cette rime vernaculaire, il résulte que Simone a posté un message politique dans une iconographie religieuse, au sein de laquelle les fleurs sont un cadeau courtois à la Madone. Ambrogio Lorenzetti transforme ce message pour signifier l’urgence intime avec laquelle les fidèles adressent leurs prières à la Vierge. Comparé à Simone Martini, Ambrogio a amélioré le symbole grâce au mouvement et au geste des anges, comme on peut le noter dans le grand élan avec lequel ils jettent vers la Madone les bouquets de fleurs, faisant allusion à un espace au-delà du cadre, et à leur mouvement exalté par le manteau flottant qui laisse apparaître le rabat rouge de la doublure interne. Ambrogio Lorenzetti a créé cette nouvelle iconographie des anges qui portent les « fiorecti » à la Madone pour la composition de la Maestà, renouvelant ainsi la figure précédente de Simon Martini, déjà repris dans la Maestà du cycle de Montesiepi. » Max Seidel et Serena Calamai, dans Alessandro Bagnoli, Roberto Bartalini, Max Seidel (dir.), op. cit., p. 244.
13 Le nom de vient du latin incensum, qui désigne une matière brûlée en sacrifice car précieuse et sacrée. Considéré comme le plus vieux parfum du monde, l’encens a accompagné les rituels de beaucoup de religions et civilisations. Il n’est donc pas étonnant qu’on en répande en présence de la Vierge.
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